Archive de génétique
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La biologie fut pendant longtemps déterministe : l’existence d’un code voire d’un programme génétique a fait ressembler les descriptions des processus biologiques à des événements écrits à l’avance dans notre ADN. Les travaux d’un Thomas Heams, permis par l’amélioration de la microscopie qui permet maintenant des études sur les cellules isolées renversent complètement cette perspective. Des expériences menées sur des bactéries dans lesquelles furent introduits des gènes permettant de synthétiser des protéines fluorescentes ont démontré qu’il existait une expression aléatoire des gènes.
C’est ce fonctionnement purement aléatoire qui serait le paramètre biologique permettant d’introduire de la souplesse face à des variations de l’environnement.
On se retrouve au final à mettre en évidence des phénomènes d’équilibre à travers des processus stochastiques, ce qui n’est pas loin de rapprocher la formation d’une différenciation génétique de l’atteinte d’un prix sur un marché d’actifs.
Economie du vivant et économie de marché semblent aller ici de pair, Darwin rejoint Adam Smith.
LUI. — C’est apparemment qu’il y a pour les unes un sens que je n’ai pas ; une fibre qui ne m’a point été donnée, une fibre lâche qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-être c’est que j’ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens ; d’où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c’est qu’il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule paternelle était dure et obtuse ; et cette maudite molécule première s’est assimilé tout le reste.MOI. — Aimez-vous votre enfant ?
LUI. — Si je l’aime, le petit sauvage ! J’en suis fou.
MOI. — Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d’arrêter en lui l’effet de la maudite molécule paternelle ?
LUI. — J’y travaillerais, je crois, bien inutilement. S’il est destiné à devenir un homme de bien, je n’y nuirai pas. Mais si la molécule voulait qu’il fût un vaurien comme son père, les peines que j’aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très nuisibles ; l’éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j’en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal ; c’est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu’elle marque la médiocrité, et le dernier degré du mépris.
Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n’est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n’eût repris le dessus et ne l’eût amené à la parfaite abjection où j’en suis, il lui faudrait un temps infini : il perdrait ses plus belles années. Je n’y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l’examine. Il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien qu’il ne chasse de race.
Diderot, Le neveu de Rameau in Œuvres, vol. 2, Paris, 1994, pp. 681-682.
Oh oh, j’ai cru voir un Grosminet !
Titi.
A devil, a born devil, on whose nature / Nurture can never stick…
Shakespeare, Tempest, IV, 1, Prospero.
Ernst Mayr écrit en introduction aux Perspectives in ornithology de Brush et Clark (Cambridge, 1984) ceci :
Je ne crois pas exagérer quand je dis que la recherche dans ce domaine [celui de l'apprentissage des chants d'oiseaux] a apporté une plus grande contribution pour invalider la polarité rigide de Galton entre le principe de l’inné ou de l’acquis que n’importe quelle autre recherche.
Un des hommes clefs de cette recherche s’appelait Hans Julius Duncker. C’est lui qui avait étudié les canaris à ramage de rossignol de Karl Reich qu’il avait rencontré en 1921 à Brème. A cette occasion, Duncker avait mis en évidence que l’inné génétique ne pouvait parfois se révéler que grâce à un certain acquis.
L’histoire des sciences n’a guère était bonne fille avec ce pauvre Hans Julius Duncker. Elle l’a négligé, oublié, il n’est qu’à faire une recherche en ligne pour s’apercevoir à quel point sa trace a disparu. Sans doute n’est-il pas entièrement exempt de responsabilité dans cet état de fait. Après tout, il était biologiste et Allemand, c’est-à-dire nazi et il n’a pas su le faire oublier alors, c’est lui qui est tombé dans l’oubli. Il n’a jamais été encarté au NSDAP, mais il était, comme presque tous les gens qui avaient reçu son éducation et suivi son corpus universitaire, un défenseur et un illustrateur des vertus de l’hygiène raciale. D’ailleurs, ce sont ces recherches qui l’ont poussées à cela ; lui, sinon, il était un brave homme qui ne voulait de mal à personne et qui aimait par-dessus tout les oiseaux.
Karl Reich était un amateur de canaris, le premier à avoir pratiqué des enregistrements audio d’oiseaux. Hans Duncker était un biologiste darwinien et un mendélien convaincu. Ensemble, ils se lancèrent dans le projet fou de créer un canari rouge en introduisant chez ses congénères le gène de la couleur du chardonneret rouge. En 1925, ils rencontrent Carl Huber Cremer, un riche marchant de Brème lui aussi passionné de canaris. Grâce à lui, leurs recherches prirent une échelle industrielle et impliquèrent le croisement — selon les critères statistiques mendéliens — de milliers d’oiseaux dans une propriété que ce dernier devait vouer exclusivement à cette tâche.Dès les années 30, ils obtinrent un canari orange, mais pas rouge. Etrangement, jamais Duncker n’a songé que ce pouvait être le même problème que pour le chant et qu’il fallait compléter le gène de la couleur par l’acquis d’une nourriture spéciale afin qu’il se révèle pleinement. On ne le comprendra vraiment qu’après la guerre. Quelle belle histoire néanmoins que celle de ces trois hommes et c’est avec elle que je vous laisse ce mois d’août.
Voici ce que l’on peut lire à propos de l’eugénisme de Ronald Fisher dans les « Chroniques darwiniennes » du Nouvel Observateur par Michel de Pracontal :
Il existe un aspect de l’œuvre de Fisher sur lequel les scientifiques se montrent discrets : ses convictions eugénistes, qu’il défend de manière très argumentée dans The Genetical Theory of Natural Selection, son ouvrage majeur. Fisher estime en substance que dans la société moderne, les personnes qui se trouvent en haut de l’échelle sociale ont une supériorité intellectuelle et morale ; or, cette couche sociale «de plus grande valeur biologique» (d’après Fisher !) est moins prolifique, de sorte qu’elle risque d’être submergée par les classes prolétaires qui se reproduisent davantage.
Bien que cette argumentation soit un tissu d’âneries, Fisher, qui s’est montré génial par ailleurs, lui consacre de nombreuses pages.
Je suis à chaque fois fasciné par ce genre de raisonnement. Voilà l’affaire : un savant, dont on est forcé de reconnaître le génie et dont on admet volontiers ne pas avoir la moindre capacité à juger le travail, pense une chose qui déplaît et, du coup, on se sent le droit de taxer cela d’ânerie, mais de quel droit et sur quel critère ? Surtout que l’auteur reconnaît lui-même que Stephen Jay Gould — dont on sait par ailleurs la capacité à refuser tout débat — reconnaît la place centrale de l’eugénisme dans la pensée de Fisher :
…«la conspiration du silence» autour de l’eugénisme de Fisher est « une démarche à la fois inappropriée [...] et exagérément prudente. » Pour Gould, les positions élitistes de Fisher, pour erronées qu’elles soient, font partie intégrante de sa pensée et ne doivent pas être gommées, quel que soit l’embarras qu’elles suscitent dans le contexte du «politiquement correct moderne».
»Conspiration du silence », ce sont de bien grands mots, quoique celui qui les dit est un expert en la matière, mais Pracontal qui le cite devrait rajouter qu’en France, les choses sont bien pires car en plus de se voir accusé d’être un âne par un journaliste, Fisher souffre de n’avoir pas été traduit en français alors que Gould si, et très largement. Pour le coup, c’est une « conspiration du silence » à laquelle l’auteur de ces « Chroniques darwiniennes » ne fait qu’ajouter sa caution morale.
À quoi rêve un post-humaniste?
Il est las de notre monde ancien ; il méprise nos petits arrangements avec le sexe et la mort ; il se joue de la finitude humaine. Soit. Mais à quoi rêve-il au fond ? De corps plastifiés,de mutations génétiques, de mécanismes cellulaires, de réseaux de bactéries, de biotechnologies, de robotique. De tout cela, sans doute. Il se plaît à imaginer une solitude nouvelle. Non de changer la vie, mais l’homme dont il voudrait repousser les limites physiologiques et augmenter son être. Il jubile devant les milliards de transistors qui contaminent la nouvelle civilité instaurée par le développement de l’informatique. Il se prépare à vivre éternellement. C’est un homme machine qui baigne dans la réalité technologique avec la naïveté du prophète et le sérieux de l’expert en prospective.
Il y a tant de choses à penser dans le domaine des biotechnologies, tant de choses à reformuler, qu’il nous met en demeure de sortir de la conception classique de l’homme.
Le post-humaniste tente de conjurer l’effroi technologique, par une espérance folle, mais sincère, capable de transformer la nature humaine. Il pourrait dire à l’instar de Dick : « si ce monde ne vous attire pas, allez voir s’il n’y en a pas un autre ! ». Car de cet exil, de cette perte de référents, il se délecte, telle Donna Harraway (sic), cette féministe et sociologue américaine, qui aspire à la venue d’enfants nés d’une matrice technologique. Le posthumaniste est un lyrique au pays des « cyborgs », ces créatures constituées par le couplage d’un mécanisme de bio-feedback contrôlé par ordinateur et d’un organisme. C’est un mutant.
Aujourd’hui nous irons à sa rencontre…?
Ces lignes, lues sur le site de Radio France, reflètent bien l’image que l’on a en France du post-humanisme, et même une certaine vision de la technologie. Tout d’abord, cette prose semble tout droit sortie des années 90. Entre Gibson et Matrix, un propos daté, empli de science-fiction de bazar et d’idées préconçues. Ensuite qu’en est-il de ce post-humanisme ? Il est vrai que l’on voit marcher des cyborgs et des titans dans nos rues, emplis de nanotechnologies raz la gueule, mutants génétiques ultraperformants, non égaux puisque plus puissants, connectés en permanence au cyberespace (ça faisait longtemps que je n’avais pas utilisé ce gros mot), avec leurs prothèses de réalité virtuelle, leurs lunettes noires à amplificateur de lumière et LCD intégré, qui ont des voitures qui volent et des chiens robots. Allons restons sérieux messieurs et mesdames de France Culture.
Je vais vous dire moi qui est post-humaniste. C’est Debbie, femme de 47 ans, mariée, vivant dans la suburbia de Chicago et qui veut un enfant. Parce que son rêve c’est d’être mère. PMA et embryon surnuméraire. Elle fait le choix de ne garder que les embryons avec le meilleur potentiel génétique, sans maladie et sans malformation. C’est Madame André, Lyon en France, qui donne des compléments alimentaires pour stimuler la mémoire de son fils pour passer le bac français. Et elle ne comprend pas pourquoi les autres mères des camarades d’Alexandre ne font pas pareil. C’est monsieur Schmidt, à Dusseldorf, qui est connecté 24 heures sur 24 avec son PDA et son oreillette bluetooth à son entreprise et à sa famille. Et qui ne fait plus la différence entre le bureau et chez lui. C’est madame Woo qui après un accident de la route s’est fait poser une prothèse qui lui permet de remarcher à nouveau, d’aller travailler et d’avoir une vie sociale. C’est ça le post-humanisme. Dans son ensemble et sa globalité, loin des peurs et des préjugés. C’est ce vieil homme en Angleterre, qui après 30 ans de cécité et une implantation d’un système d’électrode dans l’œil peut voir le monde à nouveau.
Ah oui, au fait, nous sommes tous des mutants. C’est dans nos gènes. Et d’ailleurs le post-humanisme n’existe-t-il peut-être pas ? Le post-humanisme est surtout utilisé par certains pour jeter aux visages d’autres leur peur de s’adapter.