Archive de Californie
Vous explorez les archives pour Californie.
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Encore une fois la Californie est en flammes, même images d’Apocalypse, Southland Tales révélé, le monde ne disparaitra pas dans un rumeur, non, il disparaitra dans un grand feu purificateur davidien, la Californie comme un Waco Vengeur de la taille d’un État, de la taille d’un mythe.
Souvent, on néglige Clark Ashton Smith. Ici même, dans la fosse aux Shoggoth, on le croise bien moins souvent que Robert Howard ou que Lovecraft. Je vais tenter de réparer un peu cela en citant le début d’un texte d’Edgar Hoffmann Price où celui-ci fait l’ »Evocation de Clark Ashton Smith » au travers du récit (in Clark Ashton Smith, Morthylla, Paris, 1989, pp. 5-13) des visites qu’il lui a rendues à Auburn.
Les nids de poule et les ornières du chemin allaient en empirant tandis que je m’engageais dans le virage, tout en essayant d’éviter les caillasses qui jonchaient la chaussée. Les arbres dressés de part et d’autre de la route formaient une voûte qui semblait aboutir à une impasse. Je me demandai si je n’avais pas mal interprété les indications de l’Indien ou manqué une bifurcation quelque part. Il ne serait pas facile de faire demi-tour, même avec une Ford A.
Alentour, les sous-bois étaient agréables, mais un peu trop silencieux. Les ombrages ont leur charme, surtout par un après-midi de mai, mais il y avait quelque chose d’un peu exagéré dans ce curieux paysage. Tout y semblait assoupi. Je m’étais peut-être trompé de chemin, mais Smith aurait pu habiter là. Le décor était digne de Lovecraft.
Puis j’aperçus la pancarte, dont les lettres noires avaient été tracées voilà bien longtemps, d’une écriture maladroite : Timeus Smith.
Emergeant de la voûte obscure, je débouchai sur une clairière de terre battue dont la végétation brûlée par le soleil avait viré au brun, comme sur tous les coteaux californiens. Une grande cabane grisâtre et délavée se dressait à l’orée des trente-neuf acres de terrain de Timeus Smith. Pas le moindre puits, pas la moindre citerne en vue — ni source, ni cours d’eau. Apparemment, nul ne vivait plus ici depuis longtemps. Mais l’Indien m’avait indiqué un chemin menant à la propriété d’un individu du nom de Smith.
Lorsque j’étais arrivé en Californie, à la mi-avril 1934, Clark Ashton Smith m’avait écrit en m’assurant que je pouvais débarquer chez lui n ‘importe quand, si j’avais le courage d’affronter les 165 miles qui séparent Oakland d’Auburn. La commune était en fait formée de deux agglomérations bien distinctes : la plus ancienne avait été fondée au moment de la ruée vers l’or. La route menant à la maison de Smith s’étendait environ un mile au-delà, juste après la voie ferrée.
Le moteur de la Ford et le claquement de la portière avaient alerté Smith. Celui-ci apparut sur le seuil de la cabane et descendit la pente. Grand, mince, frêle, il ne ressemblait pas à la personne figurant sur la photographie qu’il m’avait envoyée avant que je ne quitte la Nouvelle-Orléans. Et défait, je m’aperçus bientôt qu’il y avait deux Smith devant moi.
Je découvris d’abord un Smith très, très âgé, fatigué, légèrement voûté, pas très solide sur ses jambes, dont le visage grave portait les stigmates, du temps ; il paraissait nerveux, sensible, et ses lèvres étaient crispées par un léger rictus. Puis, devant lui — ou derrière lui — ou par transparence (je n ‘aurais su le dire !), j’aperçus un autre Smith, juvénile et souriant. Une lueur d’ironie brillait dans son regard, comme s’il avait passé l’essentiel de son temps à observer la folie et l’absurdité du monde, en s’amusant grandement de ce qu’il découvrait derrière la surface des choses. Tout cela me frappa en une fraction de seconde et je fus pendant quelques instants dans l’incapacité de faire le moindre geste — tout simplement parce qu’il m’était impossible de me déplacer dans deux directions à la fois.
Puis cette présence et cette dualité « smithiennes » (ainsi que le souvenir de ses lettres) se fondirent brusquement et se résorbèrent en une solide poignée de main, tandis qu’il me souhaitait chaleureusement la bienvenue. J’étais arrivé à bon port, et soulagé de ne pas m’être égaré.
Clark vivait avec ses parents. Ils avaient plus de quatre-vingts ans l’un et l’autre mais paraissaient d’un âge canonique. Les yeux de Mr Smith-père étaient tellement clairs qu’ils semblaient presque incolores, ce qui soulignait encore son apparente vieillesse. Bien que son attitude n’eût absolument rien d’inamical, il était néanmoins réservé et donnait une impression de prudence et d’immobilité.
Le visage frêle, anguleux et émacié, de Mme Smith était couronné de cheveux blancs. Elle bougeait sans arrêt et s’exprimait avec animation, ce qui contrastait avec son mari et rétablissait l’équilibre. Elle ne perdit pas une seconde et me fit aussitôt visiter leur maison.
A droite de l’entrée se trouvait une cuisine accueillante et confortable, rappelant celles d’autrefois avec sa table, sa desserte et son vieux poêle à bois. A gauche, j’entrevis le bureau de Clark, plongé dans l’obscurité ; il paraissait relativement spacieux, bien qu’il ne couvrît qu’un quart de la maison. Le reste était occupé par les chambres.
Pénétrant dans l’atelier de son fils, Mme Smith me montra ses sculptures en talc. Elle saisit une petite figurine — quelque monstre échappé du royaume de Cthulhu — trônant au sommet de la bibliothèque qui tapissait un mur entier.
— Clark s’approvisionne dans la mine de mon frère. Lorsque le modelage est terminé, il les fait cuire dans le four de la cuisinière.
La plupart de ces créatures étaient vaguement anthropoïdes. Il y avait de tout : des sous-hommes, des surhommes, des monstres inhumains… Des formes ventripotentes, démoniaques, triomphantes et sinistres, malicieuses ou stupides… Des statues en pied, des bustes, de simples têtes…Je me tournai vers Clark et je vis que mon étonnement l’amusait.
— Où est le modèle de Pickman ? lui demandais-je. Je n’avais jamais entendu parler de vos sculptures.
— Mes modèles ? Je les garde soigneusement enfermés dans une galerie de mine abandonnée…
Mme Smith revint à la charge.
— Il faut que vous voyiez les dessins de Clark…Il y avait des compositions à la plume et au crayon, des aquarelles, des encres de diverses couleurs finement exécutées, dans leurs moindres détails. Certaines d’entre elles étaient des équivalents en deux dimensions de ses sculptures. D’autres, très décoratives et hautement stylisées, représentaient des créatures mi-animales et mi-végétales, issues de quelque royaume inconnu.
— La dernière sirène ? suggérai-je. Et ici, il s’agit sans doute de La Saturnienne ?
Il apprécia mon allusion aux deux compositions que Weird Tales avait publiées et qui m’avaient poussé à lui écrire pour la première fois.
— Parfois, une nouvelle me fournit le sujet d’une sculpture ou d’un dessin. Et parfois, c’est l’inverse qui se produit.Comme nous avions achevé le tour du propriétaire, Mme Smith en revint à des considérations plus terre à terre.
— Clark… Avant que vous n’alliez explorer les environs, pourrais-tu me ramener un seau d’eau et sortir deux ou trois choses de la réserve ?Je grimpai la pente avec lui. A une vingtaine de mètres de la cabane, j’aperçus alors un léger remblai de terre, surmonté d’un toit de planches, que je n ‘avais pas remarqué en arrivant.
— Une galerie de mine, m’expliqua-t-il laconiquement. Suivez-moi.
Une échelle permettait d’accéder à une petite corniche aménagée dans les profondeurs de la paroi. A partir de là, une seconde échelle descendait jusqu’au fond du puits.
— Au printemps, l’eau monte à plus de quarante pieds.
Le filet d’eau s’écoulant de la roche formait une mare au fond du puits. Il se pencha et remplit un seau. A côté, dans l’obscurité, je distinguai des œufs, du beurre, des légumes et du lait.
— Ces collines sont truffées de tunnels et de galeries, poursuivit Clark. La plupart sont ouverts à l’air libre, n’importe qui peut y entrer.Après être remontés et avoir ramené les provisions à sa mère, nous nous dirigeâmes vers la lisière boisée qui bordait le terrain de Timeus Smith. Là, au pied d’un arbre abattu par le vent mais dont le feuillage était toujours vert, se dressaient une table, des lits de camp et des chaises pliantes.
— C’est ici que je travaille, jusqu’à ce que l’hiver m’oblige à me replier à l’intérieur. Ça ne vous dérange pas trop de dormir ici ? Cela m’arrive très souvent. A moins que vous ne préfériez être à l’abri, auquel cas je vous prêterai ma chambre.
— L’occasion est trop belle ! Si jamais j’arrive à me faire payer par Weird Tales, j’aimerais bien quitter Oakland et me dénicher un endroit pareil, perdu dans les collines…Vers la fin de l’après-midi, lorsque j’eus fini de lui raconter mes entrevues avec Lovecraft à Providence, avec Robert Howard à Cross Plains, Texas, et avec bien d’autres membres du groupe de Weird Tales, Clark me proposa de faire un tour à Aubum pour aller dire bonjour au romancier Jackson Gregory.
Je ne tardai pas à m’apercevoir que ce reclus d’apparence si frêle et si fragile était en fait capable d’arpenter ces collines des heures durant, d’un pas vif et décidé, sans le moindre effort apparent. Et il lui restait encore suffisamment de souffle pour me parler des divers petits boulots qu’il était obligé d’accepter, afin de compléter les maigres revenus que lui rapportait la vente de ses nouvelles et de ses sculptures.Il creusait des puits et travaillait dans les vergers qui s’étendaient en contrebas des collines d’Auburn. Il sciait et débitait du bois. Il acceptait tout ce qui lui tombait sous la main ; de la sorte, il était libre d’écrire ce qui lui plaisait — quand cela lui plaisait — et d’envoyer paître les éditeurs s’ils n’en voulaient pas ! Clark n’ambitionna jamais de devenir Un littérateur professionnel, écrivant et surproduisant à la commande pour le seul appât du gain. Il se contentait de ce qu ‘il avait — cela suffisait à ses besoins — et il n ‘avait ainsi jamais le sentiment de « sacrifier » quoi que ce soit à son « intégrité d’artiste ».
Jackson Gregory, lui, travaillait manifestement sur une toute autre échelle. Je m’en aperçus dès l’instant où il nous fit entrer dans son immense atelier surplombant l’American River. Nous passâmes, Clark et moi, une agréable demi-heure dans une maison telle que je rêvais d’en acquérir un jour, mais que ni lui ni moi ne réussîmes jamais à nous offrir. En y repensant, je suis certain que Clark n ‘attachait quant à lui pas la moindre importance à ce genre de luxe. Durant toutes ces années, je ne l’ai pas une seule fois entendu se plaindre ou exprimer le moindre désir envers les choses qu ‘il ne possédait pas.Ce soir-là, nous nous assîmes autour de la table de la cuisine, alléchés par l’odeur des gâteaux qui cuisaient dans le four à bois et le parfum des côtelettes qui rissolaient sur le grill et doraient lentement, Timeus Smith, sortant un peu de sa réserve, me raconta ses voyages. A la suite d’un allusion que j’avais faite aux Philippines, il me parla de son arrivée à Macao ; la mention du vin de Madère lui arracha quelques commentaires à propos de Funchal ; et l’évocation du Portugal le ramena finalement à l’époque où il avait rencontré Dom Pedro, l’empereur du Brésil…
La sécheresse et le laconisme des souvenirs du vieil homme — et leur sous-entendus — produisaient un certain effet.
Nous ne parlâmes pas d’écriture ni de questions de métier au cours du repas. Nous attendîmes pour cela de nous être retirés, après le dîner, au pied du chêne abattu éclairé par une lanterne. Et c’était bien agréable, finalement, de dormir à la belle étoile, dans la fraîcheur des collines.
Après avoir ainsi reconnu le terrain, je revins quelques mois plus tard en compagnie de mon épouse. J’en appris alors davantage, quoique indirectement, sur le passé de Clark, grâce aux quelques confidences que ma femme arracha à Mme Smith durant le rituel de la vaisselle.
Aussi sensible qu’un pur-sang ou que la détente d’un pistolet de duel, le jeune Clark n ‘avait jamais pu supporter les contraintes des rythmes scolaires. Après l’avoir vu souffrir le martyre pendant quatre ou cinq ans, les Smith retirèrent leur fils de l’école communale et l’éduquèrent ensuite par leurs propres moyens. En plus de sa maîtrise étourdissante de l’anglais, il réussit à apprendre suffisamment de français pour traduire Baudelaire, et assez d’espagnol pour composer quelques poèmes dans cette langue.
Au cours de l’automne suivant, nous reçûmes Mme Smith à Oakland. Elle était venue rendre visite à des parents. Avant d’arriver chez nous, l’incroyable vieille dame avait erré pendant des heures à travers les collines pour cueillir des lys, afin d’en offrir un bouquet à ma femme ; lors de notre visite à Auburn, celle-ci lui avait en effet déclaré n’en avoir jamais vu. La cueillette des fleurs sauvages était depuis longtemps interdite en Californie, mais les décrets de ce genre n’impressionnaient guère Mme Smith, pas plus que les lois régissant l’éducation des enfants. Elle s’était un jour occupé aux frais de la famille de la publication de l’un des recueils poétiques charger elle-même de la diffusion du livre.
Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais pu savoir si c’était Clark qui entretenait ses parents ou s’ils avaient des revenus suffisants de leur côté. Je sais seulement qu’il régnait une intense affection et une profonde solidarité entre eux trois.
Si ma mémo.ire est bonne, Mme Smith mourut en 1935 ou en 1936.
En 1937, j’amenai Henry Kuttner et sa mère à Aubum. Nous avions apporté quelques bouteilles en guise de cadeaux. Et tandis que Clark faisait faire à ses hôtes le tour du propriétaire, rôle jadis dévolu à sa mère, je restai assis dans la cuisine en compagnie de Timeus Smith. Le penchant qu’il semblait manifester pour le sherry espagnol m’allait droit au cœur.
— Allons, Mr Smith. Votre verre est vide…
Je revois encore sa main noueuse et ridée se tendre vers le verre en tremblant, tandis qu’une lueur satisfaite s’allumait dans ses yeux pâles.
— Autrefois, je buvais une once de gin hollandais par jour, me confia-t-il. A cause de mes reins.
— Mmm… Vous voulez parler de ces bouteilles vertes, en forme de cercueil, que j’ai vues dans l’atelier de Clark ? Il acquiesça.
— De l’A.V.K. Il y a longtemps qu’elles sont vides. J’ai dû m’arrêter de boire.
— Sur ordre du médecin ? Ma sollicitude parut l’amuser.
— Non, pas du tout. Il est tout bonnement devenu impossible de se procurer de l’A.V.K. dans la région. Ainsi d’ailleurs que n’importe quelle autre marque de gin hollandais.
— Sale affaire, Mr Smith… Au fait, votre verre est vide. Nous nous partageâmes le fond de la bouteille.
— A mon prochain passage, je vous apporterai une bouteille de gin. Un grand modèle.Nous parlâmes aussi de prospection et de la ruée vers l’or d’autrefois. Il alla me chercher une boîte contenant des spécimens pour mieux illustrer ses remarques. L’un des échantillons avait la taille et la forme d’une petite savonnette ; sa texture montrait bien qu’il provenait dû lit d’un torrent et il était pailleté de petits éclats d’or.
— Laissez-moi vous l’offrir, me dit Mr Smith. Vous le garderez en souvenir.
Ceci se passait en septembre.Chaque fois que j’évoquais le souvenir de cette visite, la promesse que j’avais faite au vieil homme me revenait en mémoire et une voix insinuante s’élevait au fond de moi :
— Envoie-lui donc une bouteille de Bols… Ça vaut bien l’A.V.K. qu’il n ‘arrive pas à se procurer.
Je finissais toujours par me dire que je la lui apporterais en personne lors de ma prochaine visite.Mes affaires traversaient alors une de leurs phases de récession périodiques et il aurait fallu que je place un Pierce Arrow aussi long qu’un rêve chinois pour pouvoir me payer les 35 gallons d’essence que nécessitait le voyage.
Ce dialogue intérieur se répéta en octobre.
Je négligeai à plusieurs reprises les insinuations de la voix en novembre.
Elle se fit plus pressante au début de décembre.
— Envoie donc cette bouteille, en exprès. Cela n’a rien d’illégal, à l’intérieur d’un même Etat.
Et je me dis une nouvelle fois que cela attendrait mon prochain voyage.Timeus Smith mourut le lendemain de Noël.
Je ne retournai pas à Auburn avant l’été 1939.
Nous ne pénétrâmes pas tout de suite dans la maison, Clark et moi, contrairement aux fois précédentes. Je sortis les bouteilles du coffre et nous marchâmes jusqu’au chêne abattu. Je posai mon paquet sur la table.
— J’ai trop tardé, dis-je. Mais à quoi bon attendre, maintenant que tout est consommé…
Clark alla chercher des verres, pendant que je me débattais avec le tire-bouchon de mon porte-clefs. La marque Bols, qui distillait du gin depuis 1575, n ‘avait pas encore adopté les capsules métalliques.Le liquide était aussi huileux que de la glycérine. Un parfum de genièvre s’éleva tandis que je nous versai à chacun une généreuse rasade.
Nous nous redressâmes pour trinquer.
— Je lève mon verre à la santé de Timeus Smith. Le gin avait un goût épouvantable.
— Au fond, heureusement que votre père n ‘a pas vécu assez longtemps pour goûter une telle cochonnerie… Clark acquiesça en grimaçant :
— En effet, ce n’est guère buvable. Mais j’apprécie votre geste. Je saisis la fiasque de brandy.
— Voilà qui nous aidera à chasser ce goût. A moins que vous ne préfériez du rhum ?Le brandy nous fit oublier la décoction de genièvre… Nous attaquâmes ensuite le rhum et bûmes à nouveau à la mémoire de Timeus Smith. Assez curieusement, nous ne levâmes pas une seule fois nos verres en l’honneur de la mère de Clark. Je me suis toujours demandé pourquoi…
Avant que l’alcool et l’émotion ne nous aient totalement submergés, Clark me demanda :
— Vous ne connaissez pas encore mon oncle Ed. Est-ce- que ça vous dirait d’aller le voir ? Il vit à Kilaga Springs. L’endroit n’est pas désagréable.
— N’est-ce pas là-bas que vous allez chercher du talc pour vos sculptures ?
— Exactement.
— Nous pourrions peut-être amener de quoi boire…
— Ne vous inquiétez pas, il aura tout ce qu’il faut sous la main.
Nous nous mîmes aussitôt en route. Nous longeâmes la mine de Golconda et les autres galeries dont les collines étaient truffées. Le seul danger que nous rencontrâmes fut la traversée d’un vieux pont de bois que nous franchîmes en nous soutenant mutuellement, non sans avoir prié le ciel.Ed Gaylord — l’oncle Ed — était un vieillard aux cheveux blancs d’une robuste constitution. Il était content de voir son neveu Clark. A son grand soulagement, aucun client ne vint interrompre notre petite réunion. Il possédait une mine de cuivre abandonnée, ainsi que la source d’eau minérale de Kilaga. Le bâtiment thermal comportait une douzaine de bassins individuels, remplis d’eau curative ; une aile annexe était réservée aux bains de boue.
Au fond de la mine s’entassaient des monceaux de fragments dont la couleur allait du jaune au brun. J’ai employé le terme de « talc » en raison de mon ignorance, et à cause de la tendresse de ce minerai que l’on pouvait aisément sculpter au couteau. Je jetai un rapide coup d’œil dans les profondeurs de la mine et compris aussitôt que je n ‘aurais pas à la visiter. La galerie était inondée.
Nous nous dirigeâmes vers la confortable demeure de Mr Gaylord, laquelle s’élevait au milieu de grands arbres.
— Je mets moi-même en bouteilles l’eau de Kilaga Springs, dit-il en exhibant un échantillon — un petit flacon de huit onces. Des siècles durant, les Indiens sont venus se soigner ici. L’eau de cette source guérit quantité de maladies.Il était de nature expansive et ne manquait pas d’éloquence.
— Son effet est radical contre les plaies et les brûlures, les pellicules — et les maladies du cuir chevelu en général. De nombreux Indiens qui avaient été scalpés s’en sont trouvés miraculeusement rétablis…Clark l’interrompit.
— Oncle Ed, tu n ‘as pas de quoi boire ?
L’oncle Ed ne se fit pas prier et nous offrit du bourbon. De l’autre main, il déboucha une bouteille de Kilaga.Nous levâmes nos verres. Puis il nie servit une rasade de son eau de source.
— Pour chasser le goût… Vous verrez, c ‘est étonnant.
C ‘était le moins qu ‘on puisse dire. A la première gorgée je me mis à tousser et faillis m’étrangler. Le liquide était tellement amer et astringent que je fus incapable d’en avaler une goutte.
— Ça ne vous fera pas de mal ! L’eau de Kilaga est excellente contre l’indigestion. Tenez, je vous en offre une bouteille. Emportez-la. Je vous assure : c ‘est radical contre la gale, les pellicules, l’eczéma…Le vieux sorcier se rejouissait tellement de me voir cracher et grimacer que je finis par prendre sa plaisanterie en bonne part et par rire à mon tour. La rencontre était plaisante et je ne regrettais pas d’avoir fait le détour.
Comme nous nous risquions à nouveau sur le vieux pont de bois, sur le chemin du retour, Clark me demanda :
— Quel âge donnez-vous à mon oncle ?
— Je ne sais pas… La soixantaine…
— Il a plus de quatre-vingts ans.Le lendemain matin, alors que nous étions encore allongés sur nos lits de camp, je dis à Clark :
— Il fait un peu frisquet dans ces collines. Si nous prenions une petite gorgée de rhum pour nous réchauffer ?
Clark accepta ma proposition. Mais le remords m’envahit aussitôt.
— Une minute ! Il ne s’agit pas de manquer de respect envers votre défunt père. Attaquons plutôt ce gin hollandais.Clark ne se dégonfla pas. Je servis le liquide huileux. Nous en bûmes une gorgée et nous dévisageâmes.
— Ce n ‘est pas pire que cette eau de Kilaga, dit-il. Nous vidâmes nos verres avant de nous regarder, étonnés.
— Que Dieu me damne ! m’exclamai-je. Je m’attendais à pire.
— J’avais trouvé ce gin imbuvable l’autre soir, dit Clark.
— Au fond, c’est une question d’habitude. Clark se leva, son verre à la main.
— En souvenir de mon pauvre père…, dit-il. Nous finîmes la bouteille après le petit-déjeuner.
L’alcool n’avait apparemment aucun effet sur Clark, sinon qu’une lueur de joie s’allumait alors dans son regard. La seule fois où je le reçus chez moi, je débouchai en son honneur une vieille bouteille de rhum de Demerara. Les autres invités retendirent avec de l’eau ou le mélangèrent à leur café ; certains se risquèrent à en boire une petite gorgée. Mais Clark ne broncha pas lorsque je lui en versai un plein verre. Il l’avala comme s’il s’était agi d’un vulgaire sherry, et s’en resservit même une deuxième, puis une troisième rasade. Et le comble, c’est qu’il ne se passa rien. Absolument rien. Sinon que la profonde mélancolie qui se lisait sur son visage déjà sillonné de rides s’atténua légèrement, et qu’une lueur d’amusement se mit à briller dans ses yeux.
Deux tremblements de terre ont frappé Los Angeles les 17 et 19 mai derniers. A cela rien de spécial ni de nouveau. Et pourtant, le séisme a été ressenti jusque sur internet. En effet grâce à la géolocalisation très précise de Google Maps et Google Streets il est maintenant possible de savoir, et même de voir ce qu’il y a à l’exacte verticale de l’épicentre de la secousse.
Et voici les résultats :
Le site BLDGBLOG aborde alors l’idée d’un tourisme de tremblement de terre, la possibilité de se rendre, à travers le monde, exactement là où le désastre a eu lieu. Là où la fin a émergé des profondeurs. Alliance d’une immédiateté de l’information et d’une localisation au mètre près, les possibilités sont infinies pour explorer la psychogéographie de notre perte.