Emperor sur le divan

Swing et Black Metal


Je ne sais pas si l’on peut appliquer à la musique la théorie de l’évolution, en tous les cas il est à peu près certain que la théorie des « mèmes » de Dawkins lui est parfaitement adaptée. Comme unité de transmission culturelle, le « mème » apparaît à un endroit, y fait son trou puis, arrivé à l’âge mature (s’il y arrive), tente de se répandre à travers le monde, ce qui, dans nos sociétés de communication, peut aller très vite et donner naissance à des alliances qui étonneraient ceux qui les véhiculent.

Prenez I am the Black Wizards, d’Emperor, sans doute leur morceau le plus célèbre, en tous cas leur premier grand succès. Quelles sont les causes de cette popularité ?


D’abord il y a le son. Un son énorme, bien travaillé, avec une double guitare rythmique dont l’une tient, approximativement, la place du basso continuo, héritage baroque s’il en est. Le refrain quant à lui est accompagné d’une nappe de synthétiseurs qui tient le rôle de la chanterelle.

Mais il y a surtout le rythme, et notamment le rythme du refrain. Une oreille non aguerrie ne reconnaîtra pas le passage subtil (au moment du pont de synthé) entre le couplet, exécuté sur un rythme binaire (le temps est divisé en deux demi-temps égaux), et le refrain, interprété en ternaire (temps divisé en trois tiers-temps égaux, dont le second n’est pas marqué).

Or, le mode ternaire est, par expérience, beaucoup plus entraînant, parce que la levée (sur le 3ème tiers temps) lance le temps suivant, alors qu’en mode binaire, mode de symétrie rythmique parfaite, la levée ne lance pas plus le temps suivant qu’elle n’est lancée par lui. Et cet entraînement explique que le mode ternaire soit le mode habituel du jazz (le fameux « chabada » qui épuise tant les batteurs débutants). Essayez de faire jouer un classique de jazz par un big band en le passant en mode binaire, et vous transformerez le plus beau des morceaux en une infâme fanfare, le plus grand standard en abominable marche funèbre.


Le rythme ternaire n’est certes pas né du jazz, mais il en est un ingrédient nécessaire. Sans ternaire, pas de swing. Et force est de constater que le mode ternaire, quelle que soit la musique dans laquelle on l’utilise, apporte ce petit quelque chose d’entraînant qui transforme ce qui aurait pu être un morceau banal en I am the Black Wizards, et transforme tout headbanger métalleux en jazz-addict potentiel.

Et c’est aussi comme ça qu’une suite de quatre notes vaguement inspirée d’une sonate de Corelli peut, à force d’être torturée rythmiquement dans tous les sens, servir de bande son à un film de plus d’une heure et demie où il est question de grisbi, de betterave et de bourre-pifs.

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