La dernière baleine

J’ai toujours été très sensible à la souffrance animale. J’ai toujours détesté tuer un animal, même un moustique ou une araignée. Il m’est difficile, moralement, d’écraser un scutigère véloce même quand celui file tout droit sur moi (le scutigère est véloce, mais un peu simplet).

baleine moby dick greenpeace

En même temps, je ne cache pas considérer la corrida comme une forme d’art supérieure et la chasse à la baleine telle qu’elle se pratiquait en des temps héroïques comme une véritable illustration de l’aventure à l’état pur. Sans doute ai-je trop lu Moby Dick, je le confesse. C’est D.H. Lawrence qui voyait dans le Pequod d’Achab la métaphore d’un Occident cosmopolite poursuivant l’âme faustienne de la race blanche (rien que ça) :

Qu’est-ce donc que Moby Dick ? Il [sur son genre] est l’être le plus profond du sang de la race blanche, il est la nature la plus profonde de notre sang.

Et il est chassé, chassé, chassé par le maniaque fanatisme de notre conscience de blanc. C’est lui que nous voulons traquer. Pour l’assujettir à notre volonté. Et dans cette chasse consciemment maniaque de nous-mêmes, nous emportons les races sombres ou claires, rouge, jaune et noir, de l’Est et de l’Ouest. Quaker ou adorateur du feu, nous obtenons de tous l’aide nécessaire à cette épouvantable et folle chasse qui fait notre malheur et notre suicide.

L’homme blanc une dernière fois ithyphallique. Chassé jusqu’à la mort de la conscience supérieure et de la volonté d’idéal. Notre sang lui-même soumis à notre volonté. La conscience de notre sang sapée par un parasite mental ou une conscience idéale.

Naissant de sa mer, Moby Dich au sang chaud. Poursuivi par les maniaques de l’idée.

Ô Dieu, ô Dieu, et après, quand la Pequod a coulé ?

Elle a sombré dans la guerre, et nous sommes tous des épaves.

Et là, que faire maintenant ?

Qui sait ? Quien sabe ? Quien sabe, senor ?

Ni l’Amérique espagnole ni l’Amérique saxonne n’ont aucune réponse.

La Pequod s’en est allé vers l’abîme. Et la Pequod était le navire de l’âme de l’Amérique blanche. Elle a coulé, emportant ses nègres, ses indiens, ses polynésiens, ses asiatiques et ses quakers et de bons entrepreneurs yankees et Ishmaël : elle les a tous emportés au fond, tous qu’ils étaient.

Boom ! comme aurait dit Vachel Lindsay.

Pour user des mots de Jésus, TOUT EST CONSOMME.

Consummatum est ! Mais Moby Dick a été publié pour la première fois en 1851. Si la Grande Baleine Blanche a coulé le navire de la Grande Ame Blanche en 1851, que c’est-il passé depuis ?

Les effets post-mortem, sans doute.

Parce que, dans les premiers siècles, Jésus était Céto, la baleine. Et les chrétiens étaient de petits poissons. Jésus, le Rédempteur, a été Céto, le Léviathan. Et tous les chrétiens, tous sont ses petits poissons.

Une baleine masculine, un navire féminin… Mais passons sur toute cette symbolique, pour être un peu plus complet, il faudrait citer le génial Land und Meer de Carl Schmitt et sa glose de La mer de Michelet, ou encore Hobbes, Grotius… Peu importe, c’est un grand livre qui permet de ne pas oublier la place singulière que la chasse à la baleine occupe en Occident.

De cette place, une récente publication témoigne : The Last Whale de Chris Pash raconte comment a vécu et a péri la chasse à la baleine en Australie. Ce n’est pas un livre neutre, c’est un livre écrit par un opposant à cette chasse et publié avec l’imprimatur de Greenpeace sur la couverture. Mais c’est aussi un livre qui accepte d’adopter au moins un instant la vision de ceux qui la chassaient.


Source : The Last Whale et de D. H. Lawrence, Studies in Classic American Literature, XII sur la traduction duquel j’ai sué sang et eau (puisse donc ce billet sur les baleines avoir plus de succès que celui sur les dauphins…).


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4 commentaires pour “ La dernière baleine ”

  1. Hors sujet, ou presque.
    à propos de D.H. Lawrence, Theodore Dalrymple a écrit un article peu conciliant:

    What’s Wrong with Twinkling Buttocks

    If there was a single event in our recent cultural history that established literal-minded crudity as the ideal of artistic endeavor, however, it was the celebrated 1960 trial of Penguin Books for the publication of an obscene book, the unexpurgated version of D. H. Lawrence’s Lady Chatterley’s Lover.

    Only when coffee was served, and the waiter had gone, Sir Malcolm lit a cigar and said, heartily: “Well, young man, and what about my daughter?” The grin flickered on Mellors’ face. “Well, Sir, and what about her?” “You’ve got a baby in her all right.” “I have that honour!” grinned Mellors. “Honour, by God!”, Sir Malcolm gave a little squirting laugh, and became Scotch and lewd. “Honour! How was the going, eh? Good, my boy, what!” “Good!” “I’ll bet it was! Hah-ha! My daughter, chip off the old block, what! I never went back on a good bit of fucking, myself. Though her mother, oh Holy Saints!” He rolled his eyes up to heaven. “But warmed her up, oh, you warmed her up, I can see that. Hah-ha! My blood in her! You set fire to her haystack all right.”

    It would be difficult to find a worse, cruder, or more insensitive passage in the whole of English literature. It is startlingly unrealistic, of course (and Lawrence claims to be a realist): no father would speak of his own daughter in this men’s-locker-room manner, nor any widower of his deceased wife. It reduces human relationships to the lowest possible denominator: humans become no more than farmyard animals. And Lawrence approves of Sir Malcolm, wanting us to accept his view that he is superior, because more earthy and biological, to others of his social class

  2. Bonjour,

    J’aime beaucoup votre écriture beaucoup plus poétique qu’un simple reportage.
    Je viendrai régulièrement sur votre site

    Bonne continuation

  3. Merci beaucoup :)

    Vous serez toujours la bienvenue ici ;)

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