Danse avec les chiens
En Angleterre, le meilleur ami de l’homme est aussi le compagnon de danse favori des femmes. Près de 1 500 anglaises pratiquent avec ferveur le Canine freestyle, une chorégraphie, accompagnée de son toutou, sur un thème musical de son choix. Le tout avec costume de rigueur. Déguisé en Harry Potter, en Gladiateur ou en Cléopatre, les doggy dancers loufoques se sont réunis pour le grand Concours national annuel qui a réuni plus de 800 personnes, début avril à Coventry. Blague de mauvais goût ou vénérable sport de dressage ? La World Canine Freestyle Organization a défendu la présence de la discipline aux J.O. de 2012 auprès du Comité Olympique International.
Daphné, l’héroïne de Scoubidou ou Cruella des 101 dalmatiens ? Difficile de trouver la réponse sans donner sa langue au chien.
Comment ! Vous ne me reconnaissez pas ? Mais je suis Julia Roberts dans Pretty Woman !
Grande perruque rousse, lunettes sixties immenses, petit short blanc moulant pour tenue hyper sexy, Valerie Perkins, jeune et jolie mamie sans complexe de 52 ans répète quelque pas de danse avec sa petite Folly, jeune berger australien kepie âgée de 2 ans dans le rôle star de Richard Gere. L’heure de vérité est imminente.
And now ladies and gentlemen, Valerie and Folly in Pretty Women !
Le speaker cède la piste aux deux artistes. Les premières notes de la bande-originale résonnent dans la grande salle des sports. Roulades, sauts acrobatiques, passes périlleuses, pas de danse élaborés, chorégraphie presque parfaite, pendant trois longues minutes, le maître et son chien rejouent en rythme le scénario hollywoodien séduction-passion-trahison. Folly sort le grand jeu et Richard Gere n’a qu’à bien se tenir… Le couple glamour termine son show allongé au sol, bras dans les pattes, sous les applaudissements des 500 spectateurs ravis. Malgré le succès, Valerie cache difficilement sa déception.
D’habitude Folly est bien meilleure. Pretty Woman est son film préféré et nous travaillons dessus depuis Noël. Je crois qu’elle a été perturbée par le public…
…explique-t-elle en retrouvant ses habits quotidiens, ceux d’une femme au foyer de Wewent, petit village rural du Gloucestershire, au nord ouest de Londres.
Comme elle, 76 candidats arrivés des quatre coins de l’Angleterre ont présenté leurs talents de doggy dancer au 8ème Concours National de Freestyle Canin organisé samedi 12 avril dernier à Ryton-on-Dunsmore dans la banlieue de Coventry. Déguisés en Walkyrie, Al Capone ou Harry Potter, sur le thème musical de leur choix, novices, intermédiaires et experts se sont succédés au cours d’une journée historique. Avec un grand H, par l’affluence record d’abord, la reconnaissance officielle de l’évènement par les autorités ensuite. Les danseurs canins sont aujourd’hui considérés comme des sportifs à part entière, licenciés au Kennel Club, affiliés à des clubs et inscrits à un classement national. L’organisation de la compétition est aujourd’hui à la hauteur de leur nouveau statut, digne des Championnats du bout du Monde de patinage artistique.

Ambiance olympique
Dans le soleil printanier, des dizaines de maîtres promènent leurs toutous sur les pelouses du parking entourant les deux gymnases verts. Dans le premier, une centaine de personne se consacrent aux dernières répétitions dans de petits rings individuels. Un homme tourne rapidement en rond suivi au pas par son labrador. Pas très loin, une jeune femme se roule au sol pendant que son cocker lui saute par-dessus. A droite, une vieille dame lève sa jambe que son berger allemand s’empresse de sauter gracieusement. Malgré les aboiements qui résonnent contre la tôle, chacun est concentré sur les mouvements de son compagnon poilu, réglant les derniers détails techniques en attendant de passer devant le jury et le public averti de la salle voisine où le show bat son plein. Les débutants ouvrent la valse. L’ambiance est à la fois tendue et bonne enfant. David, 31 ans, est le prochain à entrer en piste. Raide, et immobile, il transpire à grosses gouttes, la main fébrile sur la laisse de son border collie.
Je fais du freestyle depuis à peine 6 mois et c’est la première fois que je présente ma chorégraphie en compétition, confie le jeune homme de Southampton. Je suis mort de peur, je ne sais pas comment mon chien va réagir face au public.
A quelques mètres, parmi les spectateurs, Valérie, 70 ans, est venue assister au spectacle avec quelques copines du club canin de Devon. Parmi les sacs à pique-nique et les thermos, elles notent attentivement les résultats des concurrents. Entre deux commentaires enflammés, Valérie explique que…
la danse canine est exactement comme les ballets équestres. Les chiens, au même titre que les chevaux, ressentent naturellement la musique.
D’ailleurs, bien des années avant la création du freestyle canidé, elle dansait déjà avec son fidèle colley qui n’a pu faire le voyage en raison de son grand âge.
La danse est très importante pour les chiens, précise-t-elle. Elle entretient leur agilité et leur mémoire mais plus que tout, elle leur offre de nouvelles joies à travers une nouvelle relation avec son maître.
Au-delà de la performance sportive, le freestyle réconcilie l’homme et l’animal. Il ouvre la danse d’une vie nouvelle avec son chien et le bonheur serait peut-être bien au coin de la niche.
Lors de notre premier concours en 1996, il y avait à peine 100 personnes ici, se souvient Mary Ray. Les gens avaient peur de venir. Aujourd’hui, près de 600 personnes sont venues de tout le pays pour assister au concours et le profil des candidats est toujours plus varié d’années en années. C’est une véritable réussite qui nous promet un bel avenir.
Tout le monde vous le dira, Mary Ray est la championne toutes catégories de la danse canine, l’Olivia Newton-John des bouledogues, la Pietragalla des border collies et la déesse, sans conteste, de tous les amoureux du chacha chihuahua. C’est par elle que la déferlante doggy dance a frappé l’Angleterre avant de se répandre à travers l’Europe, de la Belgique à l’Allemagne en passant par les Pays-Bas.
Tout a commencé en 1990. A cette époque, Mary a déjà abandonné la boucherie qu’elle tenait avec son mari Dave pour devenir dresseuse et professeur au sein du club canin de sa petite ville de Rugby près de Coventry. A l’occasion d’un concours de dressage, Mary réalise un parcours imposé sur une musique de fond déclenchée par hasard. Les gestes du chien collent au rythme et les spectateurs, persuadés d’y voir une chorégraphie sophistiquée, acclament la prestation. Mary flaire l’idée de génie : conjuguer la rigueur du dressage classique à la créativité d’une chorégraphie musicale. Durant des années, elle met au point les bases techniques et les limites du Heelwork to Music (littéralement : obéissance rythmée). A la même époque, les Canadiens et les Américains créent le Canine freestyle. Moins contraignant, le chien peut y évoluer dans un espace illimité contrairement au heelwork où l’animal doit réaliser ses figures dans un périmètre déterminé autour du maître. Cassettes vidéos, livres, objets dérivés, la modeste charcutière-dresseuse est devenue une marque incontournable sur laquelle veille son mari Dave, qui la suit en séminaires à travers le monde, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud en passant par Singapour. Entre deux voyages, Mary et Dave se retrouvent dans leur petite maison de Rugby où des centaines de trophées recouvrent chaque centimètre carré et un mur entier du salon se transforme en un collage international de cartes postales. Pendant que Dave s’affaire sur Internet au premier étage, Mary discute freestyle avec Debbie, américaine du Connecticut de 49 ans, venue passer une semaine auprès des Ray avec Savanne, son berger allemand de deux ans.
J’ai découvert le heelwork to music grâce un reportage de la BBC en 1998, raconte-t-elle. J’ai immédiatement acheté les vidéos de Mary qui m’ont permis de m’entraîner pendant près de quatre ans. Au bout d’un certain moment j’ai eu le sentiment d’atteindre mes limites et j’ai décidé de faire le voyage en Angleterre pour m’améliorer encore.
Au milieu du petit salon et des sept chiens à la fête, Mary explique les clés d’une chorégraphie réussie à son élève attentive.
Il y a trois fondamentaux. Dans un premier temps, il faut penser au contenu de ton programme. L’enchaînement de tes mouvements comme ceux du chien doit être fluide et naturel. Il faut effectuer des gestes complémentaires, éviter les répétitions et toujours garder à l’esprit que les performances de Savanne sont plus importantes que les tiennes. Ensuite, on te jugera sur la qualité de ta relation avec la chienne et ta capacité à la diriger et à en garder le contrôle absolu. A ce stade, il faut impérativement que le public sente que le chien prend du plaisir à danser. La joie du maître et de son animal sont les bases de ce sport. Enfin, l’interprétation du thème musical. Si la qualité du costume est primordiale, la musique doit dicter les pas du maître comme de l’animal. Chaque geste doit être en rythme avec le morceau choisi.

Dance Machine !
Facile à dire, facile à faire. Le Heelwork to music et le Canine Freestyle, se pratiquent n’importe où à condition d’avoir un chien. Dans le jardin de son beau pavillon de Sheffield, au nord de l’Angleterre, Kath Hardman consacre deux heures quotidiennes à s’entraîner avec Ginnie, un border collie de 10 ans. Avant de commencer, elle découpe de petits morceaux de gruyère : l’appât.
Les chiens sont comme les hommes, explique-t-elle, sans récompense ils ne travaillent pas.
Comme Mary, elle a fermé boutique pour se consacrer pleinement à sa passion. Les beaux jours, elle sort un poste de musique sur la terrasse pour travailler sa dernière création : Annen Polka de Johann Strauss, version canine. Pour enchaîner les mouvements, il faut apprendre au chien les gestes séparément. Kath fait sentir à Ginnie le bout de fromage qu’elle tient poigné serré. Avec la main alléchante, elle dirige l’animal jusqu’à obtenir la figure souhaitée en y associant un mot. A chaque figure réussie son bout de fromage. La cinquantième fois, plus besoin de friandise, le mot suffit. Après des années d’obéissance, Ginnie est une machine à danser. Debout ! Rouler ! Sur le côté ! Sauter ! A terre ! L’animal s’exécute à une vitesse prodigieuse.
Certains, comme Carol Mortimer, voient les choses en grand et mélangent danse et théâtre. Tout les lundi et samedi soir, les 12 membres du club qu’elle a fondé il y a 10 ans à Authorpe, petit village près Louth, au Nord Est de l’Angleterre, se réunissent dans une petite salle de spectacle. Audrey, 70 ans, ou Josh, 8 ans, tout le monde travaille depuis deux mois à la réalisation d’un remake de Blanche Neige et les Sept Nains.
Dans son costume de fée carabosse, Carol, 45 ans, professeur de sciences naturelles, avoue que le canine freestyle est…
…le sport idéal pour les amoureux des chiens. Avec un peu de persévérance on peut faire des choses incroyables, affirme-t-elle. Les chiens ont un tel sens de la musique que s’est souvent eux qui mènent la ronde. Avant j’ordonnais, désormais nous formons une vraie équipe.
Derrière Carol, William, 12 ans, répète studieusement sa chorégraphie personnelle.
Mes copains préfèrent le foot ou le basket mais moi j’ai décidé de faire ça, explique timidement le garçon. C’est à côté de chez moi, je choisis la musique que je veux et je m’amuse toujours.
Grâce à la technique du bout de gruyère, Zack, petit spitz allemand, répond à William au doigt et à l’œil. D’après Jackie, 43 ans, qui interprète Blanche-Neige et pratique la danse canine depuis 3 ans, les petits club associatifs comme celui d’Authorpe sont encore assez rares, mais, parole de dresseur, ce n’est qu’un début.

Créativité danse et animaux
La formule magique cours à la vitesse du lévrier en Grande-Bretagne mais aussi en Belgique, en Allemagne, au Japon, en Italie, aux Pays-Bas, en Australie, aux Etats-Unis, au Canada… Dans sa grande prairie verdoyante de Riddings dans le Derbyshire, Linda Topliss, grande championne au palmarès insondable, souligne les dangers qui pèsent sur la discipline.
Les gens dansent avec leurs chiens pour s’amuser, explique-t-elle. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Derrière la convivialité et la bonne ambiance des conventions où toute la communauté se retrouve, la compétition fait rage. C’est un sport très jeune qui commence seulement à se professionnaliser. Le challenge devient plus important que le fun et ça, les chiens ne l’acceptent pas.
A la fin de la compétition de Coventry, Tina Humphrey, l’une des meilleures de la classe expert, déçue de ne pas avoir emporté le premier prix quitte la salle sans attendre la remise des trophées. Peter Lewis et Dave Ray, les organisateurs, sont sous le choc.
On ne réagit pas comme cela ici, ce n’est pas dans nos habitudes, s’énervent-ils. Elle a beau compter parmi les meilleurs, elle doit apprendre à perde, c’est le jeu.
Caprice de stars ? Tina et les autres seront-ils un jour des sportifs milliardaires ? La World Canine Freestyle Organization y compte bien. Elle a envoyé il y a quatre mois une délégation officielle auprès du Comité International Olympique à Lausanne en Suisse pour y défendre la présence du Canine Freestyle au J.O. de 2012 qui pourraient bien se dérouler… en Angleterre justement.
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