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Dépoussiérer JH Rosny-Aîsné et les mondes anciens…

En 2002, dans la collection Bouquins chez Robert Laffont, les œuvres de J.-H. Rosny Aîné étaient réimprimées pour la quatrième fois – en moins de vingt-ans – sous le titre La Guerre du feu et autres romans préhistoriques.

Dans sa présentation de l’ouvrage, Jean-Baptiste Baronian constatait le scepticisme de la critique officielle et de l’université envers certains écrits (dont ceux de Rosny Aîné) communément classés dans la littérature populaire.

Les écrits d’Aîné, note-t-il :

…voyagent d’une collection à l’autre, s’épuisent, s’éclipsent puis reviennent un peu plus tard, sans qu’on s’en rende compte, sans qu’on se demande pourquoi ils continuent de plaire à d’innombrables lecteurs.

A la lire, on constate que la littérature de Rosny Aîné est véritablement novatrice. Parfois, l’œuvre est rapprochée à celle de Jules Verne. La comparaison, aussi flatteuse qu’elle soit, semble erronée. Contrairement à d’autres, Rosny Aîné n’imaginait pas une nouvelle société, une nouvelle technique, de nouveaux engins ou de nouvelles machines. Sa littérature présente un monde différent, Jacques Van Herp l’affirme :

Avant Rosny la science-fiction n’existait pas ; seule existait une littérature approchante : l’anticipation.

(Introduction aux Récits de science-fiction de J.-H. Rosny Aîné, Verviers, André Gérard/Marabout, 1973, p. 18).

La création des termes astronaute et astronautique par Rosny Aîné est sur ce point un exemple de cette volonté d’écrire par la fiction une science nouvelle. Le scientifique Alexandre Ananoff a rendu un hommage à l’auteur :

Il en est de même du mot astronautique, typiquement français, créé par Rosny aîné, mais qui, pour sonner agréablement à nos oreilles, n’en est pas moins inexact.

(Alexandre Ananoff, Mémoires d’un astronaute, Broché / Albert Blanchard, 1er Janvier 1978).

Notons enfin à ce propos que l’ingénieur aéronautique Robert Enault-Pelterie, ami de Rosny, introduit le terme dans son ouvrage L’Astronautique (imprimerie A. Lahure, Paris, 1930). L’ouvrage est une compilation des connaissances de l’époque sur les fusées et la navigation dans l’espace. Dans la science-fiction, la littérature de Rosny est novatrice et unique.

Mais Rosny est aussi l’auteur incontournable de romans préhistoriques. Pour le lecteur, la liaison entre les œuvres de science-fiction et les romans préhistoriques pourrait s’opérer par l’appréciation de la nouvelle Les Xipéhuz, second écrit de Rosny, publié en 1877 à la Nouvelle Librairie Parisienne / Albert Savine. La nouvelle se déroule mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus tard, Ninive, Babylone, Ecbatane. Les Xipéhus ne sont a priori que des formes, mais inquiètent grandement les hommes. Regroupés, les Xipéhuz massacrent principalement les guerriers et étendent leur espace vital tels des parasites. Les Xipéhus sont observés comme des êtres, de surcroît vivants, pourtant ils ne ressemblent à rien de terrestre. L’homme chargé de les observer est « un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu de la tribu de Ptuh et frère du premier grand-prêtre des Zahelas » (Les Xipéhuz dans La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 –1985- , page 634), il n’est plus nomade et professe des idées singulières. Bakhoûn effectue une étude scientique de ces êtres, inscrit dans son journal toutes ses observations. Une fois son étude terminée, Bakhoûn peut mener une guerre et exterminer les Xipéhuz. Ces êtres dangereux, ennemis mortels détruits à jamais, la terre redevient le trophée des hommes :

La terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les Xipéhuz ; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé, chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu.

(Les Xipéhuz dans La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 –1985- , page 652).

Il semble que Les Xipéhuz est une des rares productions littéraires où des être dotés d’une intelligence ne sont pas présentés comme anthropomorphes. La force de Rosny est d’avoir incorporé aux temps préhistoriques des éléments de cette science nouvelle. Dans ses œuvres, il ne marque pas une volonté de favoriser une époque par rapport à une autre, cependant les romans préhistoriques sont d’une qualité exceptionnelle.

Jacques Baronian confie la particularité de l’œuvre dans le domaine, où l’on ne rencontre que des imitations plus ou moins réussies du maître. Si le succès au cinéma de l’adaptation de La Guerre du feu par Jean-Jacques Annault, en 1981 a contribué à réaffirmer la curiosité envers le récit préhistorique ; l’intérêt pour l’œuvre de Rosny est sans doute lié à d’autres facteurs. La richesse de la langue est un des atouts majeurs de sa littérature :

Il y a chez lui une manière insolite de « poser la voix » et, plus concrètement encore, un véritable vocabulaire poétique de la préhistoire qui se traduit avant tout par le recours à un ensemble de mots sans cesse utilisés, à l’instar de ceux qui ponctuent les mélopées et les litanies : redoutable, formidable, féroce, âpre, rauque, frénétique, énigmatique, cruel, fiévreux, chaotique, obscur, rude… A les retrouver presque à chaque page, on a le sentiment que tous ces termes sont comme des leitmotive et que, à chaque fois, ils tendent à suggérer l’étrange effroi des époques révolues où le règne humain, le règne animal, le règne végétal et le règne minéral sont inextricablement liés, où tout est toujours grandiose et spectaculaire, où la Terre est une planète en perpétuel devenir où l’humanité à son aube entreprend une lutte insensée, entêtée contre les éléments et cherche à dominer, à transcender le chaos originel.

(Jean-Baptiste Baronian, Présentation à La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 –1985- , page 12).

Cette force du langage, née d’un vocabulaire récurrent, n’est pas sans effet. La mémoire du lecteur se trouve presque inéluctablement réorientée vers les épithètes homériques ; à une différence cependant : ils ne caractérisent pas systématiquement le héros, ils œuvrent plutôt à l’explication de l’étrange correspondance des êtres vivants à des temps, qui semblent au lecteur, aussi lointains qu’imaginaires.

Relire le texte de Rosny est un cheminement inévitable vers une organisation et une lecture poétique de l’ordre du monde chez les anciens. Ce monde — dans Helgvor du fleuve bleu par exemple — est un véritable personnage dans le récit. Il devient, par l’artifice et la plume de Rosny, un ordre :

Le monde innombrable toujours demeurait et toujours périssait. Le fleuve roulait des eaux qui n’étaient plus les mêmes eaux, la lumière succédait à la lumière, et ce n’était jamais la même lumière, la nuit revenait après le jour, et c’était d’autres ténèbres, les bêtes passaient sur la savane et c’était d’autres bêtes que les bêtes innombrables évanouies dans l’éternité.

(Helgvor du fleuve bleu dans La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 –1985- , page 564).

Comment ne pas lire à travers ces lignes (où l’environnement impitoyable et hostile où règne l’harmonie est celui au sein duquel les hommes doivent — malgré tout — évoluer) quelques étonnants fragments d’Héraclite ? Comment ne pas songer à ces mots : « A ceux qui descendent / dans les mêmes fleuves / surviennent toujours d’autres / et d’autres eaux » (Paul Tannery) ? Des traces de l’éphésien, nous pouvons extraire quelques autres mots essentiels : « Le soleil, nouveau chaque jour » (Yves Battistini) et les offrir en partage du texte de Rosny : « Parce que le soleil approchait des eaux où chaque nuit, il rafraîchit son feu… » (Helgvor du fleuve bleu dans La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 –1985- , page 542).

Chez Rosny, le rythme dicté par les lois de la nature conduit à la vision d’un monde qui n’est pas morale, qui n’est pas non plus a-morale. Ces mondes préhistoriques où l’hostilité existe et où la nécessité impose aux hommes leurs choix pourraient nous rappeler l’âge d’airain tel que défini par Ovide :

Aux deux premiers âges, succéda l’âge d’airain. Les hommes, devenus féroces, ne respiraient que la guerre, ne furent point encore tout à fait corrompus.

(Métamorphoses, I,125, trad. G. T Villenave, Paris, 1806).

Cette férocité de l’homme transparaît dans La Guerre du feu. Cette guerre essentielle est bien sûr sanglante et violente, mais l’existence de la corruption ne se pose pas. Après une bataille et le sacrifice des mourants, arrivent les soins portés par chaque tribu dans un même lieu. Observation de guerriers ennemis, attendrissement envers l’adversaire diminué :

Puis, il y eut une pause de torpeur et de silence. Les Hommes-sans-Epaules pansaient leurs blessés. Ils le faisaient d’une manière plus minutieuse et plus sûre que les Oulhamr. Noah avait l’impression qu’ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu, mais que leur vie était chétive. Leurs gestes étaient flexibles et tardifs ; ils se mettaient deux et même trois pour soulever un blessé ; parfois, pris d’une torpeur étrange, ils demeuraient les yeux fixes, les bars suspendus comme des branches mortes.

(La Guerre du feu in La Guerre du feu et autres romans préhistoriques, Robert Laffont coll. « Bouquins », Paris 2002 [1985], page 306-307).

Il est bon, parfois, de dépoussiérer les auteurs qu’il y a un demi siècle à peine des enfants lisaient en en saisissant la substance et dont aujourd’hui des lecteurs plus aguerris ont du mal à saisir les nombreuses références.

Tout comme il est parfois bon de jeter un oeil sur les dossiers ou se trouvent les articles refusés par telle ou telle maison d’éditions afin d’en faire profiter son prochain.



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PPCC 27 ans. vidéaste rmiste. Footballistiquement incorrect, musicalement dépassé, littérairement largué, politiquement correct.
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4 commentaires pour “ Dépoussiérer JH Rosny-Aîsné et les mondes anciens… ”

  1. Qu’il est bon, ce PPCC, quand il s’y met !  

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  2. haha…

    Une soirée sans bière, sans foot, sans stones mais avec feu de cheminé, air méditerranéen, Saint-Emilion et pis voilà… :)   

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  3. Un article passionnant sur la fiction préhistorique, sujet sur lequel je vais revenir sous peu.

    En tout cas, cela donne vraiment envie de (re)lire et de (re)voir La guerre du feu !  

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  4. Ouaip, c’est vrai qu’il cause bien, PPCC, il m’a donné envie de mieux connaître ce Rosny et ses bizarres Xipéhuz.  

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