Archive de maladies mentales
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Dans un ouvrage de vulgarisation sur l’évolutionnisme, on peut lire que la mauvaise réception de la sociobiologie en France était le fruit du souvenir de la politique eugéniste de Vichy. Le livres est sans doute inattaquable du point de vue de la biologie, mais de celui de l’histoire des idées, il n’est pas au-dessus de tout reproche, car il n’y a aucune politique eugéniste sous le régime de Vichy à l’exception de l’obligation (abrogée récemment) d’un test sanguin avant le mariage. A l’extrême limite, et en imaginant une sorte de néo-lamarckisme sous terrain, il est possible d’imaginer que l’obligation de la pratique sportive à l’école a une dimension eugénique, mais c’est tout de même un peu tiré par les cheveux.
Cependant, dire que la sociobiologie a été mal reçue en France du fait du souvenir de la politique eugéniste de Vichy n’est pas entièrement faux si l’on précise que ce n’est pas un souvenir, mais une croyance. Que voulez-vous, on aime voir le passé comme un film hollywoodien avec des gentils parfaitement gentils et des méchants absolument méchant. Or, si les gens biens ne sont pas eugénistes, au XXème siècle on suppose que les méchants le sont presque toujours…
Ainsi, s’il faut évoquer une Espagnole issue des milieux les plus aisés, méprisant les femmes, persuadée qu’une élite doit guider les masses et, par-dessus tout, convaincu des vertus de l’eugénisme, il est presque certain que dans l’esprit du lecteur naîtra l’image d’une sorte d’Ilsa ibérique frappant de sa cravache franquiste de pauvres soubrettes républicaines.
Pourtant, Aurora Rodríguez était anarchiste, féministe, héroïne du camp républicain et meurtrière de sa propre fille, enfin, de sa création, car, pour elle, l’être supérieure que l’on créée ne s’appartient pas, il est tout entier possédé par la noble cause pour laquelle il avait été conçu. S’il trahit cette cause, comme un objet défaillant, il doit être mis au rebut.
A Madrid, au matin du 9 juin 1933, Aurora Rodríguez a tué sa fille de 19 ans, Hildegart, de quatre coups de feu avant de se rendre chez son avocat, un futur ministre de la justice de la République. Ce meurtre allait donner lieu à l’un des plus grands procès de l’Espagne d’avant la Guerre civile.
Hildegart était une enfant prodige, spécialisée en sexologie, interlocutrice habituelle des scientifiques et politiques, qui écrivait des livres et donnait des conférences sur la réforme des coutumes, de la morale et de la société. Elle participa régulièrement à des colloques progressistes. Cependant, cette enfant prodige était constamment accompagnée par sa mère, fière de la réussite de sa fille mais qui surveillait et contrôlait ses activités. Elle présentait en outre sa fille comme une création personnelle. C’est elle qui l’avait modelée ainsi et face au risque de la perdre, elle préféra lui ôter la vie qu’elle lui avait donnée. Parmi les éléments ayant contribué au succès de cette affaire, il faudrait également ajouter le discours féministe et eugénique des deux femmes ainsi que leur sympathie pour l’idéologie anarchiste puis, après le crime, la mise en question de la folie et du crime. Le procès judiciaire fut quant à lui marqué par l’affrontement politique des experts de l’accusation, situés à droite du spectre politique et ceux de la défense, fermes défenseurs de la République.
Aurora pouvait présenter sa fille comme « une création personnelle », car c’est ainsi qu’elle l’avait considérée dès avant même sa conception.
Choisissant parmi un panel de mâles sélectionnés sur des critères purement eugénique, elle s’est livrée à l’acte vénérien avec toute la répugnance que cela lui inspirait — pour elle une femme qui prenait du plaisir dans une relation sexuelle était un être inférieur (elle considérait sa sœur ainsi).
Une fois la certitude qu’elle était enceinte acquise, elle voulu tenir le père à l’écart : la fille à qui elle voulait donner le jour n’en avait pas besoin. Elle lui a donné les meilleurs professeurs, lui a fourni les meilleurs livres, c’est-à-dire ceux qui confirmait son idée du progrès, l’a initié à la sexologie afin qu’elle n’ait aucun attrait pour les jeux du sexe ; elle l’oblige même à une diète particulière !
Cependant, cette éducation porte ses fruits, mais le coût pour l’enfant est lourd :
Avant d’atteindre les dix ans, elle lit et écrit en quatre langues, elle obtient son baccalauréat à treize et commence une licence de droit à quatorze. Hildegart étudie continuellement, soumise au sévère contrôle qu’exerce sa mère qui ne lui permet pas de se détourner de la moindre façon du programme fixé. Les conditions imposées par Aurora à sa fille sont très dures et son degré d’exigence devient de plus en plus important. Le psychiatre Gonzalo Rodriguez Lafora indique que « (la mère) tyrannise sa fille excessivement, ne la laissant pas jouer avec les fillettes de son âge » (Rodriguez Lafora, 1935, p. 495).
Néanmoins, sa carrière est fulgurante que ce soit en politique (elle adhère aux Jeunesses socialistes à l’âge de 15 ans avant de se radicaliser et de les quitter pour un obscur mouvement anarchiste) ou dans le domaine scientifique (en sexologie). A la croisée du progressisme et du scientisme, il y a, en 1932, la création de Ligue pour la Réforme Sexuelle sur des Bases Scientifiques en 1932 dont le nom dit bien l’intention et où mère et fille jouent un rôle majeur.
Mais, si Hildegart à 19 ans est encore la « Vierge rouge », elle pourrait ne pas le rester longtemps… C’est du moins ce que croit sa mère. Elle craint qu’en perdant sa virginité, sa fille soit perdue pour elle et pour la cause qu’elle défend (d’autant qu’elle a découvert que le père qu’elle croyait sain biologiquement ne l’était pas tant que cela). C’est donc, dans son esprit, un meurtre politique avant toute autre chose.
Et c’est un procès marqué par la politique qu’elle a eu et que, pour son grand malheur, elle a gagné. En effet, face à l’accusation très marquée à droite et qui réclamait qu’on la condamne pour ce qu’elle avait fait et qu’elle reconnaissait, la défense, très à gauche, a voulu plaider la folie pour s’épargner une condamnation qui, au travers d’Aurora, aurait pesé sur la vision du monde des élites républicaines. Mais une fois la folie reconnue, une fois internée, une fois la Guerre civile terminée et les franquistes au pouvoir, une fois, enfin, Aurora devenue visiblement folle, plus jamais elle n’eut l’occasion de sortir…
Source : Crimino Corpus.
Les traumatismes liés à la guerre ne sont pas nécessairement causés par la première confrontation d’un homme aux horreurs qui lui sont inhérentes. Certains tiennent le coup très longtemps puis s’écroulent, d’autres ne s’écroulent qu’après les combats. Le lien de causalité qui va de la guerre au traumatisme de guerre est extrêmement complexe d’autant qu’il y a, en parallèle, l’usage de drogue (y compris dans un cadre purement militaire) ou que la guerre peut ne faire que révéler un traumatisme antérieur.

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