L’animal rituel
J’ai parlé hier de ce livre génial, L’agression de Konrad Lorenz dont j’avais déjà cité un extrait plus tôt. Celui-ci pouvait déranger, car il avançait l’idée que l’agression pouvait avoir, en fin de compte, un rôle de structuration sociale et d’apaisement global. L’extrait qui va suivre posera peut-être encore plus de questions aux lecteurs car il montre que l’irrationnel humain a un fondement rationnel dans l’histoire évolutive de l’homme et de tous les autres animaux (j’avais déjà abordé ce point concernant la religion).

Ces autres rites — les rites culturels de l’homme qui se forment au cours de l’histoire — ne sont pas incorporés dans le patrimoine héréditaire; ils sont transmis par la tradition et chaque individu doit les apprendre à nouveau. Si l’on tient absolument à établir une frontière, entre l’”animal” et l’homme c’est là qu’on pourrait précisément la voir. Il est vrai que chez les animaux, une expérience individuellement acquise se transmet également par enseignement et apprentissage, des individus plus âgés aux plus jeunes. Mais une telle tradition n’existe authentiquement que dans des espèces animales où une bonne capacité d’apprendre se trouve combinée à une vie sociale hautement développée. On a pu prouver l’existence de processus de ce genre chez les choucas, les oies cendrées et les rats. Mais les connaissances ainsi transmises se bornent à des choses relativement simples ; connaissances d’itinéraires, de certains aliments ou d’ennemis dangereux; les rats transmettent par exemple la connaissance de certains poisons.
L’élément indispensable que ces traditions animales très simples ont en commun avec les traditions culturelles les plus évoluées de l’homme, c’est l’habitude. En préservant avec ténacité ce qui a été déjà acquis, celle-ci joue un rôle analogue à celui du patrimoine héréditaire dans la formation phylogénétique des rites.
Je n’oublierai jamais une expérience qui m’a fait comprendre combien la fonction de base de l’apprentissage de l’itinéraire d’un oiseau ressemble, en ses effets, à la formation complexe d’un rite humain par la culture. J’étudiais à ce moment-là une jeune oie cendrée que j’avais élevée dés l’oeuf et qui avait transféré sur ma personne tous les comportements qui s’adressent normalement aux parents. C’est un phénomène assez curieux qu’on appelle imprégnation et que j’ai décrit avec plus de détails dans mes autres livres, ainsi que cette oie cendrée elle-même, Martina. Dans sa prime jeunesse Martina avait acquis une habitude bien ancrée : j’avais essayé. lorsqu’elle fut capable de monter sans aide un escalier, à l’âge d’environ une semaine, de la faire venir chaque soir à pied dans ma chambre à coucher au lieu de l’y porter. Les oies cendrées n’aiment pas beaucoup qu’on les touche, cela les effraie, et l’on fait donc bien de leur épargner si possible tout contact physique. Il y a dans le hall de notre maison d’Altenberg, à droite de la porte, un escalier d’honneur qui mène à l’étage supérieur. En face de la porte se trouve une très grande fenêtre. Lorsque Martina, me suivant docilement de prés, entra pour la première fois dans le hall, elle fut effrayée par l’entourage inhabituel et, comme tous les oiseaux, elle se dirigea vers la lumière, ce qui veut dire qu’elle courut, à partir de la porte, tout droit vers la fenêtre en me dépassant, car j’avais déjà le pied sur la première marche de l’escalier. Elle s’arrêta un instant devant la fenêtre, puis après avoir retrouvé son calme, elle revint à moi et me suivit sagement à l’étage supérieur. Le même manège se répéta le soir suivant, avec la différence que Martina raccourcit un peu le détour vers la fenêtre et qu’il lui fallut moins de temps pour se calmer. Pendant les jours qui vinrent, cette évolution continua, le séjour près de la fenêtre fut complètement supprimé et l’oie ne donnait plus l’impression d’avoir peur. Cependant, le détour vers la fenêtre prenait de plus en plus le caractère d’une habitude et il était drôle de voir comment Martina se dirigeait d’un pas décidé vers la fenêtre et, à peine arrivée, faisait demi-tour sans s’arrêter, pour marcher d’un pas aussi décidé vers l’escalier et le monter. Le détour routinier vers la fenêtre devenait de plus en plus court, l’angle de 180° devenait de plus en plus aigu, et âpres un an, il ne restait de l’habitude de ce détour qu’un angle droit : l’oie venant de la porte, au lieu de monter du côté droit, longeait la première marche jusqu’au coin gauche et se tournait brusquement sur sa droite pour monter.
Alors, il arriva un soir que j’oubliai de faire entrer Martina à l’heure habituelle et de la conduire dans ma chambre. Lorsque je me souvins d’elle, le crépuscule était déjà tombé. Je courus vite à la porte et, lorsque je l’ouvris, l’oie se pressa peureusement par la fente, entre mes jambes, et courut contre son habitude devant moi, vers l’escalier. Et voilà qu’elle fit une chose encore plus contraire à ses habitudes! Elle ne prit pas le chemin habituel, mais le chemin le plus court : sans faire le mouvement habituel en angle droit, elle mit le pied sur le côté droit de la première marche et commença à monter en “coupant” obliquement la spirale de l’escalier. Mais, arrivée à la cinquième marche, elle fit quelque chose de réellement bouleversant : elle s’arrêta subitement, son cou s’allongea, signe de grande terreur chez une oie sauvage, et elle sortit ses ailes de leur repli, prête à s’enfuir. En même temps elle poussa le cri d’avertissement. Je crus qu’elle allait s’envoler. Mais elle hésita un instant, fit demi-tour, redescendit les cinq marches et exécuta d’un pas pressé, comme quelqu’un qui doit accomplir une mission très importante, le détour primitif vers la fenêtre. Ensuite elle monta à nouveau, cette fois conformément à l’usage primitif, tout à fait à gauche. Arrivée sur la cinquième marche, elle s’arrêta et se retourna, puis se secoua et salua, deux comportements que l’on observe régulièrement chez les oies cendrées lorsque la peur fait place à l’apaisement. J’en croyais à peine mes yeux. Je n’avais aucun doute sur l’interprétation à donner à ce que je viens de raconter : l’habitude était devenue une coutume que l’oie ne pouvait enfreindre sans être saisie de peur.
D’aucuns trouveront bizarre mon interprétation, mais je peux affirmer que les spécialistes du comportement des animaux supérieurs ont souvent fait des observations analogues. Margaret Altmann, en étudiant sur le terrain des cerfs wapitis et des élans, a suivi leurs traces pendant des mois et des mois avec un vieux cheval et une mule encore plus âgée, et elle a pu faire des observations très caractéristiques sur ses deux collaborateurs solipèdes. Il suffisait d’avoir bivouaqué quelques rares fois au même endroit pour qu’il devienne impossible de faire passer dorénavant par là ces deux bêtes sans jouer, au moins symboliquement, la scène du bivouac, en s’arrêtant pour feindre d’installer le campement et de plier bagages.
Il y a une vieille histoire tragico-comique sur un pasteur d’une petite ville du Far West qui, sans le savoir, avait acheté un cheval monté pendant de longues années par un ivrogne invétéré. Cette rossinante obligeait son révérend maître à s’arrêter devant chaque bistrot et à y entrer au moins un court instant. Le pasteur acquit, de ce fait, une bien mauvaise réputation parmi ses fidèles et finalement, par désespoir, devint vraiment un ivrogne. On a l’habitude de raconter cette histoire comme une plaisanterie. Mais en ce qui concerne le comportement du cheval, elle peut être littéralement vraie.
Le pédagogue, le psychologue, l’ethnologue et le psychiatre trouveront à ces comportements d’animaux supérieurs que nous venons de relater, un air curieusement familier. Il suffit d’avoir des enfants ou d’être un oncle ou une tante à peu près utilisable, pour savoir d’expérience combien les petits enfants s’attachent obstinément à chaque détail familier. Le fait de s’écarter, par exemple en racontant un conte de fées, même légèrement du texte une fois établi, peut provoquer de véritables crises de désespoir. Et qui est capable de s’observer objectivement lui-même, doit admettre que même chez l’homme civilisé adulte, l’habitude, une fois enracinée, devient plus puissante qu’on ne voudrait se l’avouer. Je me suis une fois rendu compte soudainement qu’en roulant en voiture dans la ville de Vienne, j’empruntais toujours pour me rendre dans un certain endroit et pour en revenir, deux itinéraires différents, et ceci à une époque où les sens uniques qui auraient pu m’y obliger n’existaient pas encore. En me rebiffant contre cet “animal à habitude” que je découvrais en moi, j’essayai alors de prendre le chemin du retour pour l’aller et vice versa. Le résultat étonnant de cette expérience fut un sentiment très net d’inquiétude anxieuse, tellement désagréable que dés le premier retour, je choisis le trajet habituel.
L’ethnologue, en lisant mes récits, pensera peut-être à la “pensée magique” de nombreuses populations primitives. Encore très vivace chez l’homme civilisé, elle oblige la plupart d’entre nous à de dégradantes petites sorcelleries, par exemple toucher du bois pour conjurer le mauvais sort, ou jeter trois grains du sel répandu par dessus l’épaule gauche, etc.
Au psychiatre et au psychanalyste, le comportement animal que je viens de décrire, rappellera la manie de la répétition qu’on rencontre dans certaines formes de névroses (qu’on appelle d’ailleurs en conséquence des névroses compulsives) et dont une forme atténuée peut s’observer chez beaucoup d’enfants. Je me rappelle très bien qu’étant petit, je m’imaginais que quelque chose d’horrible arriverait si une fois, en marchant sur les grands pavés devant l’Hôtel de ville de Vienne, je posais le pied sur les lignes qui les séparent. A. A. Milne décrit d’une manière incomparable la même fantaisie dans un de ses poèmes.
Tous ces phénomènes sont, en effet, reliés entre eux en ce sens qu’ils ont une racine commune : un mécanisme de comportement d’une évidente utilité pour la conservation de l’espèce. Il est en effet très utile pour un être vivant, s’il ne comprend pas les relations causales, de pouvoir s’accrocher à un comportement qui s’est montré une fois ou plusieurs fois capable de mener au but désiré, ou d’être inoffensif. Lorsqu’on ignore quels détails sont responsables d’un succès ou de l’absence de danger, on fait bien effectivement de les observer tous, avec une obédience d’esclave. Le principe “On ne peut savoir ce qui arriverait autrement” s’exprime nettement dans de telles superstitions.
Konrad Lorenz, L’agression. Une histoire naturelle du mal, pp. 72-75.
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3 août 2008 à 18:56Excellent!