L’ère du gène

Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. A Paris on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres on ne voit rien de cela. Chez nous c’est la pression de la lune qui cause le flux de la mer ; chez les Anglais c’est la mer qui gravite vers la lune; de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu’on doit avoir marée basse: ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s’en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création.

Voltaire, lettres XIV sur Descartes et Newton,
in Lettres philosophiques, 1733.



Aujourd’hui, la Lune et la marée ne sont plus sujet de débat et ce n’est plus la Manche qui sépare la vérité d’ici de la vérité de là-bas. En retrouvant cet article d’Amy Harmon paru dans le New York Times il y a presque un an, je n’ai pas pu m’empêcher de songer à deux sujet que abordés il y a peu sur Schizodoxe : l’interview de James Watson par Henry Louis Gates (cité dans ledit article) et les étranges contorsions sémantiques auxquelles se livrent les généticiens français.

L’idée de Gates telle qu’il la développe à la suite de sa rencontre avec James Watson et telle qu’elle était déjà exprimée dans le New York Times est la suivante : les progrès de la science, notamment dans le domaine de la génétique, donnent de plus en plus une forme scientifique ou pseudoscientifique au racisme ; bien pire, selon lui, ces progrès poussent des gens qui ne sont pas racistes à adopter, au nom de la science, des vues racialistes.

Ces peurs, il les partage avec beaucoup de gens aux Etats-Unis comme en témoigne l’article d’Amy Hamon, mais elles ne semblent pas exister du tout en France. C’est même précisément l’exact contraire qui ne cesse d’être affirmé, à savoir que tous les progrès scientifiques, en particulier en ce qui concerne la génétique, réfute totalement l’idée de race et on continue (tout en dénonçant les critiques créationnistes du darwinisme) a défendre une sorte néo-lamarckisme à la Lyssenko, qui ramène tout à l’éducation — même pas à la culture, à l’éducation.

On voit le gouffre qu’il y a de part et d’autre de l’Atlantique, mais on constate aussi que le danger envisagé aux E.-U. et ignoré en France pourrait bien, de ce fait même, menacer la seconde plus que les premiers. Ce que les Américains ont très bien compris, c’est qu’un redneck d’Alabama habillé en robe blanche brandissant un M16 sur fond de croix illuminée n’a pas besoin d’argument tiré des toutes dernières recherches en matière de génétique pour crier “white power” et même s’il y a recours, dans sa bouche, cela paraîtra plus ridicule qu’autre chose.

En revanche, ce qui est beaucoup plus inquiétant, est qu’une génération de scientifiques, mais aussi de cadres supérieurs, d’intellectuels, etc. qui étant à la fois ouvert sur les sciences, progressistes et interventionnistes, se trouvent influencés par ces découvertes et en tirent des conclusions politiques. Le discours “victimiste” des minorités portait, jusqu’alors, sur l’histoire — les “blancs” doivent quelques choses aux minorités parce qu’elles sont désavantagées du fait du passé colonial, de l’esclavage, etc. —, mais il pourrait tout autant s’étendre à la génétique, ou du moins à quelque chose qui s’en réclamerait.

Pourquoi ne pas se dire victimes de ses gènes si c’est pour profiter de privilèges ou de la discrimination positive ? Pourquoi ne pas évoquer un “désavantage génétique” (il faudra trouver une formule politiquement correcte), si c’est pour mieux aider les gens ? Après tout, d’un élève dont on dit qu’il n’a pas de facilité, ne lui consacre-t-on pas plus de temps ? Et puis, si c’est au nom de la bienveillance…

Or, en France, comme le refus du racisme se fonde non sur le droit des gens, mais sur la science, et qu’il se traduit par l’action toujours accrue l’Etat, il est très possible qu’un changement momentané de perspective scientifique, change radicalement la politique de l’Etat. Ce qui protège les Américains, c’est la faiblesse relative de l’Etat et l’attachement aux libertés individuelles — ces deux choses n’existent pas en France. Ici règne le welfare state et, pire que tout, un welfare state qui est d’autant plus puissant qu’il a d’autant moins à redistribuer. Il faudrait donc que les scientifiques français fassent un certain effort de pédagogie plutôt que de jouer sur les mots.

Source : The New York Times.


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Un commentaire pour “ L’ère du gène ”

  1. Excellent, comme d’habitude.

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