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Edito, Le coffre à Picsou, Lecture

Ni prince, ni sujet


Les lettrés confucianistes prétendent que le Ciel en faisant naître le peuple, établit les princes. Quoi ! l’auguste Ciel aurait-il donné des injonctions expresses et exprimé son vœu en termes précis ?

Ah ! les forts opprimaient les faibles et alors les faibles firent leur soumission. Les malins trompaient les sots et alors les sots se mirent à leur service. Parce qu’il y avait eu soumission, le rapport prince-sujet surgit, et parce qu’il y avait eu service, le peuple impuissant fut dominé. Si c’est ainsi, alors les corvées des soumis viennent de la lutte entre forts et faibles et de l’opposition entre sots et malins. Le Ciel azur n’a vraiment rien à voir ici.

Dans le chaos indivis l’absence des différenciations (ming : noms, désignations) était en honneur et toutes les créatures se réjouissaient de satisfaire leurs désirs. Quand on écorce le cannelier, quand on incise le vernicier, ce n’est pas selon le vœu de l’arbre. Quand on arrache les plumes du faisan ou qu’on déchire le martin-pêcheur, ce n’est pas selon le désir de l’oiseau. Tenir les rênes et tirer sur le mors, n’est point dans la nature du cheval. Porter le joug et transporter des charges, n’est point le plaisir des bœufs. S’opposer de force à la vraie nature, engendre les artifices ; les parures du superflu sont à l’origine de la : destruction de ce qui vit. Attraper les oiseaux en plein vol pour servir d’amusement, perforer leur bec naturellement vierge, ligoter leurs pattes naturellement libres, ce n’est pas là le sens de la vie unanime des dix mille créatures.

Astreindre le peuple aux corvées et nourrir les fonctionnaires, c’est épuiser le peuple pour que les honorables touchent de gros salaires. L’absence de mort vaut mieux que l’obtention de la vie et des joies infinies après la mort. Ne pas céder dès l’origine vaut mieux que céder et renoncer au salaire pour quêter une vaine gloire. Quand l’Empire est en révolte, en désordre, on voit apparaître loyauté et justice. Quand les six degrés de parenté sont désunis, on voit briller pitié filiale et compassion des parents.

Aux temps de la lointaine antiquité, il n’y avait ni prince, ni sujet. On buvait simplement en creusant des puits, on mangeait en labourant les champs. Au lever du soleil, c’était le travail ; au coucher du soleil, c’était le repos. Insouciant, on était libre ; généreux, on était content. Pas de lutte, pas d’affairement, ni honneur, ni honte. Dans les montagnes il n’y avait pas de sentiers et de chemins, sur les eaux il n’y avait pas de bateaux et de ponts. Rivières et vallées étant sans communication, on ne s’expropriait pas mutuellement ; soldats et troupes n’étant pas rassemblés, on ne s’attaquait pas. Puissance et profit ne germaient pas, désordre et calamités n’arrivaient point. On ne se servait pas de boucliers et de lances, on n’établissait pas de fortifications ni de fossés. Les dix mille êtres communiaient dans une égalité mystérieuse (xuantong) et s’oubliaient dans la Voie (Dao). Les maladies contagieuses ne se propageaient pas et le peuple terminait sa longue vie par une mort naturelle. Les hommes avaient un cœur pur et innocent, les sentiments de ruse n’étaient point nés. Ayant de quoi manger, ils étaient contents, se tapotaient le ventre et s’en allaient se promener. Leurs paroles étaient sans fioritures, leurs actes sans ornements. Comment les exactions multiples pour arracher le bien du peuple eussent-elles été possibles? Comment les fosses et les trappes, ces sévères châtiments, eussent-ils pu être conçus ?

Lorsque arriva la fin de cette époque, le savoir devint utile et l’artifice naquit. La Voie et la Vertu (Dao et de) décadentes, la hiérarchie fut établie. On multiplia les rites de promotion et de dégradation, de diminution et d’augmentation ; on orna les robes et les bonnets de sacrifices et les costumes d’offrandes au (Ciel) bleu et à la (Terre) jaune. On éleva des constructions de terre et de bois jusqu’aux nuages, on mit du rouge et du vert jusqu’aux poutres et aux solives. Les précipices furent bouleversés en quête de joyaux, les gouffres pénétrés à la recherche de perles. Quand bien même les jades eussent été drus comme la forêt, ils n’eussent point suffi pour arriver à bout des vicissitudes des hommes ; et quand bien même l’or eût été accumulé en monceaux, il n’eût point suffi à leurs dépenses. Ils s’abandonnèrent à la perversion et se détournèrent de l’origine première (dashi ben, litt. : la racine, l’essence du Grand Commencement). Ils s’éloignaient de leur patrimoine de jour en jour et tournaient le dos de plus en plus à la simplicité originelle (pu). Ils fabriquaient des armes pointues et tranchantes et éternisaient la calamité des usurpations et des empiétements. Leur seul souci était que les arbalètes fussent assez fortes, les boucliers assez solides, les lances assez tranchantes, les défenses assez épaisses. Mais quand il n’y a pas d’oppression et de violence, ces soucis peuvent Être écartés.

C’est pourquoi je dis : qui pourrait faire des sceptres sans détruire le jade vierge ? Et pourquoi s’attacherait-on à l’altruisme et à la justice (ren et yi) si la Voie et la Vertu n’étaient pas ruinées? Pourquoi des tyrans comme Jie et Zhou peuvent-ils brûler les hommes, massacrer les censeurs, couper en morceaux leurs dignitaires, déchiqueter leurs barons, découper les cœurs et broyer les os, épuiser toutes les possibilités du mal, employer toutes les tortures cruelles (litt. : jusqu’à rôtir et. griller) ? Tous ces tyrans, redevenus de simples homme du commun, comment pourraient-ils déployer leur nature même si elle était cruelle ? Qu’ils arrivent à montrer leur cruauté, à donner libre cours à leur perversité et découper l’Empire comme des bouchers, cela vient de leur état de prince qui les autorise à suivre leur bon plaisir. Le rapport prince-sujet une fois établi, la méchanceté de la foule s’accroît journellement. C’est alors qu’on se révolte dans les fers et qu’on peine nilieu de la boue et de la poussière, que le Souverain tremble du haut de son temple ancestral et que le peuple est harassé dans sa détresse. On voudrait l’enfermer dans les rites et les règles, le corriger par des châtiments et des punitions. Autant vouloir, ayant fait éclater des houles terribles et excité des flots insondables, les calmer avec une pincée de terre ou les | endiguer avec les doigts et les paumes.

Pao Ching-yen (Bao Jingyan) [405-466] cité in Etienne Balazs, « Entre révolte nihiliste et évasion mystique. Les courants intellectuels en Chine au IIIe siècle de notre ère » in La bureaucratie céleste. Recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle, Paris, 1968.

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La fosse aux Shoggoth, Lecture

Quatre barbaries

polyphemeEst-il utile de dire que pour l’inventeur de Conan le barbare le concept de barbarie est important ? On a beaucoup écrit sur l’idée que Robert Howard se faisait de la barbarie et j’ai somme toute peu lu sur le sujet, pourtant, je voudrais vous faire partager une réflexion que je me suis faite sur la typologie de la barbarie que j’ai décelée chez Howard.

En effet, si Conan est le barbare par excellence, il n’est pas le seul à être un barbare et sa barbarie n’est pas la seule barbarie à exister dans l’hyperborée howardienne. M’appuyant sur deux nouvelles parmi les plus connues d’Howard Au delà de la rivière noire et Les clous rouges, j’identifie quatre formes de barbarie.

La première, la plus évidente est celle de Conan. C’est la barbarie des peuples jeunes, une barbarie de l’innocence, infiniment féconde. Elle évoque la barbarie de la sensation que l’on trouve chez Vico, le génial philosophe napolitain. Cela ne fait certes pas de Conan un bon sauvage, il reste un barbare avec toute la violence que cela implique, mais cela fait de lui l’homme de l’aube des temps, celui en qui tous les possibles sont présents.

Si la barbarie de Conan est celle de l’aube des temps, celle des Pictes appartient à la nuit qui la précédée. Chez eux, la barbarie est si grossière, si bestiale, qu’il n’y a pas en elle le ressort de la future civilisation. Pour continuer à évoquer Vico, c’est la barbarie des bestioni, des grosses bêtes qui errent sur la terre sans autres règles que leur propre caprice.

Face à la première des barbaries, la civilisation doit lutter, mais aussi civiliser ; face à la seconde, seule une lutte inexpiable est possible. Cette lutte inexpiable donne naissance à un autre barbare, le civilisé qui retourne à la barbarie de l’aube des temps, qui retourne à la barbarie de Conan sans pour autant y parvenir tout à fait. Le civilisé est un animal domestique, tel le chien au maître assassiné par les Pictes dans Au delà de la rivière noire. Ce chien qui retourne presque à l’état sauvage, qui redevient presque un loup (comme Conan est un loup) pour lutter contre des animaux plus anciens encore, marqués par la noirceur abyssale de la nuit des temps et la magie qui l’anime incarne d’une façon frappante et sublime le retour ou plutôt le recours de la civilisation à la barbarie. Comme si la civilisation était une parenthèse, la paix d’un moment immédiatement troublée.

Cependant, la civilisation elle-même aspire seule à une barbarie qui n’a rien à voir avec celle de l’aube des temps. La barbarie de la réflexion (toujours Vico) est celle du soir et de la nuit. C’est la barbarie des peuples vieux qui par excès de civilisation retombent dans la bestialité des bestioni ou plutôt la singe car il n’y a pas de retour de l’histoire.

Forcé-je le sens des écrits d’Howard en voulant y voir tout cela ? Sans doute et il ne devait certainement ignorer jusqu’au nom de Vico. Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir dans les nouvelles de Conan le barbare un formidable compagnon à la lecture de Vico et je vous invite à lire l’un et l’autre.

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Le Bouddha dans le robot

SDX_screenshot_01Masahiro Mori est moins connu que son concept de vallée de l’étrange étrangeté dont il a été question plusieurs fois ici. C’est pourtant un penseur subtil qui a écrit un petit livre fort stimulant au milieu des années 70. Il s’agit de The Buddha in the Robot. A Robot Eugineer’s Throughts on Science and Religion. Le bouddha dans le robot fait bien sûr échos au fantôme cartésien dans la machine iatromécanique.

Voici un court passage qui prend toute sa dimension si l’on garde à l’esprit le titre du livre d’où il extrait et ce qu’est Masahiro Mori :

Récemment j’ai visité un temple Zen et j’ai eu une longue discussion avec le prêtre. Dans le cours de la conversation, j’ai fait cette remarque : « Plus j’étudie les robots, et moins il me semble possible que l’esprit et la chair soient des entités séparées.

 »Ils ne le sont pas » répliqua le prêtre.

Je continuais, « l’idée que le corps est une sorte de container dans lequel l’âme habiterait uniquement pour prendre d’autre quartier après que le corps soit mort me paraît impensable.

Le prêtre me donna une explication bouddhiste. « Séparer le corps de l’esprit donne naissance à ce que l’on appelle la discrimination, » dit-il. « La discrimination divise les choses en bonnes ou mauvaises, utiles ou inutiles, fixant d’implacables règles qui rendent les gens esclaves. Le bouddhisme abhorre l’idée de diviser les choses en deux. Le bouddhisme combine l’esprit et le corps en une seule entité

Masahiro Mori, The Buddha in the Robot. A Robot Eugineer’s Throughts on Science and Religion, Tokyo, 2005, p. 35.

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Les lieux de l’âme

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Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d’Haria, des veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu’il n’y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un à l’ordinaire, et l’autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, et se crut habillée en philosophe, lorsqu’elle se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses appartements, comme un professeur du Collège royal qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu’à la physionomie sombre et réfléchie d’un savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu’elle avait excités. « Madame, lui dit Mangogul, n’aviez-vous pas assez d’avantages du côté de l’esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe ? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

— Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez guère, cette robe, et qu’un disciple doit plus d’égards à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.

— Je m’aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l’esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement ; et j’en attends la preuve avec impatience…

— Vous serez satisfait dans la minute, » répondit Mirzoza en s’asseyant au milieu d’un grand canapé. Le sultan et les courtisans se placèrent autour d’elle ; et elle commença :

« Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l’éducation de Votre Hautesse, ne l’ont-ils jamais entretenue de la nature de l’âme ?

— Oh ! très souvent, répondit Mangogul ; mais tous leurs systèmes n’ont abouti qu’à me donner des notions incertaines ; et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que c’est une substance différente de la matière, ou j’en aurais nié l’existence, ou je l’aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos ?

— Je n’ai garde, reprit Mirzoza ; et j’avoue que je ne suis pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule différence qu’il y ait entre eux et moi, c’est que je suppose l’existence d’une substance différente de la matière, et qu’ils la tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe, doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances ?

— Non, dit Mangogul ; tous convenaient assez généralement qu’elle réside dans la tête ; et cette opinion m’a paru vraisemblable. C’est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne ; et l’on dit tout les jours d’un homme qui ne pense pas, qu’il n’a point de cervelle, ou qu’il manque de tête.

— Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l’appuyer sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre géographe, si, présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il avait mis l’orient à l’occident, ou le nord au midi ?

— C’est une erreur trop grossière, répondit Mangogul ; et jamais géographe n’en a commis une pareille.

— Cela peut être, continua la favorite ; et en ce cas vos philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus maladroit ne peut l’être. Ils n’avaient point un vaste empire à lever, il ne s’agissait point de fixer les limites des quatre parties du monde ; il n’était question que de descendre en eux-mêmes ; et d’y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis l’est à l’ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l’âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans qu’elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est dans les pieds.

— Dans les pieds ! interrompit le sultan ; voilà bien l’idée la plus creuse que j’aie jamais entendue.

— Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza ; et ce sentiment, qui vous paraît si fou, n’a besoin que d’être approfondi pour devenir sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu’on reconnaît pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l’heure, que l’existence de notre âme n’était fondée que sur le témoignage intérieur qu’elle s’en rendait à elle-même ; et je vais lui démontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à fixer l’âme dans le lieu que je lui assigne.

— C’est là où nous vous attendons, dit Mangogul.

— Je ne demande point de grâces, continua-t-elle ; et je vous invite tous à me proposer vos difficultés. je vous disais donc que l’âme fait sa première résidence dans les pieds ; que c’est là qu’elle commence à exister, et que c’est par les pieds qu’elle s’avance dans le corps. C’est à l’expérience que j’en appellerai de ce fait ; et je vais peut-être jeter les premiers fondements d’une métaphysique expérimentale.

« Nous avons tous éprouvé dans l’enfance que l’âme assoupie reste des mois entiers dans un état d’engourdissement. Alors les yeux s’ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C’est ailleurs que l’âme cherche à se détendre et à se réveiller ; c’est dans d’autres membres qu’elle exerce ses premières fonctions ; c’est avec ses pieds qu’un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans le sein de la mère ; mais ses pieds s’allongent, se replient et manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le point de naître, que deviendraient la tète, le corps et les bras ? ils ne sortiraient jamais de leur prison, s’ils n’étaient aidés par les pieds : ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et qui chassent devant eux le reste du corps, tel est l’ordre de la nature ; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander, et que la. tête, par exemple, prend la place des pieds, alors tout s’exécute de travers ; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois à la mère et à l’enfant.

« L’enfant est-il né, c’est encore dans les pieds que se font les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n’est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est un bloc dont on fait tout ce qu’on veut ; mais les pieds sentent, secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu’on leur ôte.

« L’enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille efforts pour se mouvoir ; ils mettent tout en action ; ils commandent aux autres membres ; et les mains obéissantes vont s’appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir les chutes et faciliter l’action des pieds.

« Où se tournent toutes les pensées d’un enfant, et quels sont ses plaisirs, lorsque, affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis l’habitude de se mouvoir ? C’est de les exercer, d’aller, de venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plaît, c’est pour nous une marque d’esprit ; et nous augurons qu’un enfant ne sera qu’un stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d’heure, ou tenez-le emprisonné entre quatre chaises : l’humeur et le dépit le saisiront ; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d’exercice, c’est son âme que vous tenez captive.

« L’âme reste dans les pieds jusqu’à l’âge de deux ou trois ans ; elle habite les jambes à quatre ; elle gagne les genoux et les cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres violents exercices du corps. C’est la passion dominante de tous les jeunes gens, et c’est la fureur de quelques-uns. Quoi ! l’âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations les plus agréables ? Mais si sa résidence varie dans l’enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant toute la vie ?

Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui l’avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du moment qu’elle reprenait haleine, et lui dit : « Madame, je vais user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l’avez présenté avec autant de grâce que de netteté ; mais je n’en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu’on pourrait vous dire que dans l’enfance même, c’est la tête qui commande aux pieds, et que c’est de là que partent les esprits, qui, se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les arrêtent ou les meuvent au gré de l’âme assise sur la glande pinéale, ainsi qu’on voit émaner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.

— Sans doute, répliqua Mirzoza ; mais on me dirait une chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait d’expérience. On n’a dans l’enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même, seigneur, qui l’avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d’avoir pensé pour lors ? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un petit démon, jusqu’à désespérer vos gouvernantes, c’était alors les pieds qui gouvernaient la tête.

— Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point ; mais ils pensent ; le temps s’écoule, la mémoire des choses s’efface, et ils ne se souviennent plus d’avoir pensé.

— Mais par où pensaient-ils ? répliqua Mirzoza ; car c’est là le point de la question.

— Par la tête, répondit Sélim.

— Et toujours cette tête où l’on ne voit goutte, répliqua la sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une lumière qui n’apparaît qu’à celui qui la porte ; écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l’âme commence par les pieds son progrès dans le corps, qu’il y a des hommes et des femmes en qui elle n’a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo ; répondez-moi donc sincèrement : croyez-vous que ces créatures aient l’âme ailleurs que dans les jambes ? Et n’avez-vous pas remarqué que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds ? La tentation continuelle d’un danseur, c’est de se considérer les jambes. Dans tous ses pas, l’oeil attentif suit la trace du pied, et la tête s’incline respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.

— Je conviens de l’observation, dit Sélim ; mais je nie qu’elle soit générale.

— Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l’âme se fixe toujours dans les pieds : elle s’avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore ; mais je soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à celui qu’elle habite. Cela varie selon l’âge, le tempérament, les conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des caractères. N’admirez-vous pas la fécondité de mon principe ? et la multitude des phénomènes auxquels il s’étend ne prouve-t-elle pas sa certitude ?

— Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l’application à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de conviction que nous attendons encore.

— Très volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses avantages : vous allez être satisfait ; suivez seulement le fil de mes idées. Je ne me pique pas d’argumenter. Je parle sentiment : c’est notre philosophie à nous autres femmes ; et vous l’entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu’à huit ou dix ans l’âme occupe les pieds et les jambes ; mais alors, ou même un peu plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par force. Par force, quand un précepteur emploie des machines pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, où elle se métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement ; c’est le sort des enfants de collège. Pareillement, s’il arrive qu’une gouvernante imbécile se travaille à former une jeune personne, lui farcisse l’esprit de connaissances, et néglige le coeur et les moeurs, l’âme vole rapidement vers la tête, s’arrête sur la langue, ou se fixe dans les yeux, et son élève n’est qu’une babillarde ennuyeuse, ou qu’une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l’âme occupe le bijou, et ne s’en écarte jamais.

« La femme galante, celle dont l’âme est tantôt dans le bijou, et tantôt dans les yeux.

« La femme tendre, celle dont l’âme est habituellement dans le coeur ; mais quelquefois aussi dans le bijou.

« La femme vertueuse, celle dont l’âme est tantôt dans la tête, tantôt dans le coeur ; mais jamais ailleurs.

« Si l’âme se fixe dans le coeur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le coeur pour n’y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous traitons d’hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.

« La classe de ceux en qui l’âme ne visite la tête que comme une maison de campagne où son séjour n’est pas long, est très nombreuse. Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des poètes, des romanciers, des courtisans et de tout ce qu’on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats qu’elles habitent.

— S’il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos sages tiennent toutefois pour constant qu’elle n’a rien produit en vain.

— Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant à la nature, ne la considérons qu’avec les yeux de l’expérience ; et nous en apprendrons qu’elle a placé l’âme dans le corps de l’homme, comme dans un vaste palais, dont elle n’occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et le coeur lui sont principalement destinés, comme le centre des vertus et le séjour de la vérité ; mais le plus souvent elle s’arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une misérable auberge, où elle s’endort dans une ivresse perpétuelle. Ah ! s’il m’était donné seulement pour vingt-quatre heures d’arranger le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange : en un moment j’ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux jambes tout au plus ; les chanteurs à un gosier ; la plupart des femmes à un bijou ; les héros et les spadassins à une main armée ; certains savants à un crâne sans cervelle ; il ne resterait à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes ; à un glouton, que deux mâchoires toujours en mouvement ; à une coquette, que deux yeux ; à un débauché, que le seul instrument de ses passions ; les ignorants et les paresseux seraient réduits à rien.

— Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir ; et si l’on était partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l’espèce en serait éteinte.

— Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous ? demanda Sélim à la favorite.

— D’un coeur, répondit Mirzoza ; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait à s’unir. » Le sultan ne put résister à ce discours ; il s’élança de son fauteuil vers sa favorite : ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs ; il lui témoigna à plusieurs reprises qu’il n’était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours ; et l’équipage philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme perruque, et à M. l’abbé son bonnet carré, avec assurance qu’il serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il point parvenu, s’il eût été bel esprit ? Une place à l’Académie était la moindre récompense qu’il pouvait espérer ; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, et n’avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.

Diderot, Les bijoux indiscrets, I, 26 in Oeuvres, II, Paris, 1994, pp. 89-96.

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Science

Speer ou le triomphe de la technique

Albert-Speer-72-929Le cas Speer tel qu’il est décortiqué par Joachim Fest est symptomatique du naufrage d’une conception purement mécaniste du Progrès. Dans cette optique, la technique n’est sujette à aucun impératif moral et le génie technologique devient le frère de l’artiste, marginal par essence, se plaçant au-dessus des normes sociales et des impératifs moraux.

Speer, architecte devenu ministre de l’Armement après avoir été l’ordonnateur des grandes festivités du Troisième Reich et le concepteur de ses principaux monuments, est la synthèse de ces deux personnalités, se retrouvant ainsi au-delà du bien et du mal et libéré des normes bourgeoises.

La cécité morale de Speer se retrouve dans sa défense au procès de Nuremberg, où il affirma avec vigueur que, en sa qualité d’artiste et de technicien, il appartenait à un univers différent auquel la notion de culpabilité ne pouvait s’appliquer. Sa déclaration finale à Nuremberg est à méditer :

Le cauchemar de beaucoup d’hommes, cette peur de voir un jour la technique dominer les peuples, a failli se réaliser dans le système autoritaire de Hitler. Tout Etat au monde court aujourd’hui le danger de passer sous le règne de la terreur née de la technique ; dans une dictature moderne, cela me semble inéluctable. Par conséquent, plus le monde devient technique, plus il est nécessaire de lui faire contrepoids par l’exigence de liberté individuelle et de prise de conscience de l’individu…

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Eric Voegelin à Toronto

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