Mishima : a life in four chapters

Pour moi, je ne me suis jamais intéressé qu’aux lisières du corps et de l’esprit, les contrées au-delà du corps et de l’esprit. Les profondeurs n’ont pour moi aucun intérêt ; je les laisse à d’autres, superficielles et banales qu’elles sont.

Qu’y a-t-il donc à la lisière externe ? Peut-être le néant, sauf quelques rubans agités dans le vide.

Mishima, Le soleil et l’acier, pp. 103-104.



Je crois que c’est sur Arte, il y a très longtemps que j’ai vu Mishima : a life in four chapters de Paul Schrader pour la première fois. J’avais à l’époque enregistré ce film sur une cassette VHS qui doit traîner, encore aujourd’hui au milieu de ses sÅ“urs toutes aussi illisibles depuis que je n’ai plus de magnétoscope, les unes enregistrées à la télévision, les autres achetées. J’ai une formidable collection de cassettes de Panda Film, le génial éditeur du cinéma japonais, mais tout cela est vieux, si vieux.

J’ai vu ce film alors que j’avais déjà lu à peu près tout ce qui avait été traduit en français. Traduit de l’anglais en français, car Mishima connaissait la première de ses langues et avait révisé les traductions et tenait à ce qu’elles servent de base aux traductions en langues occidentales.


Mishima, le film, donc, a trois caractéristiques marquantes : sa structure narrative, son hétérogénéité esthétique et son homogénéité musicale. La structure narrative alterne différents récits dont chacun a sa propre unité esthétique, et lui superpose un découpage en quatre chapitres. Les couches narratives sont :

  1. le récit de la dernière journée de Mishima, celle où il “tente” un coup d’Etat fasciste à la tête de sa milice privée (la Tatenokai, Shield Society, SS, il aimait ce nom anglais et la provocation), les images sont filmées en couleur et d’une façon très réaliste, nous ne sommes pas loin du docufiction. ;
  2. celui qui va de son enfance à cette dernière journée : son rapport à sa grand-mère, son homosexualité, la littérature, son cheminement politique. Le noir et blanc crée une certaine distanciation, mais le réalisme domine. ;
  3. enfin, trois adaptations d’histoires de Mishima, qui forme le noyau des trois premiers chapitres : Beauté avec Le Pavillon d’or, Art avec Kyoko House (je n’ai pas mis la main sur l’édition française de ce texte dans ma bibliothèque, désolé, je laisse donc le titre anglais) et Action avec Chevaux échappés (le troisième volume de la tétralogie La mer de la fertilité dont le dernier manuscrit est remis à l’éditeur par l’auteur le jour même de sa mort).

Toutes ces couches narratives se rejoignent par leur conclusion — l’incendie du Pavillon d’or, le double suicide d’amour sado-masochiste à la fin de Kyoko’s House, le seppuku du terroriste d’extrême-droite à la fin de Chevaux échappés, celui de Mishima, enfin, de la même façon qu’il l’avait décrit dans ce dernier livre et telle qu’il l’avait joué en dans l’adaptation d’un de ses plus beaux textes, Patriotisme (nouvelle du recueil La mort en été) — et forme le dernier chapitre, Harmonie de la plume et de l’acier, là où la pensée rejoint l’action dans la mort.

L’unité n’est possible que grâce au génie de trois hommes : Paul Schrader qui dirige le film, Ken Ogata qui joue, non, qui est Mishima (ah ! la scène du tout début où il revêt son uniforme !) et Philip Glass le musicien.

Si les morts sont les soli, si la violence est le rythme, la musique de Glass est le continuo. L’image du film est sublime, de cela, il n’y a pas à discuter, mais je crois que je pourrais “voir”ce film les yeux largement clos, uniquement par à la musique, grâce à la bande-son, car la musique se mélange à chaque instant aux sons parasites, au bruit de la vie qui foisonne et qui entoure Mishima.

L’harmonie de la plume et de l’acier est ce vers quoi le film et la vie de Mishima tendent. Voici ce que ce dernier disait lors de sa harangue devant des soldats qu’il espérait soulever :

Nous voyons le Japon se griser de prospérité et s’abîmer dans un néant de l’esprit… Nous allons lui restituer son image et mourir en le faisant.

On a voulu voir dans la mort volontaire de Mishima un seppuku classique et formalisé de protestation comme celui de l’époque Tokugawa ou Edo. Non, la mort de Mishima est celle des combattants désespérés de la guerre d’Ônin qui s’éventraient sans art au sommet des châteaux assiégés et dévorés par les flammes et qui jetaient à la face des ennemis leurs entrailles fumantes. Mishima a balancé des tripes pleines de sang, de merde et d’encre à la gueule d’un Japon de salary-men, d’otakus et de schoolgirls.

Et rien ne s’est passé.

Mais, comme disait sa mère à ceux qui lui présentaient leurs condoléances :

Ne le plaignez pas.

Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire.

Dans le cadre du mois du cinéma japonais organisé par Wild Grounds, à la dernière limite :)


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2 commentaires pour “ Mishima : a life in four chapters ”

  1. [...] - Schizodoxe sur Mishima: a life in four chapters. [...]

  2. Tiens il faudrait que je fasse une chronique de Hardcore du même Paul Schrader.

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