Archive de Venus
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S’il faut juger de la grandeur d’un philosophe à la notoriété de ses idées et à leur popularité, alors, Julien Offroy de La Mettrie est un grand philosophe, puique Michel Onfray en a parlé. Maintenant, si c’est à l’originalité des idées, à la rigueur des développements et à la qualité de sa postérité qu’il faut peser la valeur d’un penseur, alors, La Mettrie n’en est pas un grand, puisque même Michel Onfray s’en réclame. Mais peu importe tout cela, il y a, chez cet auteur, quelques belles inventions, quelques jolies reprises, un style qui sent le siècle des Lumières, une prose vive, alerte, plaisante, tant de choses qui font qu’il mérite d’être lu, même si pour cela il faut acheter une édition préfacée par Michel Onfray.

Voyons comment tous les sens concourent à nos plaisirs. On sait déjà que Vénus peut être physique, sans perdre de ses grâces. Le plus beau spectacle du monde est une belle femme ; il se peint dans ses yeux ; c’est par eux que passe dans l’âme l’image de la beauté, image agréable dont la trace nous suit partout, source féconde en amoureux désirs. Sans cet admirable organe, miroir transparent où se vient peindre en petit tout l’Univers, on serait privé de cette Sirène enchanteresse, aux pièges de laquelle il est si doux de se laisser prendre. C’est elle qui embellit tout ce qu’elle touche, et se représente tout ce qu’elle veut. Ses brillants tableaux charment nos ennuis dans l’absence, qui disparaît pour faire place à l’objet aimé dont l’imagination est le triomphe ; ses yeux de Lynx s’étendent sans bornes sur l’avenir comme sur le passé ; par eux, par la manière dont ils sont taillés, les objets les plus éloignés se rapprochent, se grossissent et se montrent enfin sous les plus beaux traits; par eux, le voluptueux jouit de ses idées ; il les appelle, les éveille, écarte les unes, fixe et caresse les autres au gré de ses désirs. Non que je sache comment l’imagination broie les couleurs, d’où naissent tant d’illusions charmantes, mais l’image du plaisir qui en résulte est le plaisir même.
L’esprit, le charme de la conversation, la douceur de la voix, la musique, le chant, sans l’ouïe que d’attraits perdus ! Sans l’odorat, aurais-je le plaisir de sentir le parfum des fleurs et de ma Thémire ? Sans le toucher, le satin de sa belle peau perdrait sa douceur ! Quel plaisir aurait ma bouche, collée sur sa bouche avec mon cœur ? Que deviendraient ces baisers amoureusement donnés, reçus, rendus, recherchés ? Toutes ces voluptés badines qui changent les heures en moments, tous ces jeux d’enfants qui plaisent à l’amour ne séduiraient plus nos tendres cœurs ; cette partie divine serait en vain légèrement titillée, soit par les mains des Grâces, soit par le plus agile organe des mortels ; ce bouton de rose n’aurait plus la même ; cet harmonieux accord de deux plaisirs industrieusement réunis, ce doux concert de la volupté serait détruit. En vain, Thémire, ces charmes dont je suis idolâtre tomberaient en grappe délicieuse dans la bouche voluptueuse qui les attend. Plus de ressources imprévues, plus de miracles d’amour désespéré ; ce qu’il y a de plus sensible dans les amours des tendres colombes serait perdu avec la plus puissante des voluptés.