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Atlantropa…

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herman_1Une des choses les plus fascinantes qui soient concernant l’impact de l’homme sur son environnement est qu’il est d’autant plus grand que son ambition est modeste. Les cinquante dernières années ont été celles de l’impact maximum, du moins pour une période aussi courte. Pourtant, cela fait bien un demi siècle que l’homme a renoncé à vouloir changer la nature pour mieux la plier à ses exigences et faire de sa nécessité la loi du monde ainsi qu’il en rêvait auparavant, en un temps où il se percevait lui-même comme « maître et possesseur de la nature ».

landgewinnung-400-kopie-kopieCe paradoxe apparent s’explique aisément. Les grands projets pour changer le monde impliquaient une intention et une mise en œuvre uniques et concertées. Il fallait donc une volonté forte pour qu’ils passent du rêve à la réalité. Une nécessité indiscutée en était presque la condition nécessaire. A quoi bon de telles dépenses sur un si long terme si ce n’est pas dans un but précis ? A l’opposé, ce que notre modernité tardive nous offre, c’est la possibilité pour chacun de changer un tout petit morceau du monde, pour son confort, en toute innocence. Ce n’est qu’en voyant l’impact global de milliers de décisions individuelles que l’on prend la mesure des conséquences pour le monde.

afrika2Ainsi donc, si quelqu’un avait eu le projet d’abolir, pour ainsi dire, la nuit, sans doute l’aurait-on regardé pour fou. Certes, l’éclairage public urbain limite la criminalité (du moins, le faisait-il de par le passé — n’est-ce pas l’inverse aujourd’hui ?), mais à quoi bon parsemer la campagne de lumières qui défigurent les paysages et le ciel, assassinent la Lune, tuent les étoiles, troublent les rythmes naturels des animaux, des plantes et des hommes, etc. ? Pourtant c’est à cela que nous en sommes venus en diffusant l’éclairage public à chaque commune, en donnant la possibilité à tout propriétaire d’un pavillon d’y installer qui des veilleuses pour mettre en valeur ses nains de jardin, qui un puissant halogène pour éviter qu’on lui vole sa voiture.

afrika31La solution n’est certainement pas dans l’interdiction. A vrai dire, je ne sais où elle se trouve. Tout cela m’est inspiré par une ancienne lecture qui m’a fait m’intéresser sur ce problème de la plasticité du monde face à l’action humaine. Au lendemain de la première Guerre mondiale, l’Europe était saignée à blanc, affaiblie, lucide sur la mortalité des civilisations, mais aussi sur leur létalité — l’ambiguïté était dans le célèbre mot de Valéry. Elle avait tout aussi conscience du caractère fondamentalement insatisfaisant d’une économie s’appuyant exclusivement sur l’industrie lourde, laquelle était aliénante pour les ouvriers les plus intelligents et impuissante à assurer l’autosuffisance alimentaire du continent. L’idée d’un relatif et partiel retour à la terre se faisait donc jour.

africa-1Né en 1885, à Ratisbonne, en Allemagne, Herman Sörgel était un architecte pacifiste qui a vu une solution à ce problème dans l’idée d’un grand projet, d’un projet d’une ampleur et d’une ambition sans précédent dans l’histoire humaine. Sans doute y avait-il dans le crâne de cet Allemand un peu de cette âme faustienne dont parlait Spengler, un soupçon de Prométhée déchaîné prêt à défier les dieux. Son idée ? Clore la Méditerranée par des barrages hydroélectriques, en faire une mer fermée, plus basse qu’aujourd’hui, libérant ainsi de nouvelles terres agricoles et ouvrant la porte d’une unité de l’Europe avec ses colonies du Sud. Après sa rencontre avec Oswald Spengler, en 1923, alors que ce dernier venait de publier l’année précédente la seconde partie de son maître ouvrage, Der Untergang des Abendlandes, Herman Sörgel a eu l’intuition profonde que ce serait « soit le déclin de l’Occident, soit l’Atlantropa comme tournant et nouvel objectif ».

spenglerL’Atlantropa, nouveau continent réunissant l’Europe aux immenses espaces vides de l’Afrique, voilà le rêve de Sörgel. Une Europe de Thulée au Cap en quelque sorte. Certainement, un tel projet était de l’ordre du rêve quoique sans doute du rêve réalisable, mais son ampleur témoigne d’une époque où l’humanité se pensait actrice de son destin et non victime de celui de chacun de ses membres pris individuellement. Certes, encore aujourd’hui il existe des mégaprojets, mais rien de comparable à la réalisation physique de l’assèchement de la Méditerranée ni à l’ambition politique de créer une nouvelle entité sur deux continents.

afrika1Le rêve d’une Méditerranée transformée en lac puis en terre arable par l’action commune des peuples occidentaux a été remplacé par le cauchemar de voir son niveau monter (ainsi que celui de toutes les mers et océans) par l’action égoïste de chacun. Peu importe la faisabilité de l’espoir ou l’irréalité de la peur, seul compte qu’il vaut mieux le premier à la seconde, surtout quand l’un témoigne de la plus haute expression de l’âme faustienne de l’Occident alors que l’autre émane de l’irrationalité de l’animal humain pris au piège.

George Sorel disait que l’homme, pour se révolter, avait besoin d’un grand rêve. De même, ce que je veux dire ici en prenant l’exemple d’Herman Sörgel, c’est que pour perdurer, il a besoin de grands projets. Il n’y a pas de marche en arrière possible. Le passé est le passé. L’innocence perdue ne se retrouve pas. Toutes ces évidences doivent nous amener à une seule chose : penser qu’en dehors de la marche de l’Occident vers lui-même sans doute n’y a-t-il point de salut.


Source : Datum.

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10 commentaires pour “ Atlantropa… ”

  1. Passionnant ce projet. Maintenant il rappelle les grandes fantasmagories de l’URSS stalinienne.Il me semble que le libéralisme est fondé sur la réalisation de myriades
    de petits projets et de petits rêves , ce qui permet à la société de limiter les risques.  

    Citer

  2. Timeodanaos: Passionnant ce projet. Maintenant il rappelle les grandes fantasmagories de l’URSS stalinienne.Il me semble que le libéralisme est fondé sur la réalisation de myriades de petits projets et de petits rêves , ce qui permet à la société de limiter les risques.

    Deux remarques.

    La première est que deux choses ont radicalement changé concernant la réalisation des petits projets : 1. les moyens d’en réaliser de plus en plus grands se diffusent auprès d’une population de plus en plus vaste et 2. le corollaire de cela est qu’il est de plus en plus fréquent que la bêtise, le mauvais goût et l’indifférence à la gêne causée président à la réalisation et à la mise en œuvre de ces petits projets.

    La seconde est que ce point-là n’est pas exactement ce sur quoi je veux insister. En fait, je pense que les grands projets sont à la fois tout à fait compatibles avec la liberté des petits projets et nécessaire au sain développement d’une civilisation. On ne dira jamais assez l’importance de la conquête de l’espace dans les années 50-70, par exemple.  

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  3. La conquête de l’espace est un bon exemple : je pense que maintenant elle avancerait plus vite si elle était reprise par des Wright ou des Hugues .
    Maintenant encore faut il que la démocratie entropique matriarcale puisse
    générer de tels tempéraments et permettre leur épanouissement.
    Imaginer un Howard Hugues dans les USA d’Obama dont la dernière shortlist
    pour la nomination à la Cour Suprême était composée de trois lesbiennes dépasse mon imagination.  

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  4. La conquête de l’espace est née de la guerre. De la 2GM avec les V2, la rafle des savants allemands entre les Russes et les Américains (Von Braun vaut+3) à la guerre froide :
    Spoutnik = URSS 1/USA 0.
    Gagarine = URSS 2/USA 0
    Appolo = URSS 2/USA 3 ! jeu set et match.
    Amusant (et poétique en un sens) de voir que la conquête de Mars qui personnifie la guerre, prolonge cette épopée.  

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  5. La seule façon réaliste de relancer la conquête spatiale
    est donc que les iraniens lancent un programme de conversion
    des martiens au chiisme ?  

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  6. Timeodanaos: La seule façon réaliste de relancer la conquête spatiale est donc que les iraniens lancent un programme de conversion des martiens au chiisme ?

    Hum… Des musulmans sur une planète déserte.

    Frank Herbert, reviens, ils sont devenus fous, ils veulent créer Arrakis en vrai !  

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  7. La terraformation de Mars sera l’occasion de voir la 1ère guerre d’indépendance spatiale au bout de quelques décénnies. Pourquoi les générations de Martiens (humains nés sur Mars n’ayant pas connu la Terre) continueraient d’accepter des charters spatiaux d’immigrés se croyant supérieurs du seul fait dêtre nés là ou le ciel est bleu et la mer salée ?  

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  8. Phil_L: La terraformation de Mars sera l’occasion de voir la 1ère guerre d’indépendance spatiale au bout de quelques décénnies. Pourquoi les générations de Martiens (humains nés sur Mars n’ayant pas connu la Terre) continueraient d’accepter des charters spatiaux d’immigrés se croyant supérieurs du seul fait dêtre nés là ou le ciel est bleu et la mer salée ?

    On sent le lecteur de Kim Stanley Robinson :)   

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  9.   

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  10. Euh, ben désolé, je ne connais pas du tout… Ni Robinson ni Ballard :-(
    En Space Opera c’est plutôt Vance.
    Sinon, l’indépendance de Mars c’est plus dans le sens de l’histoire me semble-t-il…  

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