Radio Pound

« …le deux fois crucifié… »


Ezra Pound, peut-être le plus grand poète américain, en tout cas l’une des grand voix poétiques du XXe s. a eu la brillante idée, lui qui ne vivait pas dans un pays occupé par les troupes de l’Axe, de collaborer. Oh, il ne s’est pas engagé pour casser du bolchévique sous l’uniforme allemand, il s’est contenté de jouer les Tokyo Rose à la radio italienne.

Au tout début de 1942, le Foreign Broadcast Intelligence Service enregistrait à la radio italienne le Cantos XLVI lu par Ezra Pound. C’est lui que je vous propos d’écouter.

D’autres enregistrements de Pound sont disponibles sur le même site. Une mine.

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La guerre et la société primitive

Si les ennemis n’existaient pas, il faudrait les inventer


La dispersion des groupes locaux , qui est le trait le plus immédiatement perceptible de la société primitive, n’est donc pas la cause de la guerre, mais son effet, sa fin spécifique. Quelle est la fonction de la guerre primitive ? Assurer la permanence de la dispersion, du morcellement de l’atomisation des groupes. La guerre primitive, c’est le travail d’une logique du centrifuge, d’une logique de la séparation, qui s’exprime de temps à autre dans le conflit armé. La guerre sert à maintenir chaque communauté dans son indépendance politique. Tant qu’il y a de la guerre, il y a de l’autonomie : c’est pour cela qu’elle ne peut pas, qu’elle ne doit pas cesser, qu’elle est permanente. La guerre est le mode d’existence privilégié  de la société primitive en tant qu’elle se distribue en unités sociopolitiques égales, libres et indépendantes : si les ennemis n’existaient pas, il faudrait les inventer.

Pierre Clastres, Archéologie de la violence, éditions de l’aube, collection Monde en cours, 1999, p. 83.

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Autres Dieux, autres savoirs

Plus de savoir, plus de malheur ?


Je ne suis pas d’accord avec Lovecraft quand il dit que la plus ancienne et la plus forte des peurs de l’humanité est celle de l’inconnu. Mais Lovecraft théoricien est souvent en désaccord avec Lovecraft écrivain, car il ignore son propre apport. En effet, l’horreur lovecraftienne est moins une horreur de l’inconnu que de la connaissance. C’est le savoir qui rend fou. Plus de savoir, plus de malheur dit le Qohélet et Lovecraft à sa suite.

Prenons pour exemple une courte nouvelle du cycle du rêve, Les autres Dieu. En à peine plus de 2000 mots Lovecraft nous donne une puissante leçon sur le savoir et ses dangers. Barzai le Sage vivait à Ulthar, de l’autre côté de la rivière Skai. C’était un érudit qui avait lu les sept livres cryptiques de Hsan et les manuscrits pnakotiques. Mais son savoir ne faisait qu’attiser le feu de sa libido sciendi et il voulait contempler les dieux eux-mêmes. Accompagné d’un jeune prête, Atal, son disciple, il gravit le mont Hatheg-Kla où s’ébattent et dansent les dieux certaines nuits.

Après plusieurs jours de marche dans la solitude, presque arrivé au but, Barzai bien que plus âgé, mais animé par l’enthousiasme de sa future découverte, dépasse Atal et contemple les dieux de la Terre. C’est alors que les Autres Dieux apparaissent pour les protéger et font chuter Barzai dans la noirceur du ciel nocturne.

Barzai n’est pas un fou et il a mérité son surnom de sage en conseillant aux habitant d’Ulthar d’interdire de tuer les chats après l’étrange aventure rapportée dans Les chats d’Ulthar. Ce n’est pas un fou, mais son savoir l’aveugle. Il croit sa connaissance des dieux suffisante pour qu’elle le protége d’eux. Il ignore les Autres Dieux. Il n’a pas peur d’eux parce qu’il ne les connaît pas, parce qu’il ne sait même pas qu’ils existent, la peur la plus forte ne saurait être celle de ce qui est inconnu. C’est au moment où ces Dieux se dévoilent à lui, au moment où il les contemple et où il est exhaussé jusqu’à eux par son étrange chute vers le ciel qu’il connaît la plus grande des peurs, celle de ce qui est connu.

Et il est trop tard.

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Ni prince, ni sujet

Rumeurs venues d’un bosquet de bambous



Les lettrés confucianistes prétendent que le Ciel en faisant naître le peuple, établit les princes. Quoi ! l’auguste Ciel aurait-il donné des injonctions expresses et exprimé son vœu en termes précis ?

Ah ! les forts opprimaient les faibles et alors les faibles firent leur soumission. Les malins trompaient les sots et alors les sots se mirent à leur service. Parce qu’il y avait eu soumission, le rapport prince-sujet surgit, et parce qu’il y avait eu service, le peuple impuissant fut dominé. Si c’est ainsi, alors les corvées des soumis viennent de la lutte entre forts et faibles et de l’opposition entre sots et malins. Le Ciel azur n’a vraiment rien à voir ici.

Dans le chaos indivis l’absence des différenciations (ming : noms, désignations) était en honneur et toutes les créatures se réjouissaient de satisfaire leurs désirs. Quand on écorce le cannelier, quand on incise le vernicier, ce n’est pas selon le vœu de l’arbre. Quand on arrache les plumes du faisan ou qu’on déchire le martin-pêcheur, ce n’est pas selon le désir de l’oiseau. Tenir les rênes et tirer sur le mors, n’est point dans la nature du cheval. Porter le joug et transporter des charges, n’est point le plaisir des bœufs. S’opposer de force à la vraie nature, engendre les artifices ; les parures du superflu sont à l’origine de la : destruction de ce qui vit. Attraper les oiseaux en plein vol pour servir d’amusement, perforer leur bec naturellement vierge, ligoter leurs pattes naturellement libres, ce n’est pas là le sens de la vie unanime des dix mille créatures.

Astreindre le peuple aux corvées et nourrir les fonctionnaires, c’est épuiser le peuple pour que les honorables touchent de gros salaires. L’absence de mort vaut mieux que l’obtention de la vie et des joies infinies après la mort. Ne pas céder dès l’origine vaut mieux que céder et renoncer au salaire pour quêter une vaine gloire. Quand l’Empire est en révolte, en désordre, on voit apparaître loyauté et justice. Quand les six degrés de parenté sont désunis, on voit briller pitié filiale et compassion des parents.

Aux temps de la lointaine antiquité, il n’y avait ni prince, ni sujet. On buvait simplement en creusant des puits, on mangeait en labourant les champs. Au lever du soleil, c’était le travail ; au coucher du soleil, c’était le repos. Insouciant, on était libre ; généreux, on était content. Pas de lutte, pas d’affairement, ni honneur, ni honte. Dans les montagnes il n’y avait pas de sentiers et de chemins, sur les eaux il n’y avait pas de bateaux et de ponts. Rivières et vallées étant sans communication, on ne s’expropriait pas mutuellement ; soldats et troupes n’étant pas rassemblés, on ne s’attaquait pas. Puissance et profit ne germaient pas, désordre et calamités n’arrivaient point. On ne se servait pas de boucliers et de lances, on n’établissait pas de fortifications ni de fossés. Les dix mille êtres communiaient dans une égalité mystérieuse (xuantong) et s’oubliaient dans la Voie (Dao). Les maladies contagieuses ne se propageaient pas et le peuple terminait sa longue vie par une mort naturelle. Les hommes avaient un cœur pur et innocent, les sentiments de ruse n’étaient point nés. Ayant de quoi manger, ils étaient contents, se tapotaient le ventre et s’en allaient se promener. Leurs paroles étaient sans fioritures, leurs actes sans ornements. Comment les exactions multiples pour arracher le bien du peuple eussent-elles été possibles? Comment les fosses et les trappes, ces sévères châtiments, eussent-ils pu être conçus ?

Lorsque arriva la fin de cette époque, le savoir devint utile et l’artifice naquit. La Voie et la Vertu (Dao et de) décadentes, la hiérarchie fut établie. On multiplia les rites de promotion et de dégradation, de diminution et d’augmentation ; on orna les robes et les bonnets de sacrifices et les costumes d’offrandes au (Ciel) bleu et à la (Terre) jaune. On éleva des constructions de terre et de bois jusqu’aux nuages, on mit du rouge et du vert jusqu’aux poutres et aux solives. Les précipices furent bouleversés en quête de joyaux, les gouffres pénétrés à la recherche de perles. Quand bien même les jades eussent été drus comme la forêt, ils n’eussent point suffi pour arriver à bout des vicissitudes des hommes ; et quand bien même l’or eût été accumulé en monceaux, il n’eût point suffi à leurs dépenses. Ils s’abandonnèrent à la perversion et se détournèrent de l’origine première (dashi ben, litt. : la racine, l’essence du Grand Commencement). Ils s’éloignaient de leur patrimoine de jour en jour et tournaient le dos de plus en plus à la simplicité originelle (pu). Ils fabriquaient des armes pointues et tranchantes et éternisaient la calamité des usurpations et des empiétements. Leur seul souci était que les arbalètes fussent assez fortes, les boucliers assez solides, les lances assez tranchantes, les défenses assez épaisses. Mais quand il n’y a pas d’oppression et de violence, ces soucis peuvent Être écartés.

C’est pourquoi je dis : qui pourrait faire des sceptres sans détruire le jade vierge ? Et pourquoi s’attacherait-on à l’altruisme et à la justice (ren et yi) si la Voie et la Vertu n’étaient pas ruinées? Pourquoi des tyrans comme Jie et Zhou peuvent-ils brûler les hommes, massacrer les censeurs, couper en morceaux leurs dignitaires, déchiqueter leurs barons, découper les cœurs et broyer les os, épuiser toutes les possibilités du mal, employer toutes les tortures cruelles (litt. : jusqu’à rôtir et. griller) ? Tous ces tyrans, redevenus de simples homme du commun, comment pourraient-ils déployer leur nature même si elle était cruelle ? Qu’ils arrivent à montrer leur cruauté, à donner libre cours à leur perversité et découper l’Empire comme des bouchers, cela vient de leur état de prince qui les autorise à suivre leur bon plaisir. Le rapport prince-sujet une fois établi, la méchanceté de la foule s’accroît journellement. C’est alors qu’on se révolte dans les fers et qu’on peine nilieu de la boue et de la poussière, que le Souverain tremble du haut de son temple ancestral et que le peuple est harassé dans sa détresse. On voudrait l’enfermer dans les rites et les règles, le corriger par des châtiments et des punitions. Autant vouloir, ayant fait éclater des houles terribles et excité des flots insondables, les calmer avec une pincée de terre ou les | endiguer avec les doigts et les paumes.

Pao Ching-yen (Bao Jingyan) [405-466] cité in Etienne Balazs, « Entre révolte nihiliste et évasion mystique. Les courants intellectuels en Chine au IIIe siècle de notre ère » in La bureaucratie céleste. Recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle, Paris, 1968.

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La vie et rien d’autre de J.G. Ballard

L’autobiographie (posthume) de l’Oracle de Shepperton


lavieetrienPublié peu de temps avant sa mort en Grande-Bretagne, La vie et rien d’autre (Miracles of life en VO) de James Graham Ballard est un roman autobiographique qui nous raconte autant la vie de l’auteur que ses livres. De son enfance à Shanghai à sa « retraite » volontaire dans la suburbia londonienne, l’autobiographie de l’auteur anglais nous renseigne sur son voyage dans l’espace intérieur pendant près de 50 ans.

Une grande part de ce texte étant consacré à son internement dans un camp japonais à Lunghua, on comprend mieux son obsession pour les architectes, les médecins, les cadres dirigeants poussés dans les derniers retranchement de leurs obsessions et de leurs pathologies. Car c’est ce qu’il a vu dans les baraquements du camp chinois où étaient enfermé les européens de Shanghai durant 3 ans, jusqu’à la rédition de l’Empire du Soleil Levant. En pleine adolescence, en pleine formation de son moi, il a découvert que sous le vernis de la civilisation (anglaise ici) se cachait une propension à la violence, à la déviance sexuelle, aux totalitarismes endormis, qu’il était aisé de réveiller en privant de nourriture, d’intimité ou même d’activité un petit groupe d’hommes et de femmes de bonne famille. Gamin il a adoré ce camp, lieu étrange et surréaliste où une bande d’aristocrates étaient à la merci de soldats japonais sadiques à peine sortis de l’adolescence. Il y a acquis un sens aigu de l’observation, une indépendance d’esprit précoce, une résistance à l’ignominie de l’homme et une fascination pour la déviance.

De retour en Angleterre, il doit se familiariser avec un pays en proie à une immense dépression nerveuse, à une ruine intellectuelle et urbaine, un pays qu’un observateur étranger pourrait croire vaincu plus que victorieux au lendemain de la guerre. Dans cette Grande-Bretagne moralement défaite il va fonder et sa famille, et son œuvre littéraire. Plus proche d’une science-fiction cérébrale à la Wells, Huxley ou Orwell, Ballard, pendant 50 ans, a déployé une œuvre cohérente, aux formes classiques, une SF psychologique, entre anticipation sociale et horreur quotidienne.

Au fond j’étais un conteur à l’ancienne, doté d’une vive imagination

Voilà comment Ballard se voyait, un Conrad des pulsions millénaristes, un Joyce des autoroutes et des meurtres de président, un Genet de l’ère de l’information.

Cette dualité qui s’écrit en creux dans ce dernier texte de l’auteur de Sheperton entre sa vie de famille rangée et son œuvre violente et prophétique est ainsi décrite par Will Self dans une récente interview sur le site Fluctuat :

En ce qui concerne sa vie tranquille, il faut savoir que Ballard avait sa part d’ombre. L’image que vous présentez de lui était une image qu’il avait choisi de présenter au monde, une image calculée, présentable et facile à vendre pour lui. Il est devenu culte, surtout à partir du début des années 70 aux Etats-Unis. En Angleterre, c’est venu beaucoup plus tard, dans les années 80, à l’époque où Jim était déjà un quinquagénaire. C’était un homme extrêmement intelligent et sophistiqué et qui avait très bien compris que son personnage ferait de bons papiers : un type solitaire, reclus dans une banlieue inconnue, qui écrit des trucs très violents et très critiques, alors qu’il ressemblait à… un banquier. Il vivait dans une maison poussiéreuse, à l’ancienne dans une banlieue vraiment emmerdante….

Ballard nous montre aussi toute la tendresse qu’il a eu à l’égard de ses enfants – le livre leur est dédié – ainsi qu’à ses petit-enfants. La disparition prématurée de son épouse n’est pas étrangère à la violence et au désespoir de certains de ses romans. La Vie et rien d’autre est un ouvrage essentiel pour qui veut comprendre l’auteur de La Foire aux Atrocités et de La Course au Paradis, d’une franchise et et d’une simplicité désarmante.

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Quatre barbaries

Petite typologie de la barbarie


polyphemeEst-il utile de dire que pour l’inventeur de Conan le barbare le concept de barbarie est important ? On a beaucoup écrit sur l’idée que Robert Howard se faisait de la barbarie et j’ai somme toute peu lu sur le sujet, pourtant, je voudrais vous faire partager une réflexion que je me suis faite sur la typologie de la barbarie que j’ai décelée chez Howard.

En effet, si Conan est le barbare par excellence, il n’est pas le seul à être un barbare et sa barbarie n’est pas la seule barbarie à exister dans l’hyperborée howardienne. M’appuyant sur deux nouvelles parmi les plus connues d’Howard Au delà de la rivière noire et Les clous rouges, j’identifie quatre formes de barbarie.

La première, la plus évidente est celle de Conan. C’est la barbarie des peuples jeunes, une barbarie de l’innocence, infiniment féconde. Elle évoque la barbarie de la sensation que l’on trouve chez Vico, le génial philosophe napolitain. Cela ne fait certes pas de Conan un bon sauvage, il reste un barbare avec toute la violence que cela implique, mais cela fait de lui l’homme de l’aube des temps, celui en qui tous les possibles sont présents.

Si la barbarie de Conan est celle de l’aube des temps, celle des Pictes appartient à la nuit qui la précédée. Chez eux, la barbarie est si grossière, si bestiale, qu’il n’y a pas en elle le ressort de la future civilisation. Pour continuer à évoquer Vico, c’est la barbarie des bestioni, des grosses bêtes qui errent sur la terre sans autres règles que leur propre caprice.

Face à la première des barbaries, la civilisation doit lutter, mais aussi civiliser ; face à la seconde, seule une lutte inexpiable est possible. Cette lutte inexpiable donne naissance à un autre barbare, le civilisé qui retourne à la barbarie de l’aube des temps, qui retourne à la barbarie de Conan sans pour autant y parvenir tout à fait. Le civilisé est un animal domestique, tel le chien au maître assassiné par les Pictes dans Au delà de la rivière noire. Ce chien qui retourne presque à l’état sauvage, qui redevient presque un loup (comme Conan est un loup) pour lutter contre des animaux plus anciens encore, marqués par la noirceur abyssale de la nuit des temps et la magie qui l’anime incarne d’une façon frappante et sublime le retour ou plutôt le recours de la civilisation à la barbarie. Comme si la civilisation était une parenthèse, la paix d’un moment immédiatement troublée.

Cependant, la civilisation elle-même aspire seule à une barbarie qui n’a rien à voir avec celle de l’aube des temps. La barbarie de la réflexion (toujours Vico) est celle du soir et de la nuit. C’est la barbarie des peuples vieux qui par excès de civilisation retombent dans la bestialité des bestioni ou plutôt la singe car il n’y a pas de retour de l’histoire.

Forcé-je le sens des écrits d’Howard en voulant y voir tout cela ? Sans doute et il ne devait certainement ignorer jusqu’au nom de Vico. Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir dans les nouvelles de Conan le barbare un formidable compagnon à la lecture de Vico et je vous invite à lire l’un et l’autre.

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