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Des êtres
Le texte qui suit a pour but d’illustrer une idée que je tiens tout particulièrement à partager en cette année anniversaire de L’origine des espèce de Darwin. Elle est simple et se résume en peu de mots : les idées d’évolution et de sélection n’étaient ni neuves ni particulièrement choquantes et c’est faire un très mauvais travail d’historien (mais un excellent travail de propagandiste) que de dire le contraire en présentant Darwin comme un homme seul affrontant son époque.
Cette vision est véhiculée de concert par certains prodarwiniens et par les antidarwiniens, les uns comme les autres voulant créer une rupture là où il n’y en a pas afin de se placer soit d’un côté soit de l’autre.
En lisant les lignes qui suivent, on peut voir que la physique épicurienne qui postule l’existence d’atome chutant presque parallèlement, mais se rencontrant néanmoins par hasard du fait d’une légère inclinaison, le clinamen, implique que les êtres créés sont plus nombreux que les êtres possibles dans ce monde et qu’il y a donc une sélection opérée par la nature.
D’autre part, le présupposé atomiste (erroné) de cette philosophie implique l’existence d’une échelle des êtres selon leur degré de complexité justifiant ainsi leur hiérarchie dans l’espace et dans le temps, qui sont deux dimensions interchangeables
Mais laissons la parole à Diderot :
La nature n’a fait qu’un très petit nombre d’êtres qu’elle a variés à l’infini, peut-être qu’un seul par la combinaison, mixtion, dissolution duquel tous les autres ont été formés.
On appelle êtres contradictoires ceux, dont l’organisation ne s’arrange pas avec le reste de l’univers. La nature aveugle qui les produit, les extermine. Elle ne laisse subsister que ceux qui peuvent coexister supportablement avec l’ordre général.
Les éléments en molécules isolées n’ont aucune des propriétés de la masse. Le feu est sans lumière et sans chaleur ; l’eau sans humidité et sans élasticité ; l’air n’est rien de ce qu’il nous présente. Voila pourquoi ils ne font rien dans les corps où ils sont combinés avec d’autres substances.
Il faut classer les êtres depuis la molécule inerte, s’il en est, jusqu’à la molécule vivante, à l’animal-plante, à l’animal microscopique, à l’animal, à l’homme.
La chaîne des êtres n’est pas interrompue par la diversité des formes. La forme n’est souvent qu’un masque qui trompe; et le chaînon qui paraît manquer réside peut-être dans un être connu, à qui les progrès de l’anatomie comparée n’ont encore pu assigner sa véritable place.
Le papillon est ver, chenille et papillon. L’éphémère est chrysalide pendant quatre ans. La grenouille commence par être têtard. Combien de métamorphoses nous échappent ! J’en vois d’assez rapides : pourquoi n’y en aurait-il pas, dont les périodes seraient plus éloignées ? Qui sait ce que deviennent les molécules insensibles des animaux après leur mort ?
La manière de classer les êtres avec exactitude ne peut donc être que le fruit des travaux successifs d’un grand nombre de naturalistes : elle sera pénible et très lente. Attendons et ne nous pressons pas de juger.
En nature, durée n’est qu’une succession d’actions: étendue est la coexistence d’actions simultanées : dans l’entendement, la durée se résout en mouvement, par abstraction, et l’étendue se résout en repos: mais le repos et le mouvement sont d’un corps.
Je ne puis séparer, même par abstraction, la localité et la durée, de l’existence : ces deux propriétés lui sont donc essentielles.
La végétation, la vie ou la sensibilité et l’animalisation sont trois opérations successives. Le règne végétal pourrait bien être et avoir été la source première du règne animal ; et avoir pris la sienne dans le règne minéral ; et celui-ci émaner de la matière universelle hétérogène.
Diderot, Element de physiologie, Physiologie, chapitre 1er, Des êtres, pp.1263-1266 du tome I des oeuvres de Diderot dans l’édition parue en 1994 chez Robert Laffont et pp. 107-109 de l’édition de Paolo Quintili parue chez Honoré Champion en 2004.
















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