Roomba Pac-Man


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Le Bouddha dans le robot

Monisme et dualisme à la lumière de l’Orient


SDX_screenshot_01Masahiro Mori est moins connu que son concept de vallée de l’étrange étrangeté dont il a été question plusieurs fois ici. C’est pourtant un penseur subtil qui a écrit un petit livre fort stimulant au milieu des années 70. Il s’agit de The Buddha in the Robot. A Robot Eugineer’s Throughts on Science and Religion. Le bouddha dans le robot fait bien sûr échos au fantôme cartésien dans la machine iatromécanique.

Voici un court passage qui prend toute sa dimension si l’on garde à l’esprit le titre du livre d’où il extrait et ce qu’est Masahiro Mori :

Récemment j’ai visité un temple Zen et j’ai eu une longue discussion avec le prêtre. Dans le cours de la conversation, j’ai fait cette remarque : « Plus j’étudie les robots, et moins il me semble possible que l’esprit et la chair soient des entités séparées.

 »Ils ne le sont pas » répliqua le prêtre.

Je continuais, « l’idée que le corps est une sorte de container dans lequel l’âme habiterait uniquement pour prendre d’autre quartier après que le corps soit mort me paraît impensable.

Le prêtre me donna une explication bouddhiste. « Séparer le corps de l’esprit donne naissance à ce que l’on appelle la discrimination, » dit-il. « La discrimination divise les choses en bonnes ou mauvaises, utiles ou inutiles, fixant d’implacables règles qui rendent les gens esclaves. Le bouddhisme abhorre l’idée de diviser les choses en deux. Le bouddhisme combine l’esprit et le corps en une seule entité

Masahiro Mori, The Buddha in the Robot. A Robot Eugineer’s Throughts on Science and Religion, Tokyo, 2005, p. 35.

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Lil’Cthulhu


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Lovecraft, Raël et Barzun

Cultes ufologiques et déclin de l’Occident


raelIl y a bien des raisons d’aimer une lecture. J’ai aimé celle de The Cult of Aliens Gods. HP Lovecraft and Extraterrestrial Pop Culture parce qu’elle m’a rendu joyeux et triste. Joyeux parce que les croyances de certains prêtent à rire ; triste parce qu’elles sont parfois le symptôme de quelque chose de grave.

La thèse de l’ouvrage est de montrer la filiation qu’il y a entre les récits de fiction de Lovecraft et les cultes ufologiques actuels. Elle passerait par l’intermédiaire du Matin des Magiciens de Bergier et Pauwels et de Chariots of the Gods d’Erich von Däniken. Cette généalogie pour convaincante qu’elle est sur le papier paraît un peu fragile dans les faits néanmoins. Cependant, on ne peut nier l’influence de Lovecraft sur le Matin des Magiciens de ce livre sur celui de Däniken et enfin de Chariots of the Gods sur tous ces illuminés plus ou moins fous et rigolos qui croient à une origine extra-terrestre de la vie sur terre.

La grande différence est que chez Lovecraft il s’agissait de fictions très noires où des entités telles que les Anciens ne fabriquaient l’homme que dans un but égoïste qui leur était propre. Nul altruisme extra-terrestre. Les êtres venus de l’espace sont, au contraire, pour les adeptes des cultes ufologiques — de Heaven’s Gate à Raël — des réalités bienveillantes qui ont créé l’homme à leur image pour son plus grand bien et celui de l’univers.

Ce dernier point est central. Si pour Lovecraft le cosmos nous était indifférent pour ses ultimes héritiers, il est comme le dieu des chrétiens, créateur et bon. Lovecraft est doublement trahi à la fois philosophiquement, nous venons de le voir, et épistémologiquement, car le crible pseudo-scientifique qui fait d’un dieu surnaturel un extra-terrestre matériel n’a que le badigeon du matérialisme.

L’auteur de ce livre, Jason Colavito, a recours pour expliquer ce point au grand Jacques Barzun. Citant le tout début de L’Appel de Cthulhu de Lovecraft, il en fait une lecture profonde, From Dawn to decadence de Barzun en main. C’est bien le déclin de l’Occident qui se montre dans la recherche de ce « nouvel âge de ténèbres ». La science a vaincu partout tant et si bien que du créationniste au raëlien, tous ne veulent expliquer leur croyance que par elle. Mais la science a perdu, car si tout devient objet de science, rien ne l’est plus, car elle n’est plus qu’un argument, parmi d’autres, à la foi ou aux superstitions de chacun. Cette défaite de la science est peut-être ce qui illustre le mieux cette décadence de l’Occident dont témoigne Barzun.

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Rob’os

Le salut par l’imitation


Built like a human (Image The Robot Studio)Parmi les raisons au développement relativement faible de la technique dans l’antiquité, il y a l’idée dominante à l’époque que la technè doit être une mimesis, c’est-à-dire que la technologie doit imiter la nature. Ainsi, on ne pouvait concevoir une machine volante que comme une imitation de l’oiseau, un automate que comme copie d’un être vivant.

Cette idée a freiné le développement technique, car les animaux, pour être imités dans leur fonctionnement, exigent une perfection dans la fabrication des organes qui nécessitent des connaissances et des savoir-faire dont on ne disposait ni à l’époque ni encore dans un passé récent.

Le grand développement technique commencé à la Renaissance s’est fait justement en rompant avec cette idée d’imitation de la nature. Cette cassure entre la technique et l’imitation s’est poursuivie jusqu’à nos jours. Ainsi, aujourd’hui, l’avion ne vole pas comme un oiseau — l’hélicoptère encore moins — les robots ont des vérins et des rouages qui n’ont rien de commun avec les modèles vivants, etc. Les progrès les plus récents pourraient rendre cela caduc et réhabiliter la mimesis comme force dominante du progrès scientifique.


Like looking in the mirror (Image The Robot Studio)Eccerobot illustre fort bien ce possible tournant. Eccerobot est un robot doté d’un squelette construit sur le modèle du squelette humain et dont les servomoteurs agissent sur des muscles qui se contractent comme le font ceux d’un être vivant. Cette machine « anthropomimétique » montre sans doute la voie que prendra non seulement la robotique, mais certainement aussi d’autres domaines.

La mimétique qui avait été une impasse avec les moyens imparfaits de l’antiquité et du Moyen-Âge pourrait donc devenir le moteur d’une révolution technique sans pareil.

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Les lieux de l’âme

« La chaire du nouveau philosophe…. »


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Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d’Haria, des veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu’il n’y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un à l’ordinaire, et l’autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, et se crut habillée en philosophe, lorsqu’elle se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses appartements, comme un professeur du Collège royal qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu’à la physionomie sombre et réfléchie d’un savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu’elle avait excités. « Madame, lui dit Mangogul, n’aviez-vous pas assez d’avantages du côté de l’esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe ? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

— Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez guère, cette robe, et qu’un disciple doit plus d’égards à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.

— Je m’aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l’esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement ; et j’en attends la preuve avec impatience…

— Vous serez satisfait dans la minute, » répondit Mirzoza en s’asseyant au milieu d’un grand canapé. Le sultan et les courtisans se placèrent autour d’elle ; et elle commença :

« Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l’éducation de Votre Hautesse, ne l’ont-ils jamais entretenue de la nature de l’âme ?

— Oh ! très souvent, répondit Mangogul ; mais tous leurs systèmes n’ont abouti qu’à me donner des notions incertaines ; et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que c’est une substance différente de la matière, ou j’en aurais nié l’existence, ou je l’aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos ?

— Je n’ai garde, reprit Mirzoza ; et j’avoue que je ne suis pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule différence qu’il y ait entre eux et moi, c’est que je suppose l’existence d’une substance différente de la matière, et qu’ils la tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe, doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances ?

— Non, dit Mangogul ; tous convenaient assez généralement qu’elle réside dans la tête ; et cette opinion m’a paru vraisemblable. C’est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne ; et l’on dit tout les jours d’un homme qui ne pense pas, qu’il n’a point de cervelle, ou qu’il manque de tête.

— Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l’appuyer sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre géographe, si, présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il avait mis l’orient à l’occident, ou le nord au midi ?

— C’est une erreur trop grossière, répondit Mangogul ; et jamais géographe n’en a commis une pareille.

— Cela peut être, continua la favorite ; et en ce cas vos philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus maladroit ne peut l’être. Ils n’avaient point un vaste empire à lever, il ne s’agissait point de fixer les limites des quatre parties du monde ; il n’était question que de descendre en eux-mêmes ; et d’y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis l’est à l’ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l’âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans qu’elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est dans les pieds.

— Dans les pieds ! interrompit le sultan ; voilà bien l’idée la plus creuse que j’aie jamais entendue.

— Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza ; et ce sentiment, qui vous paraît si fou, n’a besoin que d’être approfondi pour devenir sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu’on reconnaît pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l’heure, que l’existence de notre âme n’était fondée que sur le témoignage intérieur qu’elle s’en rendait à elle-même ; et je vais lui démontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à fixer l’âme dans le lieu que je lui assigne.

— C’est là où nous vous attendons, dit Mangogul.

— Je ne demande point de grâces, continua-t-elle ; et je vous invite tous à me proposer vos difficultés. je vous disais donc que l’âme fait sa première résidence dans les pieds ; que c’est là qu’elle commence à exister, et que c’est par les pieds qu’elle s’avance dans le corps. C’est à l’expérience que j’en appellerai de ce fait ; et je vais peut-être jeter les premiers fondements d’une métaphysique expérimentale.

« Nous avons tous éprouvé dans l’enfance que l’âme assoupie reste des mois entiers dans un état d’engourdissement. Alors les yeux s’ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C’est ailleurs que l’âme cherche à se détendre et à se réveiller ; c’est dans d’autres membres qu’elle exerce ses premières fonctions ; c’est avec ses pieds qu’un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans le sein de la mère ; mais ses pieds s’allongent, se replient et manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le point de naître, que deviendraient la tète, le corps et les bras ? ils ne sortiraient jamais de leur prison, s’ils n’étaient aidés par les pieds : ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et qui chassent devant eux le reste du corps, tel est l’ordre de la nature ; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander, et que la. tête, par exemple, prend la place des pieds, alors tout s’exécute de travers ; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois à la mère et à l’enfant.

« L’enfant est-il né, c’est encore dans les pieds que se font les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n’est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est un bloc dont on fait tout ce qu’on veut ; mais les pieds sentent, secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu’on leur ôte.

« L’enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille efforts pour se mouvoir ; ils mettent tout en action ; ils commandent aux autres membres ; et les mains obéissantes vont s’appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir les chutes et faciliter l’action des pieds.

« Où se tournent toutes les pensées d’un enfant, et quels sont ses plaisirs, lorsque, affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis l’habitude de se mouvoir ? C’est de les exercer, d’aller, de venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plaît, c’est pour nous une marque d’esprit ; et nous augurons qu’un enfant ne sera qu’un stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d’heure, ou tenez-le emprisonné entre quatre chaises : l’humeur et le dépit le saisiront ; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d’exercice, c’est son âme que vous tenez captive.

« L’âme reste dans les pieds jusqu’à l’âge de deux ou trois ans ; elle habite les jambes à quatre ; elle gagne les genoux et les cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres violents exercices du corps. C’est la passion dominante de tous les jeunes gens, et c’est la fureur de quelques-uns. Quoi ! l’âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations les plus agréables ? Mais si sa résidence varie dans l’enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant toute la vie ?

Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui l’avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du moment qu’elle reprenait haleine, et lui dit : « Madame, je vais user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l’avez présenté avec autant de grâce que de netteté ; mais je n’en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu’on pourrait vous dire que dans l’enfance même, c’est la tête qui commande aux pieds, et que c’est de là que partent les esprits, qui, se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les arrêtent ou les meuvent au gré de l’âme assise sur la glande pinéale, ainsi qu’on voit émaner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.

— Sans doute, répliqua Mirzoza ; mais on me dirait une chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait d’expérience. On n’a dans l’enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même, seigneur, qui l’avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d’avoir pensé pour lors ? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un petit démon, jusqu’à désespérer vos gouvernantes, c’était alors les pieds qui gouvernaient la tête.

— Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point ; mais ils pensent ; le temps s’écoule, la mémoire des choses s’efface, et ils ne se souviennent plus d’avoir pensé.

— Mais par où pensaient-ils ? répliqua Mirzoza ; car c’est là le point de la question.

— Par la tête, répondit Sélim.

— Et toujours cette tête où l’on ne voit goutte, répliqua la sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une lumière qui n’apparaît qu’à celui qui la porte ; écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l’âme commence par les pieds son progrès dans le corps, qu’il y a des hommes et des femmes en qui elle n’a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo ; répondez-moi donc sincèrement : croyez-vous que ces créatures aient l’âme ailleurs que dans les jambes ? Et n’avez-vous pas remarqué que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds ? La tentation continuelle d’un danseur, c’est de se considérer les jambes. Dans tous ses pas, l’oeil attentif suit la trace du pied, et la tête s’incline respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.

— Je conviens de l’observation, dit Sélim ; mais je nie qu’elle soit générale.

— Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l’âme se fixe toujours dans les pieds : elle s’avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore ; mais je soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à celui qu’elle habite. Cela varie selon l’âge, le tempérament, les conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des caractères. N’admirez-vous pas la fécondité de mon principe ? et la multitude des phénomènes auxquels il s’étend ne prouve-t-elle pas sa certitude ?

— Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l’application à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de conviction que nous attendons encore.

— Très volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses avantages : vous allez être satisfait ; suivez seulement le fil de mes idées. Je ne me pique pas d’argumenter. Je parle sentiment : c’est notre philosophie à nous autres femmes ; et vous l’entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu’à huit ou dix ans l’âme occupe les pieds et les jambes ; mais alors, ou même un peu plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par force. Par force, quand un précepteur emploie des machines pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, où elle se métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement ; c’est le sort des enfants de collège. Pareillement, s’il arrive qu’une gouvernante imbécile se travaille à former une jeune personne, lui farcisse l’esprit de connaissances, et néglige le coeur et les moeurs, l’âme vole rapidement vers la tête, s’arrête sur la langue, ou se fixe dans les yeux, et son élève n’est qu’une babillarde ennuyeuse, ou qu’une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l’âme occupe le bijou, et ne s’en écarte jamais.

« La femme galante, celle dont l’âme est tantôt dans le bijou, et tantôt dans les yeux.

« La femme tendre, celle dont l’âme est habituellement dans le coeur ; mais quelquefois aussi dans le bijou.

« La femme vertueuse, celle dont l’âme est tantôt dans la tête, tantôt dans le coeur ; mais jamais ailleurs.

« Si l’âme se fixe dans le coeur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le coeur pour n’y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous traitons d’hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.

« La classe de ceux en qui l’âme ne visite la tête que comme une maison de campagne où son séjour n’est pas long, est très nombreuse. Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des poètes, des romanciers, des courtisans et de tout ce qu’on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats qu’elles habitent.

— S’il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos sages tiennent toutefois pour constant qu’elle n’a rien produit en vain.

— Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant à la nature, ne la considérons qu’avec les yeux de l’expérience ; et nous en apprendrons qu’elle a placé l’âme dans le corps de l’homme, comme dans un vaste palais, dont elle n’occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et le coeur lui sont principalement destinés, comme le centre des vertus et le séjour de la vérité ; mais le plus souvent elle s’arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une misérable auberge, où elle s’endort dans une ivresse perpétuelle. Ah ! s’il m’était donné seulement pour vingt-quatre heures d’arranger le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange : en un moment j’ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux jambes tout au plus ; les chanteurs à un gosier ; la plupart des femmes à un bijou ; les héros et les spadassins à une main armée ; certains savants à un crâne sans cervelle ; il ne resterait à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes ; à un glouton, que deux mâchoires toujours en mouvement ; à une coquette, que deux yeux ; à un débauché, que le seul instrument de ses passions ; les ignorants et les paresseux seraient réduits à rien.

— Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir ; et si l’on était partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l’espèce en serait éteinte.

— Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous ? demanda Sélim à la favorite.

— D’un coeur, répondit Mirzoza ; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait à s’unir. » Le sultan ne put résister à ce discours ; il s’élança de son fauteuil vers sa favorite : ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs ; il lui témoigna à plusieurs reprises qu’il n’était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours ; et l’équipage philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme perruque, et à M. l’abbé son bonnet carré, avec assurance qu’il serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il point parvenu, s’il eût été bel esprit ? Une place à l’Académie était la moindre récompense qu’il pouvait espérer ; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, et n’avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.

Diderot, Les bijoux indiscrets, I, 26 in Oeuvres, II, Paris, 1994, pp. 89-96.

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