La barbarie
Qu’est-ce que donc que la culture ? Toute culture est une culture de la vie, au double sens où la vie constitue à la fois le sujet de cette culture et son objet. C’est une action que la vie exerce sur elle-même et par laquelle elle se transforme elle-même en tant qu’elle est elle-même ce qui transforme et ce qui est transformé. “Culture” ne désigne rien d’autre. “Culture” désigne l’autotransformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d’accomplissement plus hautes, afin de s’accroître. Mais si la vie est ce mouvement incessant de s’autotransfomer et de s’accomplir soi-même, elle est la culture même, ou du moins elle la porte inscrite en elle et voulue par elle comme cela même qu’elle est.

Certains lecteurs se sont sans doute rendu compte que le sujet de l’enseignement supérieur est, chez moi, ce que l’on pourrait appeler un sujet sensible. Je dois cela à mes expériences personnelles et aux réflexions que j’ai menées notamment en lisant Michel Henry.
La destruction de l’Université par le monde de la technique revêt une double forme : c’est d’abord l’abolition de la frontière qui, à titre d’indice de leur différenciation fonctionnelle, séparait jusqu’à présent Université et société ; c’est, en second lieu, cette barrière une fois abattue, l’irruption de la technique au sein même de l’Université et l’anéantissement de celle-ci en tant que lieu de culture.
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Les études n’ont-elles pas pour but de procurer un métier ? A vrai dire, en tant que développement des potentialités constitutives de la subjectivité individuelle et cela par l’exercice répété de la transmission des savoirs, l’enseignement rend celui qui en bénéficie immédiatement apte à un certain nombre d’activité à leur perfectionnement aussi bien qu’à l’acquisition de dispositions nouvelles. Il va de soi que plus le niveau de cet enseignement est élevé, plus grands sont le choix et le nombre des “débouchés” offerts. L’idée au contraire de limiter les connaissances à celles qui seront effectivement mises en pratique est à la fois criminelle et contradictoire. Contradictoire à cause de la fluctuation de la demande dans un monde en évolution et ainsi de la nécessité d’une adaptation constante, laquelle est fonction du degré d’intelligence ainsi que de l’ampleur des connaissances maîtrisée. Criminelle parce qu’elle signifie pour l’individu l’arrêt de son développement potentiel, la réduction délibérée de son être à la condition de rouage du dispositif techno-économique.
En lisant le passage qui précède (pp 211 et 212), on voit que par la phénoménologie heideggerienne, c’est la vision Spengler et de Jünger qui apparaît en filigrane. Le regard de Spengler sur la technique est l’un des plus intéressants et des plus constructifs, peut-être. Il est un technophile technophobe. Un homme qui aime, admire et connaît la technique (Spengler, bien qu’il ait soutenu une thèse de philosophie sur Héraclite, a reçu une formation scientifique et a enseigné les sciences), mais qui sait sa force et son autonomie et qui, par conséquent, sait qu’il parfois la craindre et qu’il faut éviter absolument qu’elle sorte de son domaine pour imposer ses lois au-delà de son propre domaine, comme elle le fait aujourd’hui en s’imposant au monde universitaire.
Le critique de la Science par Michel Henry est double, elle est celle d’une science qui refuse, contre sa propre essence, de rendre compte de tous les phénomènes, et qui en même temps veut, en se rabaissant en technique, en art de l’exécution (pour reprendre un mot de Mishima), être l’outil de décision universel et absolu.
Une armée de maîtres non qualifiés, recrutés à la hâte pour encadrer l’afflux des élèves provoqué par la généralisation de l’enseignement secondaire en même temps que par l’essor démographique, s’est trouvée d’un seul coup titularisable et titularisé. Du même coup aussi, parce que ce n’était plus le contenu des savoirs qui importait, ceux qui en avaient acquis la maîtrise n’étaient plus à leur place dans une institution où les nouveaux enseignants étaient aussi incultes que leurs élèves. Agrégés, certifiés et autres docteurs devinrent l’objet de persécutions et de vexations multiples : à eux les postes les plus excentriques, les établissements les moins reluisants, les classes les plus difficiles. Comme toujours dans la lutte des plus nombreux, des faibles — en l’occurrence ceux qui ne savaient rien — contre les forts — les diplômés —, se doublait d’un renversement des valeurs au terme duquel les valeurs du savoir n’importaient plus dans l’Université et devaient céder la place à d’autres plus appropriées, la bonne volonté, le sens social, le dévouement, l’amour des enfants, des déshérités, etc. Le renversement des valeurs trouve son achèvement dans l’idéologie politique dont il dévoile le sens véritable : l’égalitarisme, la lutte contre l’élitisme, etc.
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Le point extrême de ce déferlement nihiliste, le plus grand danger fut atteint lorsque que, conformément à la prédiction nietzschéenne, les forts se laissèrent gagner par l’idéologie et le ressentiment des faibles, prenant la tête du cortège et allant cracher avec eux sur la tombe de la culture. C’étaient des professeurs en titre, des présidents d’Université qui contestaient le titre et la fonction de professeur, prônaient leur élimination des conseils d’Université, le cadre unique, la suppression des thèses, c’est-à -dire de toute norme qualificative pour l’enseignement supérieur. Ce n’était pas une catégorie professionnelle à vrai dire, c’était la possibilité même d’un enseignement supérieur qui était mise en cause quand le service lié à la condition de professeur se trouvait contesté à son tour. Car tout enseignement supérieur résulte d’une recherche en soi infinie aboutissant à des conférences dont la préparation demande des mois ou des années, doit normalement aboutir, d’autre part, à la publication d’ouvrage ou se construit une bonne partie de la culture d’un pays et d’un temps.
Ce passage (pp. 215-216) est d’autant plus frappant de lucidité qu’il date de 1987. Michel Henry a eu la parfaite intuition de ce qui tuait l’université et les récentes réformes voulues par le gouvernement ne sont que le coup de grâce terminal (à moins que l’on en soit déjà à la profanation de sépulture). Il n’y a pas d’excellence sans élitisme, ni sans échec. Vouloir réduire l’échec de façon purement comptable (80 % de réussite au baccalauréat !) aboutit à la fin de l’excellence et à la destruction des élites intellectuelles (ou, pire, à leur abâtardissement dans la médiocrité et le bavardage), mais aussi, et c’est un résultat pervers dont on parle peu, à l’exclusion de tous ceux qui ne sont plus de cette élite, fut-elle une élite dénaturée. Si deux enfants sur dix obtiennent le baccalauréat, qui est le premier grade universitaire et, pour ainsi dire, le concours d’entrée à la fac, les huit autres n’ont pas de honte à avoir et leur avenir reste ouvert. L’inverse n’est pas vrai. Si huit réussissent, non seulement ils n’ont aucun mérite ni aucun fruit à en retirer, mais les deux qui échouent sont frappés d’opprobre. Les autres conséquences, on les liera dans ce livre génial et subversif (subversif ici et maintenant, ce n’est pas de la subversion a posteriori comme on aime tant en faire).
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28 juillet 2008 à 11:48Et au prochain que j’entends dire : ” Ah mes les gamins ils savent pas ce qu’ils veulent faire, 2 années fourre-tout à l’université c’est parfait pour qu’ils puissent trouver leur voix/voie” je plante moi même le poteau sur lequel il sera pendu.
28 juillet 2008 à 13:47Ce sera plus rapide que de le pendre à l’arbre qu’il plante lui-même en pensant cela, mais le résultat sera, au fond, le même, sauf que plus tôt il sera pendu, plus les gamins auront de chance de s’en tirer.
28 juillet 2008 à 14:07Je pense que le problème est pas le fait qu’il y ait des élites , mais plutôt que leur reproduction est plus proche d’un modèle monarchique que démocratique.
28 juillet 2008 à 14:20De plus on peut critiquer le fait qu’aujourd’hui le bac soit donné et qu’il n’est plus le diplôme de sélection a l’entrée en université mais de toute facon maintenant la sélection se fait dans l’université même parce que il ne faut pas oublier que aujourd’hui c’est quelque chose comme 1/4 des eleves en première année qui valide leur licence et cette part d’eleve diminue au fur et a mesure que le nombre d’année augmente , l’université reste quand même assez sélective bien plus qu’on n’essaie de nous le faire croire avec un 80% de bachelier.
28 juillet 2008 à 14:49Alex oui l’Université sélectionne encore, car la compète est internationale alors quand il faut s’aligner avec les chinois, coréens, japonais hindous ou même Américains il faut être à la hauteur. Mais le drame est que ces personnes bien aiguillées à 16 ans seraient d’excellents plombiers ou autres et ne seraient pas frustrés et amers, voilà ce qui est pathétique, merci Lionel.
freemind
28 juillet 2008 à 16:37Moi je crois que les jeunes sont de plus en plus intelligents ils grandissent avec des outils fantastiques comme internet justement et leurs parents n’ont jamais étés aussi nombreux a avoir un niveau bac etc.
La sélection d’une élite n’a rien à voir avec cet état de fait puisque le 1% de plus intelligents sera toujours l’élite seulement ils sont beaucoup plus forts qu’avant et ce n’est plus l’enseignement qui les produit.
De plus leurs buts ne sont pas les mêmes et c’est donc dur de comparer car ils emploient leur intelligence a des fins différentes.
On est dans la continuité de l’évolution humaine et il ne suffit plus de savoir lire et compter pour être un intellectuel.
Quand j’entends ces profs et ces universitaires qui croient que le niveau baisse parce que les jeunes font plus de fautes d’orthographe ou connaissent moins bien les auteurs académiques ça me fait bien rigoler car en réalité ils sont aveuglés par la peur que leur inspire la rapidité de l’évolution intellectuelle générale.
Quel que soit les domaines intellectuels on trouve les meilleurs de tous les temps dans la génération actuelle.
Il suffit d’ouvrir les yeux.
28 juillet 2008 Ã 17:04@ Electronike : LOL (?)
28 juillet 2008 à 17:13Enoch : je crois que c’est effectivement la bonne réponse à Elctronike. LOL
17 août 2008 à 20:57http://aucollege.over-blog.fr/article-21700255.html
18 août 2008 à 7:12Ouais, mais avant ils ne connaissaient ni Koh Lanta ni Secret Story, ils étaient trop nuls.
18 août 2008 à 15:31Je vous trouve très méchant avec les lycéens Schizodoxe