Type 1 Positive
Il y a presque un mois paraissait dans le Los Angeles Times un article d’opinion de Michael Shermer, qui commence a être bien connu des lecteurs de ce site, je crois. En quelques lignes, l’auteur posait une réflexion intéressante sur la question des niveaux de civilisation et sur la place de la nôtre selon diverses échelles civilisationnelles.
Dans cet article, Michael Shermer part d’un constat que chacun fait : le pétrole n’est pas une énergie renouvelable à l’échelle humaine, on en consomme depuis un siècle, on en consomme de plus en plus, demain, la demande sera encore plus grande et tout notre modèle civilisationnel s’appuie sur son abondance et son faible coût, deux choses qui cesseront mécaniquement à plus ou moins long terme.
Selon lui, ce changement de paradigme ne peut être que global, il n’est pas concevable que l’on maintienne le même modèle sans pétrole ; à ce titre (et pas seulement d’ailleurs), les biocarburants sont au mieux un pis aller provisoire, au pire un leurre dangereux.
En 1964 l’astronome soviétique Nikolaï Kardashev a suggéré, dans un article concernant la recherche de civilisations extraterrestres, d’utiliser un radiotélescope pour détecter les signaux d’énergie venant des systèmes solaire où il serait possible qu’il y ait des civilisations classées en trois niveaux de développement : celles de type 1 peuvent exploiter toute l’énergie de leur planète natale ; celles du type 2 peuvent capter toute l’énergie de leur soleil ; celles du type 3, enfin, maîtrisent l’énergie de l’ensemble de leur galaxie.
En s’appuyant sur l’efficacité énergétique de l’époque, en 1973, l’astronome Carl Sagan a estimé que la Terre était du type 0,7 sur une échelle allant de 0 à 1. (aujourd’hui, nous serions plutôt à 0,72). Comme l’échelle kardashevienne, elle est logarithmique — c’est-à-dire que toute augmentation de la consommation d’énergie a besoin d’un bond en avant considérable dans la production d’énergie —, nous avons les moyens avant d’atteindre le type 1.
Les énergies fossiles ne nous emmèneront pas jusque-là. Les énergies renouvelables comme l’énergie solaire, éolienne ou géothermique sont un bon début, et couplées à l’énergie nucléaire, elles pourraient éventuellement nous mener jusqu’au type 1.
Mais une fois atteint ce niveau, l’échelle de Carl Sagan ne nous sera plus guère utile, sinon comme pensée philosophique de l’histoire. C’est dans ce but que Shermer offre une synthèse des étapes allant du type 0 au type 1, mais pas seulement. Citons les quatre dernières étapes (de celle où nous sommes à la dernière) :
Type 0,7 : les démocraties qui divisent le pouvoir en plusieurs institutions gérées par des personnalités officielles élues par certains citoyens. Les débuts d’une économie de marché.
Type 0,8 : les démocraties libérales donnent le droit de vote à tous les citoyens. Le marché commence à devenir un jeu à somme non nulle, un jeu économique gagnant-gagnant grâce au libre-échange avec les autres États.
Type 0,9 : le capitalisme démocratique - synthèse de la démocratie libérale et du marché libre - s’étend au monde entier grâce à l’action de mouvements démocratiques dans les pays en développement et par la constitution de grands blocs commerciaux tels que l’Union européenne.
Type de 1,0 : La globalisation étend au monde l’accès à l’Internet sans fil et toutes les connaissances numérisées sont accessibles à tous. Une économie globale avec la libéralisation des marchés où tous peuvent commercer avec chacun sans l’ingérence des États ou des gouvernements. Une planète où tous les Etats sont démocratiques et où chacun est libre.
Ce sur quoi Michael Shermer met veut mettre l’accent en décrivant ceci, c’est que toute cette évolution (pour les étapes précédentes, je vous renvoie à la source) n’a pu être accomplie que par des changements de paradigmes culturels, politiques et économiques plutôt que scientifiques. La science a suivi, elle n’a pas précédée (ce qui mériterait de profondes réflexions et de se replonger dans la lecture des grands philosophes de l’histoire).
Une fois le type 1 atteint, il faudra avoir recours à l’échelle de Kardashev et celle-là monte jusqu’aux étoiles…
Source : Los Angeles Times.
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16 août 2008 à 9:47Je trouve assez surprenant que vous ayez une vision darwinienne non téléologique de l’histoire de la vie mais que vous sembliez avoir une vision téléologique de l’histoire de l’homme.
Ceux qui concluent à la fin de l’histoire me laisse, comme l’auteur de l’article du LA times, perplexe. Armés de leurs certitudes et de leur droit d’ingérence qui, dans leur vision de l’histoire leur semble toute naturelle et BONNE, ils sont capables de tout.
16 août 2008 à 10:57Qui parle de fin de l’histoire ? Michael Shermer parle, tout au plus, d’étapes, et Carl Sagan comme Nikolaï Kardashev, plutôt d’effet de seuil que d’autre chose. Je ne vois donc pas vraiment de téléologie dans cela (et encore moins d’eschatologie, ce qu’implique la croyance en la fin de l’histoire (l’inverse n’est pas vrai)).
D’autre part, ce n’est pas parce que je cite et que je commente un article que j’adhère a une position (c’est une erreur dont je suis souvent victime).
Maintenant, l’histoire a-t-elle un sens, je n’en sais rien. A-t-elle des tendances, des logiques, une rationalité ? Certainement. Mais bon, tout dépend ce que l’on entend par histoire, aussi.
Oui, oui, certes, mais nous vivons, en Occident, presque depuis le début avec cette idée, sous une forme ou une autre.
16 août 2008 à 11:36Oui, mais votre opinion nous intéresse, autant sinon plus que celle de Shermer (que je connaissais pas avant d’ailleurs, merci)…
16 août 2008 à 13:08En introduction à un précédent billet, j’ai fait cette citation d’une lettre de Leibniz à Huygens, datée du 30 février 1691 :
Vous devriez faire de même et aimer mieux un Schizodoxe qui vous dit ce qu’il voit qu’un blogger qui vous dit ce qu’il pense.
16 août 2008 à 13:17Je sais pas quoi dire : Est-ce que vous vous sous-estimez, ou vous vous surestimez?
16 août 2008 à 13:18J’aime pas les gens qui se sur-estiment
j’aime les gens qui se sous-estiment
et vice et versa
16 août 2008 à 13:20Vous êtes un abîme de mystères…j’aime ça!
16 août 2008 à 13:36En me comparant à Leeuwenhoek, péché-je par excès ou par défaut ? Allez savoir… de toute façon, ce n’est qu’une citation.
La grande qualité de Leeuwenhoek était d’être curieux, de savoir polir le verre, d’avoir une vue très particulière qui lui rendait l’usage des lentilles grossissantes aisé, d’être un lecteur de la Micrographia de Hooke et d’avoir des diarrhées estivales. Il a donc poli du verre, fabriqué des lentilles et regardé, par curiosité, ses selles avec sa vue si spéciale pour y chercher s’il n’y avait pas des choses, encore plus petites que celles vues par Hooke, mais vivant dans son corps et il a vu ce que personne d’autre n’avez vu souvent pour n’en avoir même pas eu l’idée, voilà tout (il a aussi regardé son sperme, en passant, ce qui a semé une bien belle zizanie, haute, vivace et touffue, d’ailleurs).
16 août 2008 à 13:46Ah oui…Tout d’un coup, je me dis que vous vous sous-estimez.
16 août 2008 à 15:28C’est l’effet doctorat
16 août 2008 à 20:58Je ne sais plus qui avait dit (Bottero ?) qu’être un spécialiste de je ne sais plus quelle période très ancienne (la Mésopotamie ?) revenait à savoir presque tout sur presque rien. C’est cela que semble illustrer ce tableau.
Ce tableau dit deux vérités et un mensonge. La première des vérités est qu’effectivement, plus on sait de chose, plus on a conscience de l’immensité de ce que l’on ignore et qu’à l’inverse, plus on est ignorant, plus on a tendance à se croire savant et compétent. Les seuls domaines épargnés par cela sont ceux qui exigent l’utilisation d’un langage spécifique. J’imagine aussi mal un lycéen dire que les Principia Mathematica sont bourrés d’erreurs qu’affirmer qu’il y a des fautes dans la traduction d’un texte écrit dans une langue dont ils ignorent tout. Malheureusement, d’autres sciences n’ont pas ces privilèges et l’ont entendra le même lycéen dire à des sommités dans ces domaines que tel philosophe est sans intérêt après en avoir lu deux pages, que tel auteur classique n’écrit pas en “vrai français” parce qu’il emploie des mots qui ne sont plus usités ou, encore, que tel événement historique a telle ou telle cause, parce qu’il a vu, sur ce sujet, un film sur M6.
La seconde vérité est qu’il y a en effet un glissement de l’université dans le sens de l’ultraspécialisation (c’est-à-dire l’exact opposé de ce qu’est l’université, de ce point de vue là, la concurrence internationale aggrave considérablement les choses, puisqu’elle ne porte que sur un domaine et qu’on veut tout y résumer). Les réformes actuelles en témoignent. Nous voulons des experts et des exécutants. L’enseignement “général” offert dans certaines grandes écoles revient à chercher l’expertise dans le carriérisme et l’exécution parfaite de la pensée dominante (qui, étrangement, va dans leur intérêt, mais c’est une illusion, ils travaillent au “Bien commun”, à l’”Intérêt général”, etc.).
Le mensonge, c’est qu’un véritable universitaire doit aspirer et travailler tous les jours à une connaissance aussi large que possible. Rien de ce qui est humain (ou divin, ou naturel, etc.) ne doit lui être étranger. De ce fait, la courbe devrait être inverse.
Je renvoie à ces extraits de La barbarie de Michel Henry.
16 août 2008 à 21:06C’est un peu le but de votre site!
(Vous voyez que ça en jette quand vous donnez votre avis!)
16 août 2008 à 21:10Vous me prêtez plus d’ambition que je n’en ai.
16 août 2008 à 21:50“Malheureusement, d’autres sciences n’ont pas ces privilèges et l’ont entendra le même lycéen dire à dans des sommités dans ces domaines que tel philosophe est sans intérêt après en avoir lu deux pages, que tel auteur classique n’écrit pas en “vrai français” parce qu’il emploie des mots qui ne sont plus usités ou, encore, que tel événement historique a telle ou telle cause, parce qu’il a vu, sur ce sujet, un film sur M6.”
Il y a des trous du cul partout. Il n’est pas rare qu’un gus quelconque tente de m’expliquer mon métier. Quand on est con, on est con comme disait Brassens. Le vrai problème, c’est que même les cons peuvent entrer à l’université.
17 août 2008 à 7:44Au regard de ce qu’a écrit Michel Henry, je pense que c’est bien pire que ça.
21 août 2008 à 0:42J’évoquais plus haut Leeuwenhoek, je renvoie à cette citation de Fontenelle qui est assez belle.