Edito | Kulchur | Le coffre à Picsou

Carolyn Chute

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carolyn-chute1Je n’ai jamais trop aimé les « romans du terroir », ces fresques où s’étale, à l’envi et sur des milliers de pages, au fil des volumes la vie des champs au temps de nos arrières grands-parents l’idéalisant ou la noircissant suivant que l’on veut vendre à la campagne ou à la ville. Non, vraiment, je n’apprécie pas du tout cette littérature pleine de mots de métiers d’autrefois qui sentent plus l’huile de lampe et le Littré que la fumée et le fumier. Je ne l’aime pas, car je la crois menteuse. Oh, je vous rassure, je ne suis pas de ceux qui croient que la littérature doive dire la vérité, mais comme le disait Dumas (je crois) des romans historiques, il est loisible de violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants. Or, les rejetons de cette littérature aromatisés à la châtaigne (comme un yaourt est aromatisé à la fraise) ne sont en général que des avortons de gondoles de supermarchés.

Si l’on s’intéresse aux auteurs, d’ailleurs, on rencontre rarement quelque chose d’authentique ; même l’imitation correcte est peu fréquente chez eux. Juste des professionnels de la littérature ou plutôt de l’écriture, des gens qui vivent de leur plume (en en faisant parfois à la critique). A priori, vivre de cela n’est en rien dégradant, cela va de soi, c’est seulement un peu inquiétant étant donné les goûts du public et le terrain sur lequel ils se placent. Disons, pour aller vite, que je n’ai rien contre le journal de Jean-Pierre Pernaut (qui n’est pas pire que les autres), mais que je me méfie comme de la peste de livres qui s’en voudraient le pendant littéraire.

Pourquoi donc, alors, m’intéresser à Carolyn Chute, Américaine du Maine et auteur de romans régionalistes pour ne pas dire pittoresques ? Pourquoi avoir avoir envie de me plonger une œuvre immense, complexe et qui ne sera sans doute jamais traduite ? Les raisons sont nombreuses, à la vérité. Je n’en citerai que trois : 1. parce que certains critiques éclairés ont dit qu’elle était pour le Maine ce que Faulkner avait été pour le Mississippi, 2. parce qu’elle a eu une vie des plus singulières (tout en étant très américaine) et 3. à cause des quelques photographies que l’on trouve en ligne…

william_faulknerYoknapatawpha, MS — Egypt, ME. Deux comtés sortis de l’esprit de deux écrivains. Dans le premier, Faulkner montre l’ascension des Snopes, une terrible famille d’arrivistes prêts à tout pour parvenir ; dans le second, Chute fait de même avec ses Snopes à elle, les Beans (« si ça court, un Bean tirera dessus. Si ça tombe, un Bean le mangera »). Mais ce n’est pas là de l’imitation, encore moins du plagiat, simplement la commune inspiration issue de l’expérience de la réalité humaine. Car si la vie de Falkner fut dure, que dire de cette de Carolyne Chute ? William Falkner est issu de l’aristocratie sudiste, il a le sens de la décadence tranquille et presque apaisée. Des Falkner, Faulkner tirera les Compson. De la tragédie du Sud il fait une petite fille, la jeune Caddy à la culotte boueuse grimpée sur son arbre, qui, devenu femme, finira au bras d’un officier SS. Il est de la race de ceux qui ont perdu ; il le sait, il l’accepte. Il y a de l’ironie dans son désespoir comme il y avait du sucre, de l’eau et un peu de citron dans son bourbon.

chuteDire que Carolyne Chute n’est pas du tout du même milieu n’est qu’une façon d’édulcorer la réalité. C’est une pauvre fille des confins du Maine et du New Hampshire à qui la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux : élevée dans la pauvreté, mère à 16 ans, elle abandonne l’école à cet âge, se marie une première fois, perd un enfant faute d’avoir les moyens de lui apporter les soins dont il avait besoin, des dizaines de métiers, un second mari traumatisé par l’école — « l’école est obligatoire jusqu’à treize ans parce que c’est le temps qu’il faut pour briser l’esprit d’un enfant » dit-il — et qui ne sait pas lire… Elle, elle sait lire et écrire et quelle écriture ! Ses première œuvres stupéfient la critique, mais ne lui ont pas fait gagner beaucoup d’argent et de toute façon, elle s’en moque. Elle vit avec son mari à la zztopienne barbe dans une cabane de bois, sans téléphone ni ordinateur et les toilettes à l’extérieur, elle veut juste qu’on les laisse en paix…

Car elle ne demande rien à personne sinon le respect et n’exige qu’une chose, la liberté. D’où cette arme qui ne la quitte pas. D’où le fait qu’elle dirige une milice de plusieurs centaines de membres, tous lourdement armés (le Maine : beaucoup d’armes, peu de crimes)… C’est de là que vient sa mauvaise réputation. Son idéologie ? Elle n’en a pas. Elle veut juste qu’on laisse les gens vivre comme ils l’entendent et en paix. Elle est l’héritière des persécutés de Malaga Island, ces noirs et ses métis déportés en 1912 pour leur bien par le gouverneur démocrate et progressiste du Maine, Frederick W. Plaisted. Comme Hakim Bey, elle est une Jukes ou une Kallikaks. Elle est l’âme d’une certaine Amérique bornée, mais bienveillante et surtout discrète. En elle, certains voient l’esprit de la Constitution, laquelle dessine la liberté des citoyens non pas tant par des droits qu’en creux en limitant les pouvoirs qui pourraient s’exercer sur eux. Elle est une véritable anarchiste au sens noble du terme, elle ne veut rien imposer aux autres, juste vivre libre et tranquille dans sa cabane au fond des bois.

S’il y a du Faulkner en elle, il y a aussi du Pound, jusque dans la capacité de se tromper, sans doute, mais d’autres erreurs que celles de l’auteur d’usura… En tout cas, je crois qu’il faut la lire et je le ferai.




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