La révolution véritablement révolutionnaire
Je ne sais pas quelle est exactement la genèse de la traduction du titre de Brave New World d’Aldous Huxley en Le Meilleur des mondes. Le titre original renvoyait à Shakespeare et à une certaine vision faustienne, la version française à Leibniz et à l’optimisme philosophique (qui n’a rien de l’optimisme niais qu’à voulu dépeindre Voltaire dans sa controverse contre les leibniziens à la suite du désastre de Lisbonne en 1755). La différence n’est pas petite, mais la trahison est féconde.

Le monde que nous décrit Huxley est-il le meilleur des mondes possible ? Houellebecq pense que nous le croyons tous au fond de nous-mêmes et que nous ne rêvons rien tant que de vivre ainsi. Ce n’est sans doute pas faux. A la réserve, cependant, de considérer que ceux qui sont capables de le comprendre doivent soit être exilés dans des Atlantides insulaires (cf. Bacon) évoquées par Mustapha Menier dans le chapitre XVI du Meilleur des mondes. A moins de penser qu’il est mieux de les enfermer dans des chambres asphyxiantes pour reprendre la tournure prophétique — nous sommes en 1932 — de l’Administrateur Mondial Régional de l’Europe Occidentale…
Cependant, l’instauration d’un tel système, si elle compréhensible pour faire face à un danger — “Quel sel ont la vérité ou la beauté quand les bombes à anthrax éclatent tout autour de vous ?” —, elle est criminelle par nature si elle relève de l’application d’une intention délibérée. Quoique l’on ait pu dire sur Huxley, celui-ci est sans ambiguïté sur ce dernier point : la révolution en vue du meilleur des mondes n’est pas admissible. Le meilleur des mondes comme arrêt de l’histoire et instauration du bonheur au prix de l’art et de la vie au sens où nous l’entendons exige que nous en soyons à un certain degré de danger. Si le danger qui pèse sur nos vies est suffisant, alors ce meilleur des mondes deviendra non seulement possible, mais souhaitable et souhaité (le “réchauffement climatique” pourrait en être un prétexte).
La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera, non pas dans le monde extérieur, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. Vivant comme il l’a fait à une époque révolutionnaire, le Marquis de Sade s’est tout naturellement servi de cette théorie des révolutions afin de rationaliser son genre particulier de démence. Robespierre avait effectué le genre de révolution le plus superficiel, la politique. Pénétrant un peu plus profondément, Babeuf avait tenté la révolution économique. Sade se considérait comme l’apôtre de la révolution véritablement révolutionnaire, au-delà de la simple politique et de l’économique — de la révolution des hommes, des femmes et des enfants individuels, dont le corps allait devenir désormais la propriété sexuelle commune de tous, et dont l’esprit devait être purgé de toutes les connaissances naturelles, de toutes les inhibitions laborieusement acquises de la civilisation traditionnelle. Il n’y a, bien entendu, aucun lien nécessaire ou inévitable entre le Sadisme et la révolution véritablement révolutionnaire. Sade était un fou, et le but plus ou moins conscient de sa révolution était le chaos et la destruction universelle. Les gens qui gouvernent le Meilleur des mondes peuvent bien ne pas être sains d’esprit (au sens qu’on peut appeler absolu de ce mot) ; mais ce ne sont pas des fous, et leur but n’est pas l’anarchie, mais la stabilité sociale. C’est afin d’assurer la stabilité qu’ils effectuent, par des moyens scientifiques, la révolution ultime, personnelle, véritablement révolutionnaire.
Mais, en attendant, nous sommes dans la première phase de ce qui est peut-être l’avant-dernière révolution. Il se peut que la phase suivante en soit la guerre atomique, auquel cas nous n’avons pas à nous préoccuper des prophéties au sujet de l’avenir. Mais il est concevable que nous puissions avoir assez de bon sens, sinon pour cesser complètement de nous battre, du moins pour nous conduire aussi raisonnablement que l’ont fait nos ancêtres du dix-huitième siècle. Les horreurs inimaginables de la Guerre de Trente Ans ont bel et bien appris quelque chose aux hommes, et pendant plus de cent ans les hommes politiques et les généraux de l’Europe ont sciemment résisté à la tentation de faire usage de leurs ressources militaires jusqu’à la limite de leur capacité de destruction, ou (dans la plupart des conflits) de continuer à se battre jusqu’à ce que l’ennemi fût complètement anéanti. C’étaient des agresseurs, bien entendu, avides de profit et de gloire ; mais c’étaient également des conservateurs, résolus à garder à tout prix intact leur monde, en tant qu’entreprise florissante. Au cours des trente dernières années, il n’y a pas eu de conservateurs ; il n’y a eu que des radicaux nationalistes de gauche, et des radicaux nationalistes de droite. Le dernier homme d’État conservateur a été le cinquième Marquis de Lansdowne ; et lorsqu’il écrivit une lettre au Times, pour suggérer de mettre fin à la guerre par un compromis, comme il avait été fait pour la plupart des guerres du dix-huitième siècle, le rédacteur en chef de ce journal jadis conservateur refusa de l’imprimer. Les radicaux nationalistes en firent à leur tête, avec les conséquences que nous connaissons tous — le bolchevisme, le fascisme, l’inflation, la crise économique, Hitler, la Seconde Guerre mondiale, la ruine de l’Europe et la quasi-famine universelle.
En admettant, donc, que nous soyons capables de tirer de Hiroshima une leçon équivalente de celle que nos ancêtres ont tirée de Magdebourg, nous pouvons envisager une période, non pas, certes, de paix, mais de guerre limitée, qui ne soit que partiellement ruineuse. Au cours de cette période, on peut admettre que l’énergie nucléaire sera attelée à des usages industriels. Le résultat, la chose est assez évidente, sera une série de changements économiques et sociaux plus rapides et plus complets que tout ce qui s’est vu à ce jour. Toutes les formes générales existantes de la vie humaine seront brisées, et il faudra improviser des formes nouvelles pour se conformer à ce fait non humain qu’est l’énergie atomique. Procuste en tenue moderne, le savant en recherches nucléaires préparera le lit sur lequel devra coucher l’humanité ; et, si l’humanité n’y est pas adaptée, ma foi, ce sera tant pis pour l’humanité. Il faudra procéder à quelques extensions et à quelques amputations — le même genre d’extensions et d’amputations qui ont lieu depuis le jour où la science appliquée s’est réellement mise à marcher à sa cadence propre ; mais cette fois, elles seront considérablement plus rigoureuses que par le passé. Ces opérations, qui seront loin de se faire sans douleur, seront dirigées par les gouvernements totalitaires éminemment centralisés. C’est là une chose inévitable : car l’avenir immédiat a des chances de ressembler au passé immédiat, et dans le passé immédiat les changements technologiques rapides, s’effectuant dans une économie de production en masse et chez une population où la grande majorité des gens ne possède rien, ont toujours eu tendance à créer une confusion économique et sociale. Afin de réduire cette confusion, le pouvoir a été centralisé et la mainmise gouvernementale accrue. Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires, même avant l’utilisation pratique de l’énergie atomique ; qu’ils seront totalitaires pendant et après cette utilisation pratique, voilà qui paraît à peu près certain. Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu.
Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. Le gouvernement au moyen de triques et de pelotons d’exécution, de famines artificielles, d’emprisonnements et de déportations en masse, est non seulement inhumain (cela, personne ne s’en soucie fort de nos jours) ; il est — on peut le démontrer — inefficace : et, dans une ère de technologie avancée, l’inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit. Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux, et aux maîtres d’école. Mais leurs méthodes sont encore grossières et non scientifiques. Les jésuites se vantaient jadis de pouvoir, si on leur confiait l’instruction de l’enfant, répondre des opinions religieuses de l’homme : mais c’était là un cas de désirs pris pour des réalités. Et le pédagogue moderne est probablement, à tout prendre, moins efficace, dans le conditionnement des réflexes de ses élèves, que ne l’étaient les révérends pères qui instruisirent Voltaire. Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité. En s’abstenant simplement de faire mention de certains sujets, en abaissant ce que Mr. Churchill appelle un « rideau de fer » entre les masses et tels faits ou raisonnements que les chefs politiques locaux considèrent comme indésirables, les propagandistes totalitaires ont influencé l’opinion d’une façon beaucoup plus efficace qu’ils ne l’auraient pu au moyen des dénonciations les plus éloquentes, des réfutations logiques les plus probantes. Mais le silence ne suffit pas. Pour que soient évités la persécution, la liquidation et les autres symptômes de frottement social, il faut que les côtés positifs de la propagande soient rendus aussi efficaces que le négatif. Les plus importants des « Manhattan Projects » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur, — en d’autres termes, Me problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude. Sans la sécurité économique, l’amour de la servitude n’a aucune possibilité de naître ; j’admets, pour être bref, que le tout-puissant comité exécutif et ses directeurs réussiront à résoudre le problème de la sécurité permanente. Mais la sécurité a tendance à être très rapidement prise comme allant de soi. Sa réalisation est simplement une révolution superficielle, extérieure. L’amour de la servitude ne peut être établi, sinon comme le résultat d’une révolution profonde, personnelle, dans les esprits et les corps humains. Pour effectuer cette révolution, il nous faudra, entre autres, les découvertes et les inventions ci-après. D’abord une technique fortement améliorée et la suggestion — au moyen du conditionnement dans l’enfance, et plus tard, à l’aide de drogues, telles que la scopolamine. Secundo, une science complètement évoluée des différences humaines, permettant aux directeurs gouvernementaux d’assigner à tout individu donné sa place convenable dans la hiérarchie sociale et économique. (Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement.) Tertio (puisque la réalité, quelque utopienne qu’elle soit, est une chose dont on sent le besoin de s’évader assez fréquemment), un succédané de l’alcool et des autres narcotiques, quelque chose qui soit à la fois nocif et plus dispensateur de plaisir que le genièvre ou l’héroïne. Et quarto (mais ce serait là un projet à longue échéance, qui exigerait, pour être mené à une conclusion satisfaisante, des générations de mainmise totalitaire), un système d’eugénique à toute épreuve, conçu de façon à standardiser le produit humain et à faciliter ainsi la tâche des directeurs. Dans Le Meilleur des mondes cette standardisation des produits humains a été poussée à des extrêmes fantastiques, bien que peut-être non impossibles. Techniquement et idéologiquement, nous sommes encore fort loin des bébés en flacon, et des groupes Bokanovsky de semi-imbéciles. Mais quand sera révolue l’année 600 de N.F., qui sait ce qui ne pourra pas se produire ? D’ici là , les autres caractéristiques de ce monde plus heureux et plus stable — les équivalents du soma, de l’hypnopédie et du système scientifique des castes — ne sont probablement pas éloignées de plus de trois ou quatre générations. Et la promiscuité sexuelle du Meilleur des mondes ne semble pas, non plus, devoir être fort éloignée. Il y a déjà certaines villes américaines où le nombre des divorces est égal au nombre des mariages. Dans quelques années, sans doute, on vendra des permis de mariage comme on vend des permis de chiens, valables pour une période de douze mois, sans aucun règlement interdisant de changer de chien ou d’avoir plus d’un animal à la fois. A mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. Et le dictateur (à moins qu’il n’ait besoin de chair à canon et de familles pour coloniser les territoires vides ou conquis) fera bien d’encourager cette liberté-là . Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l’influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort.
Dans cet extrait de l’introduction de 1946 au Meilleurs des mondes (pp. 12-17 de l’édition poche) par Aldous Huxley, ce dernier semble faire preuve à la fois d’une formidable lucidité et d’une relative adhésion à la pensée conservatrice classique en laquelle il voit le seul obstacle à ce qu’il décrit et qu’il craint.
Je mettrai en ligne dans quelques jours le chapitre XVI du Meilleur des mondes, dans lequel Mustapha Menier, Administrateur Mondial Régional de l’Europe Occidentale, donne le point de vue des maîtres bienveillants du meilleur des mondes possibles…
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8 octobre 2008 à 19:10Ce billet colle parfaitement avec le phénomène d’hypersurveillance que Dalhia évoquait là :
http://www.schizodoxe.com/2008/09/25/mais-que-fait-torchwood/#more-6021
Le véritable état totalitaire total, définitif et global sera celui qui sera mis en place à la demande de tous, sans vraie structure sociale pyramidale, sans un big brother véritable ou imaginaire à son sommet, sans nomenklatura. L’humanité s’équipe peu à peu de toutes les technologies qui lui serviront à son auto-asservissement (eugénisme de confort pour donner les meilleures chances à son enfant ou avoir un bébé parfait, hypersurveillance de confort pour se sentir parfaitement en sécurité, diverses techniques au nom d’une certaine liberté qui est en fait plus une facilité qu’une véritable liberté). Au nom de leur confort et leur bonheur, les Hommes se préparent un enfer technologique. D’ailleurs, dans “le meilleur des mondes”, les héros semblent plutôt heureux avant de découvrir qu’il existe un autre monde même si quelque chose chiffonne et dérange certains: ceux qui se révèlent être en fait les plus aptes à faire partie d’une certaine nomenklatura chargée de cacher l’autre monde et de faire croire au meilleur des mondes sans y croire eux-mêmes.
Encore Bravo pour ce billet.
8 octobre 2008 à 21:11Honnêtement, qu’est ce que ce monde à de si mauvais?Il existera toujours des individus tarés qui ne saurons se satisfaire de la prospérité matérielle et sexuelle, pour cela une réserve ou l’élimination physique fera l’affaire.Pour les autres, le bonheur total sans question inutile, sans douleur, sans réflexion morbide et inutile car sans réponse sur la mort.Il faudrait être fou pour ne pas vouloir ça.
8 octobre 2008 à 21:33Oui, c’est vrai. Vu de l’intérieur, ce monde a tout d’un monde parfait et tant qu’une comparaison n’est pas possible, il le reste. Dés lors qu’une comparaison devient possible, je pense que l’asservissement apparait. L’effort et les sacrifices nécessaires en terme de liberté à l’élaboration d’un bonheur parfait sont colossaux comparés à ceux nécessaires à un bonheur perfectible. Par exemple, pour avoir un enfant parfait, monsieur devra aller se masturber dans un laboratoire pour recueillir sa sémence. Pour Madame, cela sera plus douloureux. Il lui faudra subir une stimulation ovarienne, après quoi on ponctionnera ses ovocytes. Gamétes mâles et femelles devront être analysées puis sélectionnées dans un but eugénique. Enfin on re-implantera madame (tant que l’utérus artificiel du meilleur des mondes n’existera pas). Plusieurs embryons seront ré-implantés pour être sûr de son coup. Puis on procèdera alors à une réduction embryonnaire (c’est à dire un avortement partiel d’une grossesse multiple artificielle). Mais c’est vrai que pour monsieur, cela reste peu douloureux tout ça. Moi, perso, je préfère encore faire les enfants à l’ancienne tant le meilleur des mondes m’en laisse encore la possibilité mais il est vrai que mon enfant ne sera surement pas parfait et qu’il naitra surement avec quelques tares. La technique mal usitée tue la liberté.
L’autre problème est que le bonheur total n’existe pas à mon sens puisque le bonheur ne réside pas dans un état (ou alors il demeure bref) mais plutôt dans une tension vers un état. Mais ça, c’est vrai que ce n’est qu’un avis personnel.