Herbert Spencer et le mythe du darwinisme social
Quand le darwinisme est évoqué pour expliquer certaines réalités sociales, il faut souvent faire face, en plus de l’incompréhension due à la relative ignorance des idées de Darwin, à des réactions méfiantes ou hostiles. Il faut subir, à l’occasion, l’insinuation qu’il s’agit là de racisme déguisé, ce contre quoi il est à peu près impossible de se défendre, puisque s’en défendre passera, aux yeux des malveillants, pour le défendre. D’autres, plus instruits, ou plus perfides, évoqueront sans manquer le trop fameux “darwinisme social”, mais de quoi s’agit-il ?

Darwinisme social, capitalisme sauvage, loi de la jungle, néolibéralisme triomphant, que sais-je, encore… Ce sont là autant de façons différentes d’attaquer ce qui n’est unique que dans l’esprit de ceux qui emploient ces termes, car, en vérité, tout cela n’est qu’amalgame, mais un amalgame dont on connaît la généalogie et l’histoire.
En 1944, Richard Hofstadter publiait, à 28 ans, Social Darwinism in American Thought. Ce livre qui allait asseoir la réputation de son jeune auteur et en faire, jusqu’à sa mort en 1970, le grand Mufti devant qui il ne fallait pas moufter à l’université de Colombia. La thèse était simple : le philosophe Herbert Spencer (1820-1903) a travesti le darwinisme pour en faire le support réactionnaire de l’eugénisme, du racisme et du laissez-faire économique. Rien que ça.
Certes, et l’auteur, en convient, cette thèse était fortement empreinte de polémique dans un climat très particulier. En 1944, l’URSS est un allié et beaucoup aux Etats-Unis attribuent la “bonne” santé économique non à l’effort de guerre, mais au New Deal dans lequel on voyait — à raison, mais avec infiniment moins de brutalité — un écho de ce qui s’était pratiqué en URSS dans les années 20. Richard Hofstadter, qui était ouvertement communiste, adhérait sans réserve à cette vision des choses. Pour lui, la crise de 29 était le fruit pourri de la liberté, et il fallait remettre de l’ordre dans tout ça (la même année, Staline mettait fin à la NEP, lui aussi remettait un peu d’ordre…).
C’est donc dans un contexte où ses idées semblent l’emporter que Richard Hofstadter & voulu porter l’estocade (il ne faut jamais oublier que le maccarthysme est une réaction plus qu’une action) au laissez-faire et quoi de mieux que de faire le lien avec l’eugénisme et le racisme qui appartiennent, justement, au corpus idéologique de l’ennemi allemand ? Pour ce faire, il fallait un lien et ce lien, c’est Herbert Spencer.
Herbert Spencer était un philosophe libéral anglais, tout à fait victorien, qui aurait, de l’avis de Richard Hofstadter, fait un usage pseudo-scientifique de l’évolution (dès avant que L’origine des espèces ne paraisse) pour justifier les inégalités sociales issues de la libre concurrence sur un marché sans règles.
Ce n’est pas entièrement faux, mais le lien entre le darwinisme et le social que l’on fait en usant de l’expression polémique “social-darwinisme” n’est pas nécessairement dans ce sens-là . C’est moins le darwinisme et la “survie du plus apte” (formulation de Spencer pour résumer la sélection naturelle) qui justifie le libéralisme économique que le libéralisme économique qui est à l’origine de l’approche darwinienne du fait de l’évolution. C’est de Malthus qu’il part et il y a de la “main invisible” (Adam Smith) dans sa façon de d’expliquer l’adaptation sans intention, le design sans intelligence, dirions-nous, aujourd’hui. D’ailleurs, dans le même genre, la vision cybernétique du monde dans le cadre de l’hypothèse Gaïa de Lovelock évoque beaucoup celle de l’économie par Friedrich Hayek.
Pour revenir à Spencer et à Hofstadter, Tim Leonard , de l’université de Princeton, vient de faire paraître, dans le Journal of Economic Behavior and Organization, un article troublant : “Origins of the Myth of Social Darwinism” [pdf] dans lequel il accuse Hofstadter d’avoir non seulement commis un péché contre les faits en les tronquant, mais — et c’est peut-être plus grave pour un penseur — d’avoir commis un péché contre l’esprit en tenant des raisonnements spécieux et d’en avoir défendu les conclusions fallacieuses par des méthodes souvent douteuses (pour lui, les conservateurs sont tous, peu ou prou, des malades mentaux et devraient parfois pouvoir être traité de même) qui ouvre la grande période du règne de la “political correctness“, dont, en France, on a oublié le sens, comme l’admiration à l’égard Gould et Lewontin (qui étaient, eux, clairement social-darwiniens, mais dans un autre sens) le prouve, par exemple.
Alors, Herbert Spencer était-il social-darwinien ? Certainement pas au sens fantasmé et dénoncé par Hofstadter, mais, oui, il l’était en ce qu’il voyait en l’homme, y compris dans ses pratiques sociales, un animal soumis aux mêmes lois que les autres. Cependant, là encore, comme les autres animaux, l’homme a des caractéristiques qui lui sont propres parmi lesquelles la compassion, la pitié, etc. Son darwinisme ne discrédite pas — il s’en faut de beaucoup — le libéralisme économique, mais il ne le justifie qu’en notant que la nature humaine implique certaines conduites morales et que ce que la loi n’interdit pas, l’animal humain tout autant que l’homme civilisé (qui sont souvent le même) peuvent le considérer comme inenvisageable.
Source : Reason.
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11 septembre 2008 à 8:00[...] le darwinisme, qu’à fonder la politique sur la science. Je pense, concernant ce point, que Spencer avait tout à fait raison : il n’est nullement nécessaire de faire coïncider le droit [...]