Archive de Patrick Tort
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Voici ce qu’on peut lire dans la La Venus Physique, Seconde partie, Variété dans l’espèce humaine, chap. 3 à 5, de Pierre Louis Moreau de Maupertuis à propos du problème soulevé par l’existence de noirs albinos, c’est-à-dire, de noirs blancs :

CHAPITRE III
PRODUCTIONS DE NOUVELLES ESPECESCes systemes des œufs & des vers ne sont peut-être que trop commodes pour expliquer l’origine des Noirs & des Blancs : ils expliqueroient même comment des especes différentes pourroient être sorties de mêmes individus. Mais on a vu dans la dissertation précédente quelles difficultés on peut faire contre.
Ce n’est point au blanc & au noir que se réduisent les variétés du genre humain : on en trouve mille autres ; & celles qui frappent le plus notre vue, ne coutent peut être pas à la Nature que celles que nous n’appercevons qu’à peine. Si l’on pouvoit s’en assurer par des experiences décisives, peut-être trouveroit-on aussi rare voit naître avec des yeux bleus un enfant dont tous les ancêtres auroient eu les yeux noirs, qu’il l’est de voir naître un enfant blanc de parens negres.
Les enfans d’ordinaire ressemblent à leurs parens : & les variétés même avec lesquelles il naissent sont souvent des effets de cette ressemblance. Ces variétés, si on les pouvoit suivre, auroient peut-être leur origine dans quelq’ancêtre inconnu. Elles se perpetuent par des générations répétées d’individus qui les ont ; & s’effacent par des générations d’individus qui ne les ont pas. Mais, ce qui est peut-être encore plus étonnant, c’est après une interruption de ces variétés, de les voir reparoître, de voir l’enfant qui ne ressemble ni à son pere, ni à sa mere, naître avec les traits de son ayeul. Ces faits, tout merveilleux qu’ils sont, sont trop fréquens pour qu’on les puisse révoquer en doute.
Le Negre donc qui est actuellement à Paris, quand il y trouveroit une Negresse aussi blanche que lui, ne feroit peut-être avec elle que des enfans noirs, parce qu’un nombre suffisant de générations n’auroit pas encore effacé la couleur de leurs premiers ancêtres. Mais si l’on s’appliquoit pendant plusieurs générations à donner aux descendans de ce Negre des femmes Negres-blanches ou qui descendissent de Negres-blancs, ces alliances confirmeroient la race.
La Nature contient le fonds de toutes ces variétés : mais, le hazard ou l’art les mettent en œuvre. C’est ainsi que ceux dont l’industrie s’applique à satisfaire le gout des curieux, sont, pour ainsi dire, créateurs d’especes nouvelles. Nous voyons paroître des races de chiens, de pigeons, de ferins qui n’étoient point auparavant dans la nature. Ce n’ont été d’abord que des individus fortuits ; l’art & les générations répétées en ont fait des especes. Le fameux Lyonnès crée tous les ans quelqu’espece nouvelle, & détruit celle qui n’est plus à la mode. Il corrige les formes, & varie les couleurs : il a inventé les especes de l’Arlequin, du Mopse, &c.
Pourquoi cet art se borne-t-il aux animaux ? pourquoi ces sultans blasés dans des serrails qui ne renferment que des femme de toutes les especes connues ne se font-ils pas faire des especes nouvelles ? Si j’étois réduit comme eux au seul plaisir que peuvent donner la forme & les traits, j’aurois bien-tôt recours à ces variétés. Mais quelque belles que fussent les femmes qu’on leur feroit naître, ils ne connoîtront jamais que la plus petite partie des plaisirs de l’amour, tandis qu’ils ignoreront ceux que l’esprit & le cœur peuvent faire gouter.
Si nous ne voyons pas se former parmi nous de ces especes nouvelles de beautés, nous ne voyons que trop souvent des productions qui pour le physicien sont du même genre, des races de louches, de boiteux, de goutteux, de phtisiques, & malheureusement il ne faut pas pour leur établissement une longue suite de générations. Mais la sage nature, pour le dégout qu’elle a inspiré pour ces défauts, n’a pas voulu qu’ils se perpétuassent ; les beautés sont plus surement héréditaires, la taille & la jambe que nous admirons, sont l’ouvrage de plusieurs générations, où l’on s’est appliqué à les former.
Un Roi du nord est parvenu à élever & embellir sa nation. Il avait un gout excessif pour les hommes de haute taille & de belle figure : il les attiroit de par tout dans son royaume : la fortune rendoit heureux tous ceux que la nature avoit formés grands. On voit aujourd’hui un éxemple singulier de la puissance des Rois. Cette nation se distingue par les tailles les plus avantageuses et par les figures les plus regulieres. C’est ainsi qu’on voit s’élever une forêt au dessus de tous les bois qui l’environnent, si l’œil attentif du maître s’applique à y cultiver des arbres droits & bien choisis. Le chêne & l’orme parés des feuillages les plus verds, poussent leurs branches jusqu’au ciel : l’aigle seule en peut atteindre la cime. Le successeur de ce Roi embellit aujourd’hui la forêt par les lauriers, les myrthes & les fleurs.
Les Chinois se sont avisés de croire qu’une des plus grandes beautés des femmes seroit d’avoir des piés sur lesquels elles ne pussent pas se soutenir. Cette nation si attachée à suivre en tout les opinions, & le gout de ses ancêtres, est parvenue à avoir des femmes avec des piés ridicules. J’ai vu des mules de Chinoises, où nos femmes n’auroient pu faire entrer qu’un doigt de leur pié. Cette beauté n’est pas nouvelle. Pline d’après Eudoxe parle d’une nation des Indes dont les femmes avoient le pié si petit, qu’on les appelloit piés-d’autruches [C. Plin. Natur. Hist. Lib. 7 Cap. 2]. Il est vrai qu’il ajoute que les hommes avoient le pié long d’une condée : mais il est à croire que la petitesse du pié des femmes a porté à l’exagération sur la grandeur de celui des hommes. Cette nation n’étoit-elle point celle des Chinois, peu connue alors ? Au reste on ne doit pas attribuer à la Nature seule la petitesse du pié des Chinoises : pendant les premiers tems de leur enfance, on tient leurs piés serrés pour les empêcher de croître. Mais il y a grande apparence que les Chinoises naissent avec des piés plus petits que les femmes d’autres nations. C’est une remarque curieuse à faire & qui merite l’attention des voyageurs.
Beauté fatale, desir de plaire, quels desordres ne causez-vous pas dans le monde ! Vous ne vous bornez pas à tourmenter nos cœurs : vous changez l’ordre de toute la Nature. La jeune françoise qui se moque de la Chinoise, la blâme que de croire qu’elle en sera plus belle en sacrifiant la grace de la demarche à la petitesse du pié : car au fond elle ne trouve pas que ce soit payer trop cher quelque charme que de l’acquerir par la torture & la douleur. Elle-même dès son enfance a le corps renfermé dans une boîte de baleine, ou forcé par une croix de fer, qui la gêne plus que toutes les bandelettes qui serrent le pié de la Chinoise. Sa tête herissée de papillotes pendant la nuit, au lieu de la mollesse de ses cheveux, ne trouve pour s’appuyer que les pointes d’un papier dur : elle y dort tranquillement, elle se répose sur ses charmes
CHAPITRE IV.
DES NEGRES BLANCS
J’oublierois volontiers ici le phenomene que j’ai entrepris d’expliquer : j’aimerois bien mieux m’occuper du reveil d’Iris que de parler de ce vilain Negre dont il faut que je vous fasse l’histoire.
C’est un enfant de 4. ou 5. ans qui a tous les traits des Negres, & dont une peau très-blanche et blafarde ne fait qu’augmenter la laideur. Sa tête est couverte d’une laine blanche tirant sur le roux. Ses yeux d’un bleu clair paroissent blessés de l’éclat du jour. ses mains grosses & mal faites ressemblent plutôt aux pattes d’un animal qu’aux mains d’un homme. Il est né à ce qu’on assure de pere & mere Afriquains, & très-noirs.
L’Academie des Sciences fait mention [Hist. de l'Acad. Royal. des Sc. 1734. ] d’un monstre pareil qui étoit né à Surinam, de race Afriquane. Sa mere étoit noire & assuroit que son pere l’étoit aussi. L’Historien de l’Academie paroît revoquer ce dernier fait en doute ; ou plutôt paroît persuadé que le pere étoit un Negre-blanc. Mais je ne crois pas que ce fût nécessaire : il suffisoit que cet enfant eût quelque Negre-blanc parmi ses ayeux, ou peut-être étoit-il le premier Negre-blanc de sa race.
Madame la comtesse de V** qui a un cabinet rempli de curiosités les plus merveilleuses de la nature, mais dont l’esprit s’étend bien au-delà ; a le portrait d’un Negre de cette espece. Quoique celui qu’il représente, qui est actuellement en Espagne & que Mylord M** m’a dit avoir vu, soit bien plus âgé que celui qui est à Paris, on lui voit le même teint, les mêmes yeux, la même physionomie.
On m’a assuré qu’on trouvoit au Senegal des familles entieres de cette espece ; & que dans les familles noires, il n’étoit ni sans exemple ni même fort rare de voir naître des Negres-blancs.
L’Amerique & l’Afrique ne sont pas les seules parties du monde, où l’on trouve de ces sortes de monstres : l’Asie en produit aussi. Un homme aussi distingué par son mérite, que par la place qu’il a occupée dans les Indes Orientales, mais surtout respectable par son amour pour la vérité, M. du M** a vu parmi les Noirs, des blancs dont la blancheur se transmettoit de pere en fils. Il a bien voulu satisfaire sur cela ma curiosité. Il regarde cette blancheur comme une maladie de la peau [Ou plutôt de la Membrane Réticulaire, qui est la partie de la peau dont la teinte fait la couleur des Noirs.] ; c’est selon lui un accident, mais un accident qui se perpétue & qui subsiste pendant plusieurs générations.
J’ai été charmé de trouver les idées d’un homme aussi éclairé, conformes à celles que j’avois sur ces especes de monstres. Car qu’on prenne cette blancheur pour une maladie, ou pour tel accident qu’on voudra, ce ne sera jamais qu’une variété heréditaire qui se confirme ou s’efface par une suite de générations.
Ces changemens de couleur sont plus fréquens dans les animaux que dans les hommes. La couleur noire est aussi inherente aux corbeaux & aux merles, qu’elle l’est aux Negres : j’ai cependant vu plusieurs fois des merles & des corbeaux blancs. Et ces variétés formeroient vraisemblablement des especes si on les cultivoit. J’ai vu des contrées où toutes les poules étoient blanches. La blancheur de la peau liée d’ordinaire avec la blancheur de la plume a fait préférer ces poules aux autres ; & de génération en génération, on est parvenu à n’en voir plus éclorre que de blanches.
Au reste il est fort probable que la différence du blanc au noir si sensible à nos yeux est fort peu de chose pour la nature. Une légere alteration à la peau du cheval le plus noir y fait croître du poil blanc, sans aucun passage par les couleurs intermédiaires.
Si l’on avoit besoin d’aller chercher ce qui arrive dans les plantes pour confirmer ce que je dis ici ; ceux qui les cultivent vous diroient que toutes ces especes de plantes & d’arbrisseaux pennachés qu’on admire dans nos jardins, sont dues à des variétés devenues héréditaires qui s’effacent si l’on néglige d’en prendre soin [Vidi lecta diu, & multo spectata labore, / Degenerare tamen : ni vis humana quod annis / Maxima quaque manu legeret : Virg. Georg. Lib. 2.].
CHAPITRE V.
ESSAIS D’EXPLATION DES PHENOMENE PRECEDENSPour expliquer maintenant tous ces Phénomenes : la production des variétés accidentelles ; la succession de ces variétés d’une génération à l’autre ; & enfin l’établissement ou la destruction des especes : voici ce me semble ce qu’il faudroit supposer. Si ce que je vais vous dire vous revolte, je vous prie de ne le regarder que comme un effort que j’ai fait pour vous satisfaire. Je n’espere point vous donner des explications complettes de Phénomenes si difficiles : ce sera beaucoup pour moi si je conduis ceux-ci jusqu’à pouvoir être liés avec d’autres Phénomenes dont ils dépendent.
Il faut donc regarder comme des faits qu’il semble, que l’expérience nous force d’admettre.
1°. Que la liqueur séminale de chaque espece d’animaux contient une multitude innombrable de parties propres à former par leurs assemblages des animaux de la même espece.
2°. Que dans la liqueur séminale de chaque individu, les parties propres à former des traits semblables à ceux de cet individu, sont celles qui d’ordinaire sont en plus grand nombre, & qui ont le plus d’affinité ; quoiqu’il y en ait beaucoup d’autres pour des traits différens.
3°. Quant à la maniere dont se formeront dans la semence de chaque animal des parties analogues à celles de cet animal ; je ne l’examine point ici.
Mais ces suppositions paroissant nécessaires, & étant une fois admises, il semble qu’on pourroit expliquer tous les Phénomenes que nous avons vu ci-dessus.
Les parties analogues à celles du pere & de la mere, étant les plus nombreuses, & celles qui ont le plus d’affinité, seront celles qui s’uniront le plus ordinairement : & elles formeront des animaux semblables à ceux dont ils seront sortis.
Le hazard, ou la disette des traits de famille seront quelquefois d’autres assemblages : & l’on verra naître de parens noirs un enfant blanc ; ou peut-être même un noir, de parens blancs, quoique ce dernier Phénomene soit beaucoup plus rare que l’autre.
Je ne parle ici que de ces naissances singulieres où l’enfant né d’un pere & d’une mere de même espece auroit des traits qu’il ne tiendroit point d’eux : car dès qu’il y a mélange d’especes, l’experience nous apprend que l’enfant tient de l’une & de l’autre.
Ces unions extraordinaires de parties qui ne sont pas les parties analogues à celles des parens, sont véritablement des monstres pour le téméraire qui veut expliquer les merveilles de la Nature. Ce ne sont que des beautés pour le sage qui se contente d’en admirer le spectacle.
Ces productions ne sont d’abord qu’accidentelles ; les parties originaires des ancêtres se retrouvent encore les plus abondantes dans les semences : après quelques générations ou dès la génération suivante, l’espece originaire reprendra le dessus ; & l’enfant au lieu de ressembler à ses pere & mere ressemblera à des ancêtres plus éloignés [C'est ce qui arrive tous les jours dans les familles. Un enfant qui ne ressemble ni à son pere ni à sa mere, ressemblera à son ayeul. ]. Pour faire des especes, des races qui se perpétuent, il faut vraisemblablement que ces générations soient répétées plusieurs fois ; il faut que les parties propres à faire les traits originaires, moins nombreuses à chaque génération se dissipent, ou restent en si petit nombre qu’il faudroit un nouveau hazard pour reproduire l’espece originaire.
Au reste quoique je suppose ici que le fond de toutes ces variétés se trouve dans les liqueurs séminales mêmes, je n’exclus pas l’influence que le climat & les alimens peuvent y avoir. Il semble que la chaleur de
la Zone torride soit plus propre à fomenter les parties qui rendent la peau noire, que celles qui la rendent blanche. Et je ne sai jusqu’où peut aller cette influence du climat ou des alimens, après de longues suites de siecles.
Ce seroit assurement quelque chose qui meriteroit bien l’attention des Philosophes, que d’éprouver si certaines singularités artificielles des animaux ne passeroient pas après plusieurs générations aux animaux qui naîtroient de ceux-là. Si des oreilles coupées de génération en génération ne diminueroient pas, ou même ne s’anéantiroient pas à la fin.
Ce qu’il y a de sûr, c’est que toutes les variétés qui pourroient caracteriser des especes nouvelles d’animaux & de plantes, tendent à s’éteindre : ce sont des écarts de la nature dans lesquels elle ne persevere que par l’art ou par le regime. Ses ouvrages tendent toujours à reprendre le dessus.
La grande question que se pose Maupertuis est celle de la nature de la transmission des traits physiques d’une génération à l’autre. A l’époque, le mot d’hérédité à encore le sens patrimonial et juridique qu’il a gardé dans la langue du droit, mais son sens métaphorique n’est pas encore pleinement passé dans celle de la biologie, reste que c’est bien d’hérédité dont il s’agit ici.
Son idée est de placer l’apparition de nouvelle race dans la sélection artificielle. On pourra sourire en lisant ce qui est dit des pieds des Chinoises — Maupertuis annonce un peu la caricature que l’on fera en louant Darwin de l’hérédité des caractères acquis prétendument lamarckienne. Il voit beaucoup plus juste quand il évoque la sélection des races de chiens. Il va même jusqu’à décrire assez finement le jeu du « hasard » et de la nécessité qui est au cœur du concept de sélection :
Ce n’ont été d’abord que des individus fortuits ; l’art & les générations répétées en ont fait des especes.
De même, il y a quelque chose comme l’intuition de la possibilité de traits récessifs qui se transmettent invisiblement jusqu’au moment ou avec la naissance d’un enfant, ils sont ramenés au jour.
Sa mere étoit noire & assuroit que son pere l’étoit aussi. L’Historien de l’Academie paroît revoquer ce dernier fait en doute ; ou plutôt paroît persuadé que le pere étoit un Negre-blanc. Mais je ne crois pas que ce fût nécessaire : il suffisoit que cet enfant eût quelque Negre-blanc parmi ses ayeux, ou peut-être étoit-il le premier Negre-blanc de sa race.
Cela l’amène à avancer ces trois points que certains seront peut-être surpris de lire chez un auteur de la première moitié du XVIIIème siècle :
1°. Que la liqueur séminale de chaque espece d’animaux contient une multitude innombrable de parties propres à former par leurs assemblages des animaux de la même espece.
2°. Que dans la liqueur séminale de chaque individu, les parties propres à former des traits semblables à ceux de cet individu, sont celles qui d’ordinaire sont en plus grand nombre, & qui ont le plus d’affinité ; quoiqu’il y en ait beaucoup d’autres pour des traits différens.
3°. Quant à la maniere dont se formeront dans la semence de chaque animal des parties analogues à celles de cet animal ; je ne l’examine point ici.
Bien sûr, il ne s’agit aucunement pour moi de vouloir faire de lui un précurseur de quoi que ce soit, ni d’imaginer qu’il était en avance sur son temps. Personne n’est en avance sur son temps et à chaque fois qu’on lit une telle affirmation, il faut se méfier de ce qui suivra. Non, mon but est justement de montrer que l’air du temps n’était pas celui que l’on décrit trop souvent, surtout en cette année de centenaire de la publication de L’origine des espèces. Il faut dire qu’en faisant l’apologie de Darwin, on le loue moins qu’on ne fait l’article pour une vision idéologique de l’histoire des sciences et de l’histoire tout court.
NB, il existe une édition moderne de ce texte de Maupertuis. Elle est précédée d’une préface de Patrick Tort, l’idole d’Oldcola. Elle reprend la version 1752. Pour des raisons pratiques, je cite celle de 1744 qui en diffère sensiblement.
Dans le journal Libération d’hier on peut lire un article présentant de façon dithyrambique le dernier ouvrage de Patrick Tort, L’Effet Darwin. Ce n’est pas surprenant, Patrick Tort étant au darwinisme français ce que Gould et Lewontin ont été à l’américain — le mérite scientifique en moins, concernant l’auteur français. Enfin, pas tout à fait : ne lui refusons pas les louanges dues à son travail de traduction. Louange à nuancer, cependant, par la dimension idéologique de ces choix scientifiques.
En effet, Patrick Tort voit le darwinisme comme un instrument politique. Pour ce faire, il lui faut tout d’abord plier l’histoire à sa convenance et faire de Darwin une sorte de Patrick Tort. Ainsi, dans son livre…
Il parle des tenants du darwinisme social, mais aussi d’un certain nombre de théoriciens du libéralisme économique, du sexisme, et surtout de l’eugénisme, du colonialisme, du racisme, les «idéologies les plus destructrices» du XXe siècle, qui ont en commun de justifier les inégalités sociales par des différences naturelles. «Non seulement Darwin s’est opposé dans sa vie […] à chacune de ces attitudes», écrit Tort, mais il a donné dans son œuvre «les meilleurs arguments théoriques pour les combattre».
Il faut, avant d’aller plus loin, noter l’assimilation « subtile » qui est faite entre libéralisme économique (je suppose que l’on précise économique pour ne pas heurter les fan de Bertrand Delanoë lecteur du journal), sexisme, eugénisme, colonialisme et racisme. Je soupçonne que l’auteur de ces lignes y aurait volontiers adjoint le conservatisme et le catholicisme, mais la pilule aurait peut-être été un peu trop grosse. Déjà que pour celui qui a quelques vagues notions concernant l’histoire récente, tout cela semble énorme.
Ensuite, il faut insister sur deux choses : il y a tout d’abord, l’idée selon laquelle Darwin n’était pas un homme de son temps, qu’il était étranger à tout ce qui était commun à l’époque (appelé, de manière anachronique, libéralisme économique, sexisme, eugénisme, colonialisme, racisme, pour reprendre la litanie des démons entonné par Patrick Tort). Cette idée est fréquente, y compris chez les historiens, mais elle est fausse. Pardonnez-moi d’être aussi trivial et banal dans mon propos, mais Darwin était un homme de son époque. Marguerite Yourcenar fait dire à Hadrien, dans ses mémoires apocryphes, qu’un homme qui pense échappe à son milieu, à son statut social, à sa nation, à sa race, à son sexe et, je n’en doute pas, Darwin est de ces penseurs qui a su, à certains moments, s’élever à un tel niveau d’abstraction, mais c’est l’exception. Les hommes exceptionnels ne sont pas exceptionnels à tout instant et en toute chose. Les grand penseurs sont souvent plus petits que leur pensée.
L’autre chose sur laquelle je veux attirer l’attention rejoint ce que j’ai écrit plusieurs fois à propos du racisme. Ce qui doit faire que l’on regarde le racisme avec mépris et le raciste avec pitié, ce n’est pas la fausseté scientifique des théories qui sous-tendraient cela, mais un raisonnement politique ou moral. Or, Patrick Tort veut fonder sa condamnation du libéralisme économique, du sexisme, de l’eugénisme, du colonialisme et du racisme sur la science, sur la science darwinienne pour être plus précis. Voilà qui est paradoxal sachant que, par exemple, l’eugénisme moderne se fonde entièrement sur une certaine interprétation du darwinisme — défendable à l’époque et défendu par des gens de tous les bords politiques (sauf les conservateurs catholiques). Je suis certain que Patrick Tort est parfaitement capable de répondre à cela en citant moult passages de la main de Darwin et en ajoutant sa glose, mais restera, alors, une autre question : comment ce fait-il que des générations de scientifiques aient, malgré cela, compris Darwin ainsi ?
Plus paradoxal encore cette opposition du darwinisme et du libéralisme. C’est un peu comme Darwin persécuté par l’Eglise pour ses idées : quand on connaît un peu l’histoire, ça sonne faux. L’évolution était une idée banale, seules l’origine idéologique de la sélection naturelle et les conséquences inévitables que cela devait avoir dérangeaient vraiment l’Eglise. En effet, le libéralisme économique dans sa version la plus brutale — si l’on veut bien me passer cette facilité — est le modèle sinon unique (Darwin a peut-être lu les Ikhwan al-Safa alors qu’il étudiait la théologie à Cambridge) du moins principal de la sélection naturelle darwinienne. Sans Adam Smith, sans Malthus, sans le contexte victorien, le darwinisme n’aurait aucun sens. C’est aussi simple que ça. Tout historien en a l’intuition ; tout lecteur du dernier livre d’André Pichot, Aux origines des théories raciales de la bible à Darwin (c’est sans doute un titre d’éditeur, le contenu est plus riche), en a la preuve par la multiplicité et la variété des textes cités.
La science, en France, n’est décidément affaire que d’idéologie alors, quitte à lire un livre idéologique, autant lire Pichot car, lui au moins, ne cherche à rien cacher et en reste aux faits et à la matérialité des textes.