Archive de comportements
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A Gaza, la police de la vertu du Hamas fait la chasse au vice. Jusque là rien d’anormal pour une théocratie. Les femmes dont le voile n’est pas en adéquation avec leur dogme reçoivent une réprimande. Rien d’anormal. Ce qui commence à paraitre étrange c’est que cette police des mœurs commencent à s’inquiéter de l’impiété des femmes en … plastique. En effet plusieurs commerçants ont reçu la visite des hommes du Hamas qui leur ont demandé de rhabiller leur mannequin de mode. Les mannequins portant des sous-vêtements devront être retirés des vitrines, et ceux portant des vêtements devront ne pas avoir de tête. On assiste donc à une profusion de femmes décapitées dans les magasins de Gaza. Beaucoup d’indignations en Occident, la liberté de la femme, le droit à la mode, et ce genre de poncifs récurrents. Ce qui n’a traversé l’esprit de personne c’est que peut être à Gaza se joue l’avenir de la robotique. En effet la police de la vertu, ne voyant pas de différence entre l’animé (les femmes gazaouites à et l’inanimé (les mannequins en plastique) dans le regard lubrique des hommes, est en train de créer un flou, une zone de doute sur ce qui est vivant ou ne l’est pas. Remplacez mannequins de mode par prostituées cybernétiques et vous comprendrez de quoi je veux parler.
D’une théocratie « liberticide » émergent de nouveaux comportements, de nouvelles manières d’appréhender l’Homme et ses spécificités.
J’ai en moi la conviction profonde que toutes choses sont strictement déterminées, que les mêmes causes, dans un même contexte ont les mêmes conséquences, que le libre arbitre est une illusion nécessaire, mais rien qu’une illusion, que le monde est tel qu’il est parce qu’il ne saurait être autrement et qu’il est tout ce qu’il peut être.
Cependant, je suis tout autant persuadé qu’il n’y a pour ainsi dire jamais d’égalité des causes ni de contexte parfaitement identique et que, par là, la prévision dans le détail est presque impossible. Je sais aussi que la complexité du monde est telle que le seul démon de Laplace imaginable ne pourrait être autrement que coextensif au monde dont il devrait prédire les évolutions.
Cela ne veut pas pour autant dire que je renonce à mon déterminisme ni que je cède sur l’idée qu’il y a moyen de prévoir beaucoup de choses en observant ce que l’on peut savoir des causes et du contexte, c’est juste que je suis pris de quelques doutes quand j’apprends une nouvelle telle que celle que m’a signalée Simbad :
Afin d’évaluer la dangerosité des ados et de prévenir les bains de sang, un psycho-criminologue allemand a développé le logiciel Dyrias (système dynamique d’analyse des risques). Zurich est la première ville européenne à s’en doter, selon le «Tages-Anzeiger». «Policiers et éducateurs sont actuellement formés à son utilisation», explique Marc Caprez, du Département école et sport. Elaboré à partir de 20 cas de folie meurtrière, le programme établit un niveau de risque de 1 à 6. Seuls les élèves qui ont proféré des menaces, sont obsédés par les armes ou ressassent des idées suicidaires seront profilés.
Evaluer la dangerosité me semble tout à fait faisable, mais assez vain. En effet, il y a des signes au mal-être de certains jeunes et ce mal être est, souvent, à l’origine de drames, mais ces signes n’ont d’autre signification qu’eux-mêmes. Un adolescent peut jouer énormément aux jeux vidéo parce qu’il n’a pas d’amis ; il peut écouter de la musique brutale parce que cette brutalité fait écho à ce qu’il ressent en son for intérieur, etc. Mais ni les jeux vidéos, ni ses goûts musicaux ne témoignent directement de ce qui se passe en lui.
Ainsi donc, à partir de signes, on peut déterminer des personnalités correspondant au portrait-robot du tueur moyen, mais cela ne signifie pas grand-chose. D’une part, le tueur moyen n’existe pas et d’autre part, il est à peu près impossible d’utiliser les résultats de tels tests à moins de considérer que l’on a le droit de réduire la liberté de jeunes gens dont le seul tort est d’avoir des loisirs innocents par eux-mêmes en commun avec des tueurs. C’est d’ailleurs ce qui ressort de cette remarque :
Reste la question du résultat de l’évaluation. Va-t-on jeter le Zurichois de niveau 6 en prison à titre préventif? «Non. On désamorcera la situation avec la police et des psys, dit Lothar Janssen. Comme dans tous les cas de vie ou de mort, ça marchera. Ou pas.»
Ces tests ne seront qu’indicatifs. Ils définiront une population à vérifier en priorité. Ce n’est pas un mal, j’en conviens, mais je crains tout de même méchamment ce qu’il y a de latent dans une telle mesure, y compris de provoquer ce qui est prédit en révélant à ces jeunes que la société les considère comme des criminels potentiels.
La plupart des sociétés traditionnelles sont machistes. Le Japon n’échappe pas à la règle, il en est même un très bel exemple avec ses femmes-enfants et ses filles-poupées tout entières soumises au mâle à la voix rauque, le samouraï, le yakuza. Cependant, cette domination apparente du mâle (je dis bien apparente — il y aurait beaucoup à dire sur la force des femmes dominées dans ce type de société) semble voler en éclat au Japon, là où, justement, elle semblait particulièrement forte.
Il y a deux signes à (r)évolution. Le premier est le changement de comportement des mâles japonais dans les toilettes, le second porte sur l’attitude générale d’un nombre croissant de jeunes hommes au Japon à l’égard de leur apparence.
Je ne vais pas me lancer dans une dissertation de fond sur la physiologie de la miction chez le mâle humain, mais chacun sait qu’il a tendance à se livrer à ce besoin fièrement dressé de toute sa hauteur, ce qui ne va pas, parfois, sans dégâts latéraux aux alentours, ce qui oblige la maîtresse de maison à des soins ménagers désagréables et humiliants (concernant l’aspect statistique de la chose, je vous renvoie à cet article).
Insatisfaites de cet état de choses, les Japonaises ont donc fait pression pour que cela change. Comment cela ? Tout simplement en obligeant les hommes à une position humiliante, mais plus commode pour rester dans le droit chemin. Le fait que les mâles japonais semblent se plier de bonne grâce à cela dénote clairement que le machisme de cette société n’est plus qu’un souvenir.
Autre signe du passage à la domination féminine est la multiplication des herbivores. Des herbivores ? Oui, des herbivores, ceux qui s’abstiennent de consommer de la chair dans un pays où l’acte vénérien est joliment appelé « relation des chairs » — je ne crois pas que cette métaphore troublera les Occidentaux que nous sommes. Ce sont donc des abstinents, mais des abstinents qui s’assument, qui croient à la possibilité de l’amitié entre homme et femme — mouarf ! —, qui prennent soin d’eux, de leur corps, qui se désintéressent de presque tout mis à part de leur personne et qui, en fin de compte, paraissent faibles et lâches tant aux yeux de leurs pères que des femmes (je songe à Yapou, soudainement). Voilà qui ne va pas améliorer la démographie japonaise…
Les Realdolls sont à notre temps ce que les automates ont été à l’époque classique : l’objet philosophique par excellence. Inutile de rappeler, il me semble, la place de l’automate dans la pensée cartésienne, de la mécanique dans la médecine ou du canard digérateur de Vaucanson dans les esprits du Siècle des Lumières pour s’en tenir à quelques exemples connus. Je défends l’idée que les Realdolls sont déjà, en puissance, l’équivalent moderne des automates d’hier.
Souvenons-nous de ce que Descartes disait dans la seconde de ses Méditations métaphysiques sur la possibilité que les hommes qu’il voit de sa fenêtre portant chapeaux et manteaux soient des « hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ». C’est son jugement qui tranche et qui y voit de véritables hommes, mais le jugement cartésien peut-il être le nôtre ou sommes-nous obligés de nous en tenir au donné du sens ?
Sans doute me répété-je à aborder une nouvelle fois le sujet, mais l’information qui va suivre me semble mériter que l’on y revienne et aussi que l’on aborde un sujet connexe sur lequel j’ai peu écrit et qui est tout autant un problème philosophique que juridique.
Selon le Nanyang Siang Pau, la demande de Realdolls ayant les traits d’actrices célèbres connaît une forte hausse depuis quelque temps, en Chine. La location pour une heure serait d’environ deux euros, ce qui semble étonnamment bas étant donné le coût des objets. Cela dit, il est probable que ce soient des copies de médiocre qualité des véritables Realdolls, la Chine est très forte en la matière…
L’article n’est pas très clair sur ce que sont ces poupées. Elles sont qualifiées de rubber dolls — poupées gonflables —, mais il est précisé qu’elles disposent d’un équipement électronique qui leur permet de répondre par la voix à certains actes… Peu importe, les questions restent les mêmes : à quoi rime cette recherche de l’imitation et dans quelle mesure cela porte-t-il atteinte à l’image des célébrités ainsi copiées ?
A la première il me semble aisé de répondre si l’on accepte qu’il n’y a pas ou peu de différence objective entre ce qui est imité et l’imitation. L’imperfection de la seconde n’est qu’une dégradation technique de degré par rapport au premier. Il suffit d’encore un peu de travail et de se laisser guidé par Human Sexual Response de Masters et Johnson pour que l’illusion soit complète. De ce point de vue, les hommes qui choisissent les poupées de Gong Li ou de Maggie Cheung le font pour les mêmes raisons que celles qu’ils auraient pour faire le choix de leur modèle en chair et en os.
Le second point me semble être un des plus immédiat à devoir se poser. Certes, on prendre cela à la plaisanterie, mais il faut rappeler que si les poupées sexuelles imitant les enfants sont illégales, il n’est pas logique d’autoriser des copies de personnes non consentantes. Des copies de leur corps, de leur voix, mais bientôt, aussi, de leur peau (il est sérieusement envisagé de greffer de la peau humaine sur ces poupées — il suffira de se procurer quelques cellules de la personne à imiter pour donner une « légitimité » formidable à ses reproductions), de leur odeur, etc. circuleront de plus en plus et rapporteront certainement des sommes considérables à leurs fabricants. Je doute que cela puisse durer longtemps.
Bien sûr, toute cette histoire n’est peut-être qu’une rumeur, mais franchement, rien de ce qui est rapporté n’est impossible ni même improbable…
— Hello Echo. How do you feel ?
— Did I fall asleep ?
— For a little while.
— Shall I go now ?
— If you like.
On a découvert à Tchita, en Sibérie orientale, une enfant sauvage, une petite fille élevée par des animaux. Aujourd’hui, placée dans une institution médicale pour y recevoir des soins, elle semble montrer tout à la fois un aspect animal (elle aboie, saute contre les portes fermées, se nourrit sans couvert, boit en lapant, etc.) et des capacités intellectuelles aussi normales que son état physique et son ignorance le permettent. Ainsi, elle semble comprendre le russe bien qu’incapable de le parler ou connaître l’usage d’un réchaud à gaz sans, probablement, ressentir le besoin de l’utiliser.
C’est une enfant sauvage, nous dit-on, et l’on évoque Mowgli. Mais le héros de Kipling comme les cas d’enfants sauvages renseignés (ceux des XVIIIème et XIXème siècles) sont bien différents. Il ne faut pas se tromper, si la Sibérie est l’une des régions les plus sauvages de la Russie, c’est au cœur d’une ville de plus de 300000 habitants que l’on a découvert l’enfant. Ce n’est pas dans une forêt loin des hommes qu’elle a vécu, mais enfermé dans un appartement. Ce ne sont pas des loups ou des ours qui l’ont élevée, mais des chiens et des chats. Enfin, ce n’est pas la guerre ou une épidémie qui a rendu cela possible, mais des parents imbéciles et criminels.
L’enfant sauvage de notre siècle naissant et déjà sénescent ne peut plus être que l’enfant de ces forêts modernes que sont les villes. La petite sibérienne montre l’un de ses visages. Celui de la misère sociale, intellectuelle et morale d’un nombre croissant de gens aux franges de la société. Mais ce n’est pas le seul visage. L’essence de l’enfant sauvage est tout entière dans le qualificatif. On oublie seulement que son sens est double. Ce qui est sauvage ne vit pas seulement séparé des hommes, c’est aussi ce qui échappe à la domestication. L’enfant sauvage est l’enfant qui n’a pas été domestiqué. Son esprit est parfaitement lisse, jamais la civilisation ne l’a strié, ne lui a donné le rythme. Il est Wagner contre Bizet.
En lui, il n’y a nul péché, car il n’y a nul passé. Il a l’innocence du présent permanent. L’homme naît-il bon et la civilisation le corrompt-elle ? Non, l’homme naît innocent et la civilisation lui donne la conscience de cette innocence en la lui faisant perdre. Cela, elle le fait en donnant à voir le passé. L’enfant sauvage est l’enfant éternel, celui né chaque jour de la veille. Son autre visage, bien différent de la figure sale d’une petite fille enfermée dans un appartement dépotoir d’une ville oublié de l’ex Union Soviétique, est celui maquillé et lissé des poupées humaines de Dollhouse.
L’enfant sauvage est un Janus qui nous effraie ou nous séduit suivant la face qu’il nous dévoile. Nous avons pitié de l’enfant de Tchita et nous haïssons ceux qui lui ont fait cela. Pourtant, ses parents ne lui ont rien pris, c’est juste qu’ils ne lui ont rien donné. A l’inverse, les maîtres et possesseurs de la Dollhouse, de la maison de poupées, eux ont pris quelque chose et en échange ils ont donné autre chose, mais cela nous choque infiniment moins. Nous hésiterions à toucher la petite sibérienne, sa saleté et ses aboiements nous rebuteraient, mais nous aimerions tant disposer d’Echo ou de Sierra. Peut-être nous-mêmes aimerions-nous être comme elles : ni remord, ni regret, juste la jouissance de l’instant, d’un instant constant, exonérés à tout jamais de la corvée du souvenir et de la peur de l’oubli.
Les bestioni, les grosses bêtes, étaient les enfants sauvages des temps premiers. Errant sur une Terre encore saturée de l’eau du déluge et du vide d’homme, ils incarnaient la barbarie originelle, celle qui crée et qui est appelée à disparaître de par son propre mouvement interne. Ces nouveaux enfants sauvages, dans la crasse de la pauvreté d’un appartement russe ou dans le luxe d’un immeuble high-tech de Los Angeles sont peut-être la dernière tentative de la civilisation de renouer avec la barbarie créatrice alors qu’elle-même cède partout ailleurs à la barbarie destructrice des peuples en fin de course. Mais il ne doit pas plus y avoir d’espérance en la première que de crainte en la seconde. A l’enfant de Tchita répondent tous ces vieillards abandonnés et isolés dans des maisons débordantes de souvenirs et de déchets. Aux poupées de Dollhouse font écho les centenaires bien soignés et sédatés qui vont de salons de massage en piscine dans des maisons de retraite high-tech. Rien à craindre ni à espérer, juste accepter.