La fosse aux Shoggoth | Kulchur | Chroniques | Lecture

A quoi sert Conan le Barbare ?

conan2J’ai découvert Robert Howard très jeune et j’ai follement aimé me plonger dans les aventures de Conan le Barbare, mais ce n’est que plus tard que j’ai compris la valeur réelle de cet auteur et ce qu’il m’avait apporté et pour lequel je lui suis, à travers le temps et la mort, infiniment reconnaissant.

Je me souviens tout particulièrement d’une nouvelle intitulée Des éperviers sur Shem. C’était le récit d’une affreuse guerre civile dans une ville de Pelishtie, Asgalum. Là, Conan s’y illustrait à son habitude, à coups de hache et d’épée. A l’époque, je n’avais pas particulièrement prêté attention au fait qu’il s’agissait là de la reprise d’un texte inachevé d’Howard par Sprague de Camp. Comme Lovecraft, l’inventeur de Conan a eu son August Derleth, infiniment plus respectueux et fidèle, cependant (que Derleth n’ait été ni l’un ni l’autre n’enlève rien à son mérite, je tiens à le dire).

A l’origine, l’histoire se déroulait dans l’Egypte islamique. Sprague de Camp a opéré un simple glissement dans l’onomastique et la toponymie, rajoutant un peu de magie ici, d’exotisme hyperboréen là. Cela s’est fait sans mal de son propre aveu et le lecteur ne s’en rend même pas compte. Les histoires fantastiques de Conan trouvent leur origine dans la connaissance que Robert Howard avait de l’histoire, ceci expliquant cela.

Quand un peu plus tard, à douze ou treize ans j’ai lu La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, un passage m’avait particulièrement marqué. Il s’agissait du récit de la stasis de Corcyre. Pourquoi donc ? Tout simplement, parce que je me croyais plongé de nouveau dans la bataille au côté de Conan tel que je l’avais ressenti en lisant Des éperviers sur Shem.

A l’époque, je n’avais pas bien compris le lien, mais j’avais pris le goût les auteurs classiques en qui je voyais d’honorables concurrents à ceux de l’heroic fantasy que j’aimais tant. Plusieurs années plus tard, m’intéressant de plus près à Howard, je devais découvrir quelle était la genèse de son écriture. Il était un autodidacte amoureux de l’histoire et des classiques, ce qui faisait de ce grand et gros garçon musclé un étranger dans son petit village du Texas — apprécié, reconnu, admiré même, mais étranger néanmoins. Et ce sont ces goûts qui l’ont porté inexorablement vers l’écriture qui fut la sienne.

Classiques et fantasy, la sword de l’histoire et la sorcery du rêve, voilà les sources du génie de Robert Howard, j’ai mis du temps à m’en rendre compte, mais je suis ravi de l’avoir compris et heureux d’en parler aujourd’hui.

J’ai bien conscience que tout ce détour autobiographique n’a guère d’intérêt. Mais je voulais, par ce biais, introduire une lettre de John D. Clark où celui-ci justifie des raisons qui l’ont poussé à aimer Conan. Ce ne sont pas les mêmes que moi, tout l’intérêt d’avoir évoqué ma jeunesse réside dans cette différence, mais je les crois suffisamment intéressantes pour que l’on s’y arrête.

Bonne lecture :
conan

Ma première rencontre avec l’âge Hyborien eut lieu il y a presque dix-sept ans de cela. En vérité, ce fut plutôt une collision ! J’avais été attiré par la couverture quelque peu « juteuse » du numéro de « Weird Tales » de septembre 1933, illustrant la nouvelle « L’Ombre de Xuthal ». C’est ainsi que je fis la connaissance de Conan le Cimmérien. Cette rencontre fut décisive ; dès lors, je suivis les aventures de ce personnage fort peu conventionnel avec le plus grand intérêt. Un peu plus tard (aux alentours de 1935) Schuyler Miller et moi-même décidâmes d’essayer de représenter graphiquement, par une carte, le monde de Conan. A notre grande surprise, ce fut ridiculement facile. Les pays apparaissaient tout seuls sur le papier, un peu compressés au début, puis s’emboîtèrent et s’assemblèrent pour former une carte incontestable et manifestement authentique. Nous écrivîmes alors à Howard et constatâmes que sa propre carte était pratiquement identique à la nôtre ; sa biographie de Conan était également identique, dans les grandes lignes, à celle que Miller et moi avions rédigée à partir des données relevées dans ses histoires. Autant que je m’en souvienne, le seul point de désaccord important fut une différence de deux ans portant sur l’âge de Conan, à un moment donné de ses aventures !

Nous comprîmes alors que nous nous adressions à un conteur-né qui connaissait son affaire. Et lorsque nous lûmes le manuscrit de « L’Age Hyborien », quelque temps avant qu’il soit publié pour la première fois, nous en fûmes absolument sûrs et certains.

En tout cas, au cours des années qui suivirent, je ne manquai pas une seule des productions d’Howard, y compris les aventures du roi Kull et de ses autres héros. Il était évident, bien sûr, que même si certaines
des aventures de Conan avaient été apparemment écrites avant que ce concept superbe se soit glissé dans le cerveau d’Howard, elles s’intégraient aisément à ce vaste dessein d’ensemble, même au prix d’une légère distorsion…

Parmi les nouvelles composant la saga de Conan, on relève des fragments de la biographie de ce personnage remarquable — travail effectué par Miller et moi-même — rendant compte de voyages et d’aventures de Conan qui ne sont pas racontés dans les histoires elles-mêmes. Néanmoins, ces éléments biographiques « rapportés » n’expliquent jamais comment il réussit à se débarrasser de la femme qui tombe inévitablement dans ses bras à la fin de chacune de ses aventures… juste à temps pour qu’une autre créature, tout aussi délicieuse, s’offre à son regard au début de la suivante! A mon avis, cela pourrait parfaitement faire l’objet d’une recherche littéraire, un sujet de thèse extrêmement intéressant. Et les résultats de cette investigation littéraire pourraient être aussi utiles — me semble-t-il — que bien des thèses ayant pour but de décider si Francis Bacon ou le comte d’Oxford ont écrit ou non les œuvres d’un certain William Shakespeare…

Je n’ai pas l’intention de parler de Robert E. Howard lui-même. Ne l’ayant jamais connu personnellement, je laisse ce soin à ceux qui ont eu cette chance et qui pourront le faire mieux que moi. Je l’ai connu seulement en tant qu’écrivain et son œuvre est excellente. Les parties d’un écrivain qui ne meurent pas avec son corps, ce sont ses histoires. Et les récits d’Howard ne sont pas près de mourir dans le cœur de tous ceux qui aiment la saga de Conan et l’aventure en général. Vous êtes probablement l’un de ces lecteurs, sinon vous n’auriez pas acheté ce livre, et je suis sûr de ne pas me tromper !

Howard était un conteur de premier ordre, avec une maîtrise technique remarquable de ses outils et une absence totale d’inhibitions. D’une main avisée et libre il a pris ce qu’il voulait des aspects les plus remarquables de tous les âges et climats : noms propres de toutes les origines linguistiques concevables, armes provenant de tous les pays et de tous les temps ayant jamais existé sous le soleil, coutumes et classes sociales de l’Antiquité et du Moyen Age, montant et assemblant le tout pour en faire un cosmos cohérent et conséquent, sans qu’un seul joint soit visible! Il a ajouté ensuite une part royale de surnaturel, pour pimenter l’ensemble, et le résultat est un univers de pourpre, d’or et d’écarlate où tout peut arriver… sauf l’ennui !

Ses héros ne sont jamais profonds… mais ils ne sont jamais stupides. Kull, Solomon Kane, Bran Mak Morn, Conan lui-même, marchent, parlent, vivent et sont d’une seule pièce. Sans doute ne sont-ils pas exactement le genre de personnages à inviter à une soirée élégante, mais ils ne sont pas non plus vraiment le genre d’êtres que l’on oublierait s’ils vous étaient présentés. Conan, le héros de tous les héros imaginés par Howard, est le fanfaron à tout crin, indestructible et irrésistible, que nous avons tous souhaité être à un moment ou à un autre ; les femmes, par leur aspect, leurs manières et leurs vêtements (ou leur absence de vêtements !) sont les pensionnaires d’une sorte de harem comme devraient être tous les harems, mais ce n’est pas le cas, n’est-ce pas une honte, et ne serait-ce pas agréable s’ils étaient plus fréquents ? Les méchants sont méchants comme seuls de parfaits méchants peuvent l’être; les sorciers sont des sorciers comme on n’en fait plus; et les apparitions qu’ils évoquent ou qu’ils font apparaître à leur gré n’appartiennent pas (Dieu merci !) à ce monde.

Howard est un prodigieux conteur d’histoires. Pour lui, l’histoire vient en premier, à la fin, et au milieu. Il se passe toujours quelque chose et le flot de l’action ne faiblit jamais, du commencement jusqu’à la fin, car un événement en amène un autre, en douceur et inévitablement, sans laisser au lecteur le temps de reprendre son souffle. Ne cherchez pas des intentions philosophiques cachées ou des puzzles pour intellectuels dans ces histoires&hellip car il n’y en a pas! Pour Howard, l’histoire prime avant tout! Et ses histoires sont des récits de cape et d’épée portés jusqu’à leur limite extrême, et même un peu au-delà, avec suffisamment de sexe (ce qui ne gâte rien, au contraire !) pour que le résultat soit des plus réjouissants.

Ainsi vous avez ce livre entre vos mains. Si vous avez déjà lu des aventures de Conan, vous savez à quoi vous en tenir. Dans le cas contraire et si vous êtes un fanatique de ce genre d’histoires — des aventures fantastiques, dirons-nous — vous pouvez réparer cette omission, prendre un bon siège et lire ces pages remplies de dieux et de démons, de guerriers et de leurs femmes, et de leurs aventures dans un monde qui n’a jamais été mais qui aurait dû être. Si l’histoire proposée ne correspond pas à ce que vous savez de l’Histoire — si l’ethnologie vous semble étrange, et la géologie encore plus — que cela ne vous préoccupe surtout pas. Howard parle d’une autre terre que la nôtre… d’un univers dépeint avec des couleurs plus vives et sur une plus vaste échelle.

D’un autre côté, si vous préférez des lectures réalistes — s’il vous faut des romans présentant des introvertis souffrant dans un monde brutal — si votre pâture est plus « terre à terre » ou bien si vous vous intéressez à la psychopathologie ou à l’état du monde, alors, mon ami, ce livre n’est pas pour vous. Vous feriez mieux de vous trouver un coin tranquille pour lire « Crime et Châtiment ». Mais je ne serai pas avec vous… j’ai rendez-vous avec l’âge Hyborien et serai pris toute la soirée.

John D. Clark
New York City
5 avril 1950

Robert Howard et Lyon Sprague de Camp, Conan le flibustier, Paris, 1982, pp. 9-12.



Share/Bookmark

Schizodoxe est la porte. Schizodoxe est la clef et le gardien de la porte. Le passé, le présent, le futur, tous sont un en Schizodoxe…
Écrire à cet auteur | Tous les billets de Schizodoxe

Un commentaire pour “ A quoi sert Conan le Barbare ? ”

  1. Ses nouvelles fantastiques publiées dans la défunte collection Néo
    sont également excellentes.  

    Citer

Laisser un commentaire