Un Voight-Kampff helvète ?
J’ai en moi la conviction profonde que toutes choses sont strictement déterminées, que les mêmes causes, dans un même contexte ont les mêmes conséquences, que le libre arbitre est une illusion nécessaire, mais rien qu’une illusion, que le monde est tel qu’il est parce qu’il ne saurait être autrement et qu’il est tout ce qu’il peut être.
Cependant, je suis tout autant persuadé qu’il n’y a pour ainsi dire jamais d’égalité des causes ni de contexte parfaitement identique et que, par là, la prévision dans le détail est presque impossible. Je sais aussi que la complexité du monde est telle que le seul démon de Laplace imaginable ne pourrait être autrement que coextensif au monde dont il devrait prédire les évolutions.
Cela ne veut pas pour autant dire que je renonce à mon déterminisme ni que je cède sur l’idée qu’il y a moyen de prévoir beaucoup de choses en observant ce que l’on peut savoir des causes et du contexte, c’est juste que je suis pris de quelques doutes quand j’apprends une nouvelle telle que celle que m’a signalée Simbad :
Afin d’évaluer la dangerosité des ados et de prévenir les bains de sang, un psycho-criminologue allemand a développé le logiciel Dyrias (système dynamique d’analyse des risques). Zurich est la première ville européenne à s’en doter, selon le «Tages-Anzeiger». «Policiers et éducateurs sont actuellement formés à son utilisation», explique Marc Caprez, du Département école et sport. Elaboré à partir de 20 cas de folie meurtrière, le programme établit un niveau de risque de 1 à 6. Seuls les élèves qui ont proféré des menaces, sont obsédés par les armes ou ressassent des idées suicidaires seront profilés.
Evaluer la dangerosité me semble tout à fait faisable, mais assez vain. En effet, il y a des signes au mal-être de certains jeunes et ce mal être est, souvent, à l’origine de drames, mais ces signes n’ont d’autre signification qu’eux-mêmes. Un adolescent peut jouer énormément aux jeux vidéo parce qu’il n’a pas d’amis ; il peut écouter de la musique brutale parce que cette brutalité fait écho à ce qu’il ressent en son for intérieur, etc. Mais ni les jeux vidéos, ni ses goûts musicaux ne témoignent directement de ce qui se passe en lui.
Ainsi donc, à partir de signes, on peut déterminer des personnalités correspondant au portrait-robot du tueur moyen, mais cela ne signifie pas grand-chose. D’une part, le tueur moyen n’existe pas et d’autre part, il est à peu près impossible d’utiliser les résultats de tels tests à moins de considérer que l’on a le droit de réduire la liberté de jeunes gens dont le seul tort est d’avoir des loisirs innocents par eux-mêmes en commun avec des tueurs. C’est d’ailleurs ce qui ressort de cette remarque :
Reste la question du résultat de l’évaluation. Va-t-on jeter le Zurichois de niveau 6 en prison à titre préventif? «Non. On désamorcera la situation avec la police et des psys, dit Lothar Janssen. Comme dans tous les cas de vie ou de mort, ça marchera. Ou pas.»
Ces tests ne seront qu’indicatifs. Ils définiront une population à vérifier en priorité. Ce n’est pas un mal, j’en conviens, mais je crains tout de même méchamment ce qu’il y a de latent dans une telle mesure, y compris de provoquer ce qui est prédit en révélant à ces jeunes que la société les considère comme des criminels potentiels.
Avec Darwin sur le Beagle

Le CNRS nous propose de suivre les pas de Darwin grâce à un site multimédia assez bien fait. En 14 étapes animées et accompagnées de la lecture d’un texte explicatif, on peut suivre Darwin tout au long de son périple sur le Beagle.
La genèse du maître ouvrage de Darwin, L’origine des espèces, étant très liée à ce voyage, partir du récit de celui-ci est commode, pertinent et une bonne idée pédagogique. Certes, on pourra trouver le récit de la rencontre avec les fuégiens passablement politiquement correct. J’apprécie tout particulièrement les guillemets à civiliser, au moins, on ne les entend pas dans la version audio…
Fin février, le Beagle arrive à hauteur de la Terre de Feu, à la pointe Sud du continent. L’heure de vérité a sonné pour le capitaine FitzRoy: les trois autochtones à qui il a donné une éducation en Angleterre ont-ils réussi à diriger la mission bâtie l’an passé et à « civiliser » leurs semblables? Le 5 mars, le navire jette l’ancre à Woollya. La mission est vide, une bataille semble avoir eu lieu… Un fuégien quasi-nu arrive sur un petit canot. C’est Jemmy Button, un des trois autochtones anglicisés. Il est complètement revenu à la vie sauvage et se montre assez honteux devant les membres de l’équipage. Il leur apprend que les deux autres fuégiens éduqués par FitzRoy se sont enfuis en volant ses affaires. Le pari du capitaine est perdu. Seule consolation: Jemmy a appris quelques mots d’anglais à sa tribu. Mais il ne veut pas retourner en Angleterre car il a maintenant une jolie femme à ses côtés. Les adieux sont émouvants…
Mais Darwin étant devenu une sorte de saint laïc, il n’y a donc pas vraiment lieu de s’étonner de la façon dont tout cela est présenté.
Toujours est-il que si vous avez un moment de libres, vous avez là l’occasion d’apprendre pas mal de choses à la fois sur ce qu’était la science en cette première moitié du XIXème siècle, mais aussi sur l’histoire de l’élaboration de L’origine des espèces.