Kevin Jack Bell oublie une partie du paysage qu’il peint. Il oublie une partie du monde, ses couleurs, ses sentiments, ses collines pour en voir que ce qui reste. Et il ne reste que le vide.
Kevin Jack Bell oublie une partie du paysage qu’il peint. Il oublie une partie du monde, ses couleurs, ses sentiments, ses collines pour en voir que ce qui reste. Et il ne reste que le vide.
Dubaï et l’avenir de l’homme
Ces derniers jours, Dubaï a fait la une de l’actualité après deux incidents. D’abord un ascenseur de Burj Khalifa, la tour humaine la plus haute du monde, est tombé en panne, obligeant les visiteurs à rester au somment pendant plusieurs minutes, sans possibilité de redescendre. Ensuite l’aquarium du Dubaï Mall, le plus grand du monde, s’est fissuré et le centre commercial s’est rempli d’eau sur plusieurs centimètres. Loin d’être une simple fuite, il s’agissait d’un véritable tsunami dans le hall.
Alors que la plupart des médias voient ces incidents comme le revers de la médaille de la réussite, voire de la mégalomanie de l’émirat, il faudrait peut-être envisager ces problèmes comme des composantes intrinsèques de l’identité de Dubaï. Ces désastres nous invitent à repenser la destinée de la ville-État. Dubaï est un laboratoire, comme je l’ai déjà évoqué, un laboratoire de notre monde en devenir, une prophétie de béton et de verre. L’événement de l’ascenseur peut nous permettre de comprendre comment les hommes vont devoir affronter, et s’adapter à leurs propres créations. Comment survivre à plus de 800m du sol, apprendre à chasser les oiseaux, à collecter l’eau, à s’affranchir de la terre, de ses dangers, de ses ennemis. L’on peut imaginer des États décidant de se couper du monde à travers des structures toujours plus hautes, toujours plus autonomes. Alors que des conflits entre étages de super-structures peuvent se déclencher à tout moment, cette panne d’ascenseur, à première vue anecdotique, est un laboratoire du comportement humain en de telles situations.
L’eau montant le long du mollet, atteignant bientôt le genou, la panique, la fuite. Faut-il abandonner une structure parce qu’elle a des défauts ? Ou bien faut-il s’adapter à ce risque pour se couper du reste du monde ? Créer des colonies indépendantes autonomes basées sur le risque, risque que ne veut pas prendre une bonne part de la population. Le danger comme dernier rempart de la liberté ?
Ainsi l’homme peut retrouver un état premier de survie, au sein même de ses constructions. La nature, devenue compatissante, complaisante, n’étant plus un danger, ne peut plus souder contre elle les nouveaux Hommes. Ceux-ci doivent retourner leurs propres erreurs structurelles et scientifiques pour s’offrir une nouvelle étape sur l’escalier dans leur évolution. Et Dubaï en est la première marche.
L’autobiographie (posthume) de l’Oracle de Shepperton
Publié peu de temps avant sa mort en Grande-Bretagne, La vie et rien d’autre (Miracles of life en VO) de James Graham Ballard est un roman autobiographique qui nous raconte autant la vie de l’auteur que ses livres. De son enfance à Shanghai à sa « retraite » volontaire dans la suburbia londonienne, l’autobiographie de l’auteur anglais nous renseigne sur son voyage dans l’espace intérieur pendant près de 50 ans.
Une grande part de ce texte étant consacré à son internement dans un camp japonais à Lunghua, on comprend mieux son obsession pour les architectes, les médecins, les cadres dirigeants poussés dans les derniers retranchement de leurs obsessions et de leurs pathologies. Car c’est ce qu’il a vu dans les baraquements du camp chinois où étaient enfermé les européens de Shanghai durant 3 ans, jusqu’à la rédition de l’Empire du Soleil Levant. En pleine adolescence, en pleine formation de son moi, il a découvert que sous le vernis de la civilisation (anglaise ici) se cachait une propension à la violence, à la déviance sexuelle, aux totalitarismes endormis, qu’il était aisé de réveiller en privant de nourriture, d’intimité ou même d’activité un petit groupe d’hommes et de femmes de bonne famille. Gamin il a adoré ce camp, lieu étrange et surréaliste où une bande d’aristocrates étaient à la merci de soldats japonais sadiques à peine sortis de l’adolescence. Il y a acquis un sens aigu de l’observation, une indépendance d’esprit précoce, une résistance à l’ignominie de l’homme et une fascination pour la déviance.
De retour en Angleterre, il doit se familiariser avec un pays en proie à une immense dépression nerveuse, à une ruine intellectuelle et urbaine, un pays qu’un observateur étranger pourrait croire vaincu plus que victorieux au lendemain de la guerre. Dans cette Grande-Bretagne moralement défaite il va fonder et sa famille, et son œuvre littéraire. Plus proche d’une science-fiction cérébrale à la Wells, Huxley ou Orwell, Ballard, pendant 50 ans, a déployé une œuvre cohérente, aux formes classiques, une SF psychologique, entre anticipation sociale et horreur quotidienne.
Au fond j’étais un conteur à l’ancienne, doté d’une vive imagination
Voilà comment Ballard se voyait, un Conrad des pulsions millénaristes, un Joyce des autoroutes et des meurtres de président, un Genet de l’ère de l’information.
Cette dualité qui s’écrit en creux dans ce dernier texte de l’auteur de Sheperton entre sa vie de famille rangée et son œuvre violente et prophétique est ainsi décrite par Will Self dans une récente interview sur le site Fluctuat :
En ce qui concerne sa vie tranquille, il faut savoir que Ballard avait sa part d’ombre. L’image que vous présentez de lui était une image qu’il avait choisi de présenter au monde, une image calculée, présentable et facile à vendre pour lui. Il est devenu culte, surtout à partir du début des années 70 aux Etats-Unis. En Angleterre, c’est venu beaucoup plus tard, dans les années 80, à l’époque où Jim était déjà un quinquagénaire. C’était un homme extrêmement intelligent et sophistiqué et qui avait très bien compris que son personnage ferait de bons papiers : un type solitaire, reclus dans une banlieue inconnue, qui écrit des trucs très violents et très critiques, alors qu’il ressemblait à… un banquier. Il vivait dans une maison poussiéreuse, à l’ancienne dans une banlieue vraiment emmerdante….
Ballard nous montre aussi toute la tendresse qu’il a eu à l’égard de ses enfants – le livre leur est dédié – ainsi qu’à ses petit-enfants. La disparition prématurée de son épouse n’est pas étrangère à la violence et au désespoir de certains de ses romans. La Vie et rien d’autre est un ouvrage essentiel pour qui veut comprendre l’auteur de La Foire aux Atrocités et de La Course au Paradis, d’une franchise et et d’une simplicité désarmante.