Heil Gengis ?
Il y a un mécanisme humain bien connu qui consiste à reprendre à son compte les insultes que l’on reçoit et de se faire une fierté de revendiquer une appellation infamante. Les cas sont trop nombreux pour qu’il soit nécessaire d’en citer un. Les communistes ont l’habitude d’appeler tous leurs opposants, plus ou moins vite, des fascistes ou des nazis. Cela a eu des résultats singuliers au temps où les anciens résistants étaient encore nombreux…
La Chine communiste ne déroge pas à la règle. Il suffit de se souvenir de la propagande antitibétaine à l’époque où le Tibet se révoltait. Sans doute que la Chine emploie le même type de vocabulaire à l’égard des minorités mongoles. Toujours est-il que dans la Mongolie voisine, des milliers de jeunes n’hésitent plus à se dire ouvertement nazis quand ils sont antichinois.
Est-ce uniquement le mécanisme que j’ai décrit qui mène à cela ? Sans doute que non, car il faut ajouter que ce n’est pas simplement contre la Chine et les Chinois qu’ils revendiquent cela, mais c’est aussi en tant que Mongols. C’est un véritable mouvement identitaire et xénophobe qui se constitue. Cependant, comme beaucoup de mouvements de ce type, il est formé de jeunes qui n’ont justement aucun repère identitaire et qui sont perdus aux franges de la mondialisation. Il écoute de la oï ou du rap et rêvent de tuer les Chinois, mais, au fond, ils ne diffèrent pas fondamentalement de toute cette jeunesse désœuvrée et déracinée qui s’agite dans la banlieue du monde.
Le danger de ces nazis mongols n’est pas qu’ils soient nazis, mais qu’ils se trouvent dans une telle position qu’ils puissent dire qu’ils le sont. C’est doublement dangereux. D’une part parce que cela témoigne d’une totale perte des repères et d’autre part parce que cela pourra donner d’excellents prétextes aux Chinois pour écraser leurs minorités mongoles.
« C’est le destin. »
Voici ma traduction française de la traduction anglaise de la note laissée par Roh Moo-hyun sur son ordinateur peu avant son suicide :
Je suis redevable auprès tant de gens.
Beaucoup de gens ont souffert à cause de moi.
Je ne puis imaginer plus de souffrances à l’avenir.
Le reste de ma vie ne sera plus qu’un fardeau.
Je ne peux rien faire à cause de ma mauvaise santé. Je ne peux même plus lire ou écrire quoi que ce soit.
Ne soyez pas trop tristes. La vie et la mort sont naturelles.
Ne soyez pas désolée. Ne tenez rancune à l’égard de personne. C’est le destin. Incinérez-moi et élevez une petite pierre tombale près de ma maison. Je pense à cela depuis bien longtemps.
Le fait qu’il demande à être incinéré fait écho à ce qu’écrit The Western Confucian sur la perte de la foi catholique de cet homme qui s’était pourtant fait baptiser adulte, en 1986.
En se tuant, Roh Moo-hyun semble être parvenu à mettre fin aux « souffrances » de sa famille puisqu’il semble que les poursuites engagées contre elle pour corruption vont être abandonnées.
« Vous devez me laisser tomber. »
L’ancien président de la Corée du Sud (2003-2008) vient de se suicider en se jetant depuis une falaise non loin de la maison où il s’était retiré.
Roh Moo-hyun, 62 ans, était très ébranlé par l’enquête anti-corruption qui le visait lui et sa famille. Cet ancien avocat spécialiste des droits de l’Homme, qui avait fait campagne pour une vie politique propre dans un pays hanté par la corruption de ses élites, avait été interrogé fin avril pendant 13 heures par les procureurs d’Etat dans le cadre d’une enquête pour corruption. L’ex leader du centre gauche était soupçonné d’avoir accepté plus de six millions de dollars de pots de vin d’un homme d’affaires incarcéré alors qu’il était à la tête de la présidence sud-coréenne.
Cet acte illustre assez bien le caractère tragique de la destinée d’une bonne part des dirigeants de la Corée du Sud.
Dirigeant de la Corée du Sud ? Une sinécure !
« …comme tournant et nouvel objectif. »

Une des choses les plus fascinantes qui soient concernant l’impact de l’homme sur son environnement est qu’il est d’autant plus grand que son ambition est modeste. Les cinquante dernières années ont été celles de l’impact maximum, du moins pour une période aussi courte. Pourtant, cela fait bien un demi siècle que l’homme a renoncé à vouloir changer la nature pour mieux la plier à ses exigences et faire de sa nécessité la loi du monde ainsi qu’il en rêvait auparavant, en un temps où il se percevait lui-même comme « maître et possesseur de la nature ».
Ce paradoxe apparent s’explique aisément. Les grands projets pour changer le monde impliquaient une intention et une mise en œuvre uniques et concertées. Il fallait donc une volonté forte pour qu’ils passent du rêve à la réalité. Une nécessité indiscutée en était presque la condition nécessaire. A quoi bon de telles dépenses sur un si long terme si ce n’est pas dans un but précis ? A l’opposé, ce que notre modernité tardive nous offre, c’est la possibilité pour chacun de changer un tout petit morceau du monde, pour son confort, en toute innocence. Ce n’est qu’en voyant l’impact global de milliers de décisions individuelles que l’on prend la mesure des conséquences pour le monde.
Ainsi donc, si quelqu’un avait eu le projet d’abolir, pour ainsi dire, la nuit, sans doute l’aurait-on regardé pour fou. Certes, l’éclairage public urbain limite la criminalité (du moins, le faisait-il de par le passé — n’est-ce pas l’inverse aujourd’hui ?), mais à quoi bon parsemer la campagne de lumières qui défigurent les paysages et le ciel, assassinent la Lune, tuent les étoiles, troublent les rythmes naturels des animaux, des plantes et des hommes, etc. ? Pourtant c’est à cela que nous en sommes venus en diffusant l’éclairage public à chaque commune, en donnant la possibilité à tout propriétaire d’un pavillon d’y installer qui des veilleuses pour mettre en valeur ses nains de jardin, qui un puissant halogène pour éviter qu’on lui vole sa voiture.
La solution n’est certainement pas dans l’interdiction. A vrai dire, je ne sais où elle se trouve. Tout cela m’est inspiré par une ancienne lecture qui m’a fait m’intéresser sur ce problème de la plasticité du monde face à l’action humaine. Au lendemain de la première Guerre mondiale, l’Europe était saignée à blanc, affaiblie, lucide sur la mortalité des civilisations, mais aussi sur leur létalité — l’ambiguïté était dans le célèbre mot de Valéry. Elle avait tout aussi conscience du caractère fondamentalement insatisfaisant d’une économie s’appuyant exclusivement sur l’industrie lourde, laquelle était aliénante pour les ouvriers les plus intelligents et impuissante à assurer l’autosuffisance alimentaire du continent. L’idée d’un relatif et partiel retour à la terre se faisait donc jour.
Né en 1885, à Ratisbonne, en Allemagne, Herman Sörgel était un architecte pacifiste qui a vu une solution à ce problème dans l’idée d’un grand projet, d’un projet d’une ampleur et d’une ambition sans précédent dans l’histoire humaine. Sans doute y avait-il dans le crâne de cet Allemand un peu de cette âme faustienne dont parlait Spengler, un soupçon de Prométhée déchaîné prêt à défier les dieux. Son idée ? Clore la Méditerranée par des barrages hydroélectriques, en faire une mer fermée, plus basse qu’aujourd’hui, libérant ainsi de nouvelles terres agricoles et ouvrant la porte d’une unité de l’Europe avec ses colonies du Sud. Après sa rencontre avec Oswald Spengler, en 1923, alors que ce dernier venait de publier l’année précédente la seconde partie de son maître ouvrage, Der Untergang des Abendlandes, Herman Sörgel a eu l’intuition profonde que ce serait « soit le déclin de l’Occident, soit l’Atlantropa comme tournant et nouvel objectif ».
L’Atlantropa, nouveau continent réunissant l’Europe aux immenses espaces vides de l’Afrique, voilà le rêve de Sörgel. Une Europe de Thulée au Cap en quelque sorte. Certainement, un tel projet était de l’ordre du rêve quoique sans doute du rêve réalisable, mais son ampleur témoigne d’une époque où l’humanité se pensait actrice de son destin et non victime de celui de chacun de ses membres pris individuellement. Certes, encore aujourd’hui il existe des mégaprojets, mais rien de comparable à la réalisation physique de l’assèchement de la Méditerranée ni à l’ambition politique de créer une nouvelle entité sur deux continents.
Le rêve d’une Méditerranée transformée en lac puis en terre arable par l’action commune des peuples occidentaux a été remplacé par le cauchemar de voir son niveau monter (ainsi que celui de toutes les mers et océans) par l’action égoïste de chacun. Peu importe la faisabilité de l’espoir ou l’irréalité de la peur, seul compte qu’il vaut mieux le premier à la seconde, surtout quand l’un témoigne de la plus haute expression de l’âme faustienne de l’Occident alors que l’autre émane de l’irrationalité de l’animal humain pris au piège.
George Sorel disait que l’homme, pour se révolter, avait besoin d’un grand rêve. De même, ce que je veux dire ici en prenant l’exemple d’Herman Sörgel, c’est que pour perdurer, il a besoin de grands projets. Il n’y a pas de marche en arrière possible. Le passé est le passé. L’innocence perdue ne se retrouve pas. Toutes ces évidences doivent nous amener à une seule chose : penser qu’en dehors de la marche de l’Occident vers lui-même sans doute n’y a-t-il point de salut.
« Je suis ministre, je ne sais rien faire… »
« Je suis ministre, je ne sais rien faire », bêlait Louis de Funès, grimé en Don Salluste. Combien de nos ministres pourraient s’exclamer aujourd’hui, et en toute bonne foi, « Je suis ministre, je ne pense pas » ? Minister sum, ergo non cogito, aurait dit l’autre. Michèle Alliot-Marie, l’une des plus illustres représentantes de cette espèce en voie de remaniement, vient en tous cas de prouver à nouveau que, en plus de confondre allègrement corrélation et causalité, elle était tout à fait apte à écrire des décrets avec les pieds. Et encore, les gauches.
Les récentes émeutes à Strasbourg, en marge du sommet de l’OTAN, qui s’étaient soldées par plusieurs incendies criminels et des déprédations par dizaines, ont amené MAM à réfléchir sur les manifestations. Et à découvrir un phénomène fort curieux : les casseurs sont cagoulés. Immanquablement. Black-blockeux, anarchistes, autonomes ou autres : la cagoule (et non la Cagoule) est de rigueur. Ergo : interdisons la cagoule et tout ira pour le mieux.
Ce raisonnement qui ne manque pas de subtilité devrait donc donner naissance, dans les prochains jours, à un décret, dont l’un des principaux articles sera rédigé comme suit :
« Tout participant à une manifestation publique, en dissimulant volontairement son visage dans le but de ne pas être identifié, est puni de l’amende prévue pour les contraventions de 5e classe » (soit 1 500 euros)
Et là, miracle ! du jour au lendemain, toutes les manifestations se dérouleront pacifiquement, sans cagoule ni haine, sans voile ni violence. Naturellement ! Et les forces de l’ordre arrêteront, sans heurt, les quelques résistants qui auront osé porter la cagoule. La cagoule comme révélateur de la délinquance ! Il suffisait d’y penser ! Quand on imagine qu’avant ce texte, la police devait coincer des délinquants violents ! des voleurs ! des pilleurs ! des incendiaires ! Quelle difficulté à les repérer…
Naturellement, l’application de ce texte n’ira pas sans quelques dommages collatéraux, ne serait-ce que parce qu’une « manifestation publique », c’est large, et que le « but de ne pas être identifié », c’est assez anodin. Quelques exemples ? Un carnaval est une manifestation publique à l’occasion de laquelle on se déguise avec, notamment, des masques. Au trou, les carnavaliers ! Certaines processions religieuses, au sud de la France, exigent que l’on soit couvert. Au violon, les bigots ! Et les femmes musulmanes ? A l’ombre ! et les traditionnels masques vénitiens des détracteurs de la pollution ? Aux lions !
Mais la fin justifie les moyens, et grâce à ce décret, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ou plutôt tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si seulement MAM et consorts avaient, ne serait-ce qu’identifié les problèmes (1°) et pensé à la portée de leur texte (2°). La rédaction lâche et indistincte de textes vagues est, malheureusement, l’un des procédés régulièrement utilisés pour accroître le contrôle public. Et je préférerais savoir nos ministres stupides (Beati Pauperes Spiritu) qu’aussi avides de contrôle.
Qui est qui ou qui est Kim ?
Le Ministère de la réunification sud-coréen a mis en ligne le mois dernier l’organigramme complet (aussi complet que possible, du moins) du gouvernement nord-coréen. Les structures de commandement de l’Etat, le fonctionnement du Parti des Travailleurs Coréens, les organismes étatiques, ainsi que les partis et les organisations politiques, tout y est.
Complété par le Who’s Who de la Corée du Nord que nous fournit la CIA, c’est un formidable outil. Cependant, ce que l’on peut y voir est sans doute trompeur. Sous la complexité et l’enchevêtrement — voire la pluralité — des structures peuvent se cacher des hiérarchies cachées qui les court-circuitent en simplifiant la prise de décision. Ou tout au contraire, les hiérarchies cachées peuvent créer de nouvelles couches de complexité. Il faut se garder de croire que les Etats autoritaires sont des Etats simples où l’autorité centrale est omnisciente et son contrôle total.
La lecture de L’État hitlérien de Martin Broszat m’avait beaucoup éclairé sur cet aspect des choses. C’est dans cet ouvrage que l’on trouve (du moins en langue française) un des plus nets exposés de l’analyse « fonctionnaliste » laquelle met l’accent sur le chaos intrinsèque et l’improvisation constante qui règnent dans les Etats totalitaires. Hans Mommsen disait d’Hitler qu’il était un « dictateur faible » (passons sur l’usage inadéquat du mot dictateur — tyran eut été plus pertinent), alors peut-être en est-il de même de Kim Jong-il ? J’ai tendance à le croire et c’est pour ça qu’il est très important, selon moi, de s’intéresser aux structures — je n’ai pas dit aux Überbaue….