Bachelotte
Bachelot devrait être illégale
J’aurais pu écrire un long article décrivant, expliquant, déchiffrant le dernier projet de loi « Bachelot » « portant réforme de l’hôpital et relatif aux patients, à la santé et au territoire ». Rien que le titre est déjà tout un programme et augure de développements passionnants. Mais je ne le ferai pas. Et ce pour deux raisons.
La première, c’est que ce texte est tellement compliqué (181 pages à ce jour, et les discussions ne sont pas terminées…) qu’il serait préférable pour tous à commencer par mon porte-monnaie, d’écrire un ouvrage de référence qui décrirait par le menu le nouveau fonctionnement de l’hôpital public. J’aurais une clientèle toute trouvée, ces pauvres professionnels de la santé qui se verront, dès la promulgation de la loi, abreuvés d’une littérature si imbuvable et absconse qu’ils seront probablement poussés au désespoir (qui est illégal*) voire à l’absorption massive de barbituriques (ce qui les obligerait, comme on le verra après, à dresser, préalablement, un rapport**).
La seconde raison, c’est que les règles de la maison sont strictes : on ne parle pas politique sur Schizodoxe, et on reste poli. Or les développements du projet de loi sont tellement hallucinants que cela m’aurait sans doute poussé dans mes derniers retranchements et que l’on n’aurait pas été à l’abri d’un dérapage avec dommages collatéraux qui auraient envoyé le patron en prison.
Bref, me refusant à parler dudit texte, je laisse à ce dernier le soin de parler de lui-même. Attention, attachez vos ceintures et éteignez vos cigarettes, c’est du gratiné.
Je vous passe le premier Titre du projet de loi, dont les 59 pages ont précisément pour objet de « réformer l’hôpital ». C’est écrit dessus et, vu la quantité, on imagine à quel point le besoin était immense. Besoin de renforcer la technocratie qui gère ces fameux établissements, de multiplier les « agences » et autres « autorités » qui contribuent sans doute à améliorer la santé. En commençant par nourrir copieusement leurs membres. La suite, donc.
Art. L. 1110-1A. – La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.
Dont acte. On avait bien besoin, en effet, que la loi définisse ce qu’était la santé. Pour preuve, la plupart de nos ancêtres sont morts. CQFD.
(* le désespoir du directeur d’hôpital, lié à la lecture du texte, entraînant chez lui une rupture probablement durable de son bien-être mental, on peut légitimement en conclure qu’il se placerait ipso facto hors la loi. Qu’il aille donc se faire soigner. Fin de l’aparté)
Art. L. 1171-1. – L’éducation à la santé comprend notamment la prévention comportementale et nutritionnelle, la promotion de l’activité physique et sportive et la lutte contre les addictions. Elle s’exprime par des actions individuelles ou collectives qui permettent à chacun de gérer son patrimoine santé. Une fondation contribue à la mobilisation des moyens nécessaires à cet effet.
Des fois qu’on aurait pas su, depuis tant de siècles, éducationner les enfants, voici une fondation du patrimoine santé. Qu’est-ce que le patrimoine santé ? Aucune idée. Voilà une notion qu’il est urgent de définir par la loi. Heureusement, les discussions ne sont pas terminées, et il sera important que le Commissariat populaire à la santé contribue, lui aussi, à notre bien-être.
Elle veille aussi à ce que les sites informatiques dédiés à la santé certifiés affichent sur leur page d’accueil des hyperliens vers les sites informatiques publics français dédiés à la santé et aux médicaments.
Bon, là, je ne sais pas qui est le « elle », probablement une autorité quelconque. Mais sachez tout de même que, lorsque vous écrivez sur Internet un papier relatif à la santé, il vous sera obligatoire de linker vers le site du ministère, voire vers plein de sites. Publics (c’est de la pub déloyale, des fois qu’on préfère Google Health). Vox ministri, vox dei. Mes hommages, madame la ministre.
Le médecin ou la sage-femme propose également un frottis cervico-utérin, dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de la santé.
Qu’un médecin me propose ça, tiens… ça devient scabreux, passons à un autre chapitre.
Il est interdit de vendre des boissons alcooliques à emporter, entre dix-huit heures et huit heures, dans les points de vente de carburant.
Il est interdit de vendre des boissons alcooliques réfrigérées dans les points de vente de carburant.
Oui, il y a bien deux alinéas. Ils se ressemblent bien. Le premier vise seulement les boissons alcooliques chaudes. Des fois que la station Esso vende du saké ou du vin chaud. Le pompiste a cependant intérêt à faire bien attention, puisque :
Le fait de vendre des boissons alcooliques réfrigérées sans avoir suivi la formation prévue à l’article L. 3332-1-1 est puni de 3 750 € d’amende.
Et si vous voulez absolument boire une bière au volant, inutile de s’arrêter de nuit dans un coin paumé, des fois qu’il y ait un couvre-feu, puisque :
Sans préjudice du pouvoir de police générale, le maire peut fixer par arrêté une plage horaire, qui ne peut être établie en deçà de vingt heures et au-delà de huit heures, durant laquelle la vente à emporter de boissons alcooliques sur le territoire de sa commune est interdite.
Au pire, si vous trouvez un tenancier qui est encore autorisé à vendre de l’alcool, vous aurez la satisfaction de savoir que :
Si le débitant propose des boissons alcooliques à prix réduits pendant une période restreinte, il doit également proposer à prix réduit les boissons non-alcooliques susmentionnées.
Et avec votre boisson non-alcoolique, vous pourrez fumer des cigarettes aromatisées, mais pas n’importe lesquelles, puisque :
Sont interdites la vente, la distribution ou l’offre à titre gratuit de cigarettes aromatisées dont la teneur en ingrédients donnant une saveur sucrée ou acidulée dépasse des seuils fixés par décret.
Revenons-en aux choses sérieuses, et attaquons, pour un bref instant, le chapitre de la « Toxicovigilance ». Avec un nom comme ça, on peut s’en douter, c’est doubleplusbon.
Art. L. 1341-1. – Les personnes responsables de la mise sur le marché de toute substance ou préparation doivent, dès qu’elles en reçoivent la demande, communiquer sa composition aux organismes chargés de la toxicovigilance et à l’organisme compétent mentionné à l’article L. 4411-4 du code du travail.
Tout ça, tout ça… mais attention, amis médecins, vous êtes aussi mis à contribution :
Art. L. 1341-2. – Les professionnels de santé sont tenus de déclarer aux organismes chargés de la toxicovigilance les cas d’intoxication humaine induits par toute substance ou préparation dont ils ont connaissance.
** ce qui justifie que le médecin qui s’apprête à se suicider en avalant son stock de pilules devrait, avant de passer l’arme à gauche, en avertir officiellement les autorités.
Ça devient, encore une fois, scabreux. Passons à un sujet plus léger : la lutte contre l’obésité (ou plutôt sa prévention, puisque l’on ne peut lutter qu’à condition de discriminer et que discriminer, c’est mal).
Art. L. 3224-1. – La prévention de l’obésité et du surpoids est une priorité de la politique de santé publique.
Art. L. 3224-2. – L’État organise et coordonne la prévention, le traitement et la lutte contre l’obésité et le surpoids.
Art. L. 3224-3. – Les campagnes d’information menées dans le cadre de la prévention de l’obésité et du surpoids sont validées par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé.
Art. L. 3224-4. – Ces campagnes doivent également porter sur l’acceptation des personnes obèses ou en surpoids et la lutte contre les discriminations qui leur sont faites.
Tout un programme… et les enfants sont mis à contribution, puisque :
Les programmes d’activités scolaires et périscolaires intègrent la nécessité d’une activité physique quotidienne d’au moins trente minutes pour chaque enfant.
Mais le summum, le voici :
Dans tous les lieux publics et établissements recevant du public, il est apposé au pied des escaliers, des escaliers mécaniques ou des ascenseurs un panneau d’information conseillant aux personnes n’ayant pas de problème de mobilité d’emprunter les escaliers plutôt que les escaliers mécaniques ou ascenseurs.
Ce que votre serviteur aura rapidement traduit comme suit :
Luttez contre l’obésité, prenez l’escalier.
Ce n’est qu’un rapide tour du propriétaire, naturellement, et les extraits ci-dessus ne sont que les plus grotesques et les plus parlants que j’ai pu trouver au travers d’une lecture en diagonale. Nul doute, donc que le reste du texte regorge de ces petites perles qui, au final, ne rendent pas plus douce l’amère pilule du contrôle croissant et généralisé de l’Etat sur les vies quotidiennes. Reste donc un seul remède, celui de l’humour, qui, comme politesse du désespoir, pourrait être rapidement interdit. Pour notre bien.






































