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La leçon des Malouines

Pendant la crise des Malouines, François Mitterrand aura une conversation avec Margaret Thatcher. Il raccrocha le combiné après avoir assuré l’Iron Lady de son soutien et, pensif, aura cette phrase rapportée par Jacques Attali dans Verbatim :
Je l’admire… ou je l’envie ?.
Tout est dit. Rares sont les phrases qui en dévoilent autant sur un homme, un chef d’Etat, et sur sa fonction.
La guerre ne laissait pas insensible François Mitterrand. Il ne fut pas le premier chef d’Etat qu’elle fascina. L’attraction qu’elle exerce est souvent telle que les politiques sortent parfois de leurs prérogatives pour commander par dessus l’épaule du général. Churchill, par exemple, arrosait son Etat-major de plans étranges. Mitterrand ne fit pas exception. Lors de la Guerre du Golfe, ses immixtions dans la conduite du conflit lui valurent le surnom de présidentissime, référence au Généralissime d’antan.

Les femmes au pouvoir agissent différemment. La guerre les captive moins. N’entendant rien à la chose militaire, elles s’en remettent généralement à leurs capitaines. Lors de la guerre du Yom Kippour, les généraux israéliens demandèrent à Golda Meir si ils devaient mobiliser deux divisions supplémentaires. « Je ne savais pas ce qu’était une division ! » confiera-t-elle après le conflit. Margaret Thatcher se trouva tout aussi démunie lors de l’invasion des Falklands par les Argentins. Chimiste et juriste de formation, elle découvrit le monde militaire à cette occasion et s’en remit à ses généraux et amiraux. Qui eurent le soulagement de ne pas l’avoir sur le dos.
Elle est consciente de son ignorance en matière militaire [...]. En aucun cas, elle ne veut interférer dans le déroulement des opérations. Elle demande qu’on lui présente les choix possibles. Ensuite, elle décide. Ils exécutent. L’amiral Lewin de rappelle ainsi que « du point de vue des militaires, elle était le chef idéal (…), celui qui voulait une décision l’obtenait ». (1)
Ces jours de combat Margaret Thatcher les vit intensément. Tout le monde se souvient que pendant près de trois semaines, elle n’a pratiquement pas dormi. Elle attendait constamment des nouvelles, mais avait l’élégance de ne pas bombarder l’état-major de demandes d’informations.(2)
Et son pays fut plongé dans un conflit anachronique. Une guerre sans implication de civils, sans aspects culturels complexes à gérer, sans terrorisme ni guerrilla, sans ce « front à 360° » qui use les GI’s en Irak et en Afghanistan. Un affrontement de soldats en uniformes « à l’ancienne », avec des règles, un début et surtout une fin. Une fin qui voit l’écroulement de l’ennemi et flotter au vent « le drapeau sur la colline« (3).
C’est ça que le Président français a perçu. C’est ça qui lui arrachera ces regrets. C’est une femme qui va être amenée, il le sait, à conduire la dernière guerre « élégante » de l’Histoire. C’est à une femme que son sexe rend moins apte à aimer la guerre qu’est dévolue la possibilité de mener la guerre la plus limpide du second XXè. C’est peu de dire que François Mitterrand l’enviait.

En 1982, la locataire du 10 Downing Street affrontait une opposition intérieure coriace. L’Angleterre était « en voie de tiermondisation » selon le mot de Valery Giscard D’Estaing. Le FMI allait lui accorder des prêts, comme ceux qu’on accorde aux pays africains. La Dame de Fer hérita d’une situation catastrophique. A tel point qu’on en a caché la gravité aux Anglais (4). Au début de son premier mandat, la future baronne tint bon, multiplia les formules choc -TINA, The lady’s not for turning- ; mais elle savait très bien que cela ne durerait pas.
L’Argentine aussi connaissait une crise économique majeure. Léopoldo Galtiéri envahit les Malvinas en pensant ainsi galvaniser son peuple, s’attirer son soutien et bénéficier d’une popularité suffisante pour mener à bien ses réformes économiques. Ce faisant, il offrit à Margaret Thatcher, celle qu’il avait désigné comme l’ennemi, un véritable salut. Le vainqueur gagnerait tout, le vaincu perdrait tout, et ça, les deux chefs belligérants l’avaient parfaitement compris. Carl Schmitt écrivit, dans La notion de politique, que la politique, c’est la désignation de l’ennemi. Le chef d’Etat désigne l’ennemi et bâtit autour de la lutte contre l’ennemi. Plus d’ennemi extérieur et c’est la guerre civile. Huntington avait raison de citer Dibdin dans Le choc des civilisations :
On ne peut avoir de vrais amis si on a pas de vrais ennemis. A moins d’haïr ce qu’on n’est pas, on ne peut pas aimer ce qu’on est.
Pauvre Alexander Haig, secrétaire d’Etat américain que Reagan avait chargé de résoudre pacifiquement le conflit. Tâche ingrate que de jouer les diplomates entre deux adversaires schmittéens.
Et ça aussi, François Mitterrand l’avait perçu. Regrets d’un homme qui verra sa voisine gagner une envergure exceptionnelle au sortir de la crise et réformer son pays.

Il fut, lui le tiermondiste, l’homme du discours de Cancun, le plus grand soutien de Margaret Thatcher avec Augusto Pinochet. Par solidarité naturelle envers l’Angleterre démocratique et occidentale d’abord. Par la volonté de montrer l’arrimage de la France socialiste au bloc de l’Ouest ensuite. Pour prévenir l’invasion d’îles et d’archipels français enfin. Il combattit par procuration aux Malouines. Par son soutien à l’Angleterre thatcherienne, il envoya un message clair à ceux qui seraient tentés par l’invasion de perles d’empire françaises.
Il fallut à Margaret Thatcher une volonté d’acier pour mener à bien cette guerre, et à François Mitterrand un grand flair politique pour choisir de la soutenir. Formidable leçon de politique que ce conflit perçu à tort comme « un trou noir historique« . (5)
Le couple avisé de 1982 allait geler toute invasion d’île pendant une vingtaine d’années. De nouveaux conflits sont peut-être en gestation, en Asie du Sud-Est. La Chine, l’Inde et le Japon améliorent leur maîtrise de la technologie des porte-aéronefs. Mais c’est une autre histoire.
(1) Jean-Louis Thiériot, Margaret Thatcher : de l’épicerie à la Chambre des Lords, Paris, Fallois, 2007, p. 272.
(2) Ibid, p. 275
(3) « Le temps est passé où on plantait un drapeau sur une colline. » Petraeus, à propos de la fin de la guerre en Irak.
(4) Le Figaro.
(5) La formule est d’Olivier Rolin
















20 février 2009 à 14:18Voici un extrait plus large :
Michael Dibdin, Lagune morte, Paris, 1996, p. 310.
Ce qui est étrange, ce que ces mots sont placés dans la bouche de Dal Maschio, le méchant du roman… Comme quoi, Huntington a un sens de l’humour particulier
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20 février 2009 à 15:24Très bon article ! Une remarque cependant sur l’affirmation péremptoire :
Si cela a un sens, je pense qu’il faut plutôt l’entendre comme un constat de fait, du type « jusqu’à présent, les femmes politiques ne se sont pas occupées de la chosee guerrière ». Car je ne vois pas en quoi la moitié de l’humanité, en raison de son sexe, serait moins prédisposée à ce genre de choses. D’une part, les gender studies (avec toutes les réserves qu’on peut à juste raison leur opposer) nous enseignent que le genre « femme » est moins une réalité naturelle qu’un être social construit qui pourrait tout à fait être autre que ce qu’il est ; d’autre part, les Condoleezza Rice, Tzipi Livni et les soldates de l’armée américaine montrent qu’il n’y a pas d’antinomie entre le pouvoir guerrier et la « femme ».
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20 février 2009 à 17:45@ Schizodoxe :
Je cite de mémoire, ça m’avait marqué quand j’avais lu son livre. Maintenant, je commets peut-être une erreur.
@ Gnouros :
Je suis Creveldien sur ces questions
Et Condolezza comme Livni sont des politiques, comme Thatcher ou Meir. Livni a certes un passé dans le Mossad, mais bon… La féminisation de l’armée israélienne est très médiocre, en réalité, selon Creveld.
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20 février 2009 à 18:01Citer
20 février 2009 à 20:46Gnouros :
Dans le métiers des armes depuis un moment, l’empirisme me ferait plus pencher pour la thèse de Scorpius.
Sans a priori misogyne ou expérience négative car je me suis plus senti en sécurité avec des collègues femmes que certains hommes. Juste que la perception instinctive du danger est moindre, la confiance naturelle dans l’ « autre » est plus grande et le passage à l’acte violent est moins spontané.
Pareil pour la volonté dans l’engagement, je n’ai pas retrouvé l’article, excellent, sur les trois profils types de combattants illustrés par une photo d’affrontement tribaux ou un groupe partait vers l’ennemi, le second ne refuserait pas le combat mais garde la position et le troisième…se prépare à reconnaître la voie de repli; je n’ai jamais vu de femme dans le premier groupe.
P.S : les illustrations sont superbes.
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17 mai 2009 à 23:08Je suis tout à fait d’accord avec toi. Même si une étude historique sur les femmes de l’armée soviétique durant la grande guerre patriotique à monter leurs limites physique et psychologique au crédit d’un héritage sociologique, plus que naturel. Mais l’intensité de leur engagement nous à prouver que dans cette sombre besogne qu’est la guerre, elles avaient là leur place. Les guerres de libération, les guerrillas et tous les autres conflits assymétriques de la fin du XXe siècle confirment cet état de fait.
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17 mai 2009 à 23:40L’intensité de l’engagement des femmes soldats soviétiques ne fait aucun doute, mais il faut bien constater qu’elles n’ont absolument pas aimé la guerre. Elles ont plus souffert que les hommes, et ont, la guerre finie, demandé à quitter massivement l’armée. Cf les mécaniciennes d’aviation.
Et cet engagement, il faut le relativiser : il y a eu quelques dizaines de milliers de femmes entraînées à manier les armes. Pas des millions. Si les autorités soviétiques les ont envoyées au combat, c’est aussi dans un but de propagande. Et parce que tout groupe humain aux abois autorise ses femmes à combattre. Il les retire de la machine militaire dès la victoire obtenue et même avant. C’est ce qui s’est passé en URSS.
Les différences physiques hommes/ femmes sont aussi naturelles, et pas sociologiques : la proportion de graisses est différente, l’angulation est différente, la musculature est moins développée chez la femme, et la capacité, à entraînement égal, à gagner de la musculature est moindre, la capacité à porter de lourdes charges et moindre, les os sont moins épais etc etc… La perception serait également différente.
Quant au cas des femmes dans les guerres de libération/guerrilla, il obéit aux mêmes règles ayant dicté la féminisation des armées soviétiques : propagande/survie au moment critique.
Bien à vous.
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