L’eugénisme en Suisse et les fourmis

J’ai évoqué le fait que Lafacadio Hearn avait écrit un texte étrange sur les fourmis. Les insectes sociaux ont souvent été un modèle pour les réflexions politiques. C’est par exemple le cas d’un très célèbre entomologiste, spécialiste des fourmis (comme Edward Wilson) : le Suisse Auguste Forel (1848-1931).





Voici un extrait de Homme et fourmi. Comparaison de la société des fourmis à celle de l’homme. Programme humain praticable, publié à Lausanne en 1923 (cité dans Si les lions pouvaient parler de Boris Cyrulnik, p. 606) :

Il n’existe pas d’antithèse entre la “nature” et la “civilisation”. Toute cette dernière s’est élevée chez l’homme sur une base naturelle, sur la croissance de notre cerveau et de ses fonctions. Tout ce qui est artificiel chez nous, correspond à une surélévation graduelle des bases naturelles héréditaires. Nous n’avons qu’une chose de plus à faire : découvrir les parasites nocifs de la civilisation et les détruire à mesure. La nature héréditaire s’en est chargée elle-même dans les anciens temps, en faisant promptement disparaître les individus incapables par sélection naturelle, pour conserver les meilleurs. Au lieu de faire le contraire, comme aujourd’hui par nos guerres, notre alcoolisme, notre fausse hygiène sentimentale et notre chauvinisme affectif, apprenons à faire une bonne et utile sélection artificielle et rationnelle eugénique. Pour cela, songeons aux moyens de multiplier les meilleurs, ainsi que de stériliser les incapables et les nuisibles. C’est donc un devoir social sacré des meilleurs de se multiplier au lieu de capitaliser leur argent au détriment de leurs enfants, qu’ils incitent ainsi à la paresse.

On trouve de fréquentes comparaisons entre hommes et fourmis dans le corpus marxiste de l’époque (eugénisme compris — il faudra que je finisse ce que j’avais commencé d’écrire sur l’eugénisme dans la seconde République espagnole).

D’ailleurs, d’une façon cocasse, Edward Wilson avait bien dit, un jour, que le communisme était une idéologie parfaite… pour les fourmis ! Cependant, avec Forel, nous ne sommes pas dans le marxisme, mais le climat intellectuel était le même pour tous et la Suisse a été un état eugéniste.


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10 commentaires pour “ L’eugénisme en Suisse et les fourmis ”

  1. Sciences et politique ou les dangers du scientisme. Le danger n’est pas dans l’attitude qui consiste à aborder la politique du point de vue de l’entomologiste, de la science mais plutôt de notre incapacité à définir “scientifiquement” ceux que sont les meilleurs ou les nuisibles sans poser par avance un modèle politique a priori; ce qui rend la science esclave d’une certaine politique définie à l’avance au lieu d’être l’outil qui permettrait de définir la meilleure politique possible.

  2. J’ai précisément une lecture inverse : peu importe que l’on puisse définir scientifiquement les meilleurs ou les nuisibles, la science n’a pas à définir la politique ou la morale.

  3. Ce qui revient, au final, au même: si vous pensez que la science n’a pas à s’occuper de morale et de politique, je pense qu’elle en est incapable et que, si elle le fait, cela mène à coup sûr à un désastre humain d’une politique scientifiquement organisée.

  4. C’est très différent. Si on considère qu’elle ne doit pas le faire parce qu’elle n’y est pas arrivée et qu’à ce jour elle n’en est pas capable, mais que si elle l’était, elle devrait le faire, alors, étant donné que, par définition, la science progresse et qu’aux erreurs du passé succèdent les erreurs du présent, on arrivera de nouveau, comme par le passé à l’établissement d’une “vérité” scientifique qui s’imposera et qui trouvera légitimement son application politique.

    Prenez Herbert Spencer. Il croyait — et toute la science de son époque avec lui — qu’il y a avait des hommes inférieurs, que c’était dû à l’hérédité et qu’il serait mieux qu’ils soient stériles. Face à cela, l’attitude que vous suggérez, consiste à dire que la science est légitime à imposer une politique (or, il y avait un consensus scientifique et personne — sinon quelques réactionnaires — ne niait que la la science était parfaitement capable à dire la vérité sur ce point). Et on a stérilisé massivement les “whites trash” ruraux en Virginie-Occidentale, en Suède, en Finlande, etc.

    Spencer avait la même position scientifique, mais il était persuadé — et, sur ce dernier point, je le suis comme lui — que la science n’avait pas à s’imposer face à la morale ou à la politique et que stériliser un “crétin” était peut-être scientifiquement le meilleur des choix possibles, mais que moralement, juridiquement et politiquement c’était strictement impossible, indéfendable et inadmissible.

    C’est au nom de ce même principe que je considère que ceux qui nient Darwin doivent avoir autant de droits moraux, juridiques et politiques que les autres et même qu’ils ont le droit d’enseigner que l’évolution n’existe pas à leurs enfants, sinon, nous tombons dans le coup d’état permanent des “vérités” scientifiques (prenez le racisme : on est passé d’un racisme scientifique à un antiracisme pas plus scientifique au regard des connaissances et des contextes mentaux des différentes époques, mais dans les deux cas, on suspend son jugement sur les autres hommes à l’opinion majoritaire des scientifiques).

    La morale vient de la Nature ou de Dieu (c’est à dire de l’évolution au sens darwinien). La science est la connaissance de la Nature, la théologie celle de Dieu. Suivant ses préférences ou sa culture, on éclairera la morale avec la théologie ou la science, voire avec les deux, mais la connaissance d’une cause ne change rien à la conséquence.

  5. Je dois peut-être préciser ma pensée. La science n’a pas à s’occuper de morale et de politique parce qu’elle en est incapable et qu’ELLE LE RESTERA puisque définir le mieux ou le bon est hors de sa portée (à titre définitif). Le mieux et le bon sont une affaire d’éthique qui transcende la science, la matière.

    Nous arrivons donc au même postulat: la science ne doit pas (plus) s’occuper de morale ou de politique.

  6. “— et je le suis à sa suite —”… « stériliser un “crétin” était peut-être scientifiquement le meilleur des choix possibles, mais que moralement, juridiquement et politiquement c’était strictement impossible, indéfendable et inadmissible ».

    Impossible…? Indéfendable…?Inadmissible…? trois fois pourquoi.

  7. Martac :

    “— et je le suis à sa suite —”… « stériliser un “crétin” était peut-être scientifiquement le meilleur des choix possibles, mais que moralement, juridiquement et politiquement c’était strictement impossible, indéfendable et inadmissible ».

    Impossible…? Indéfendable…?Inadmissible…? trois fois pourquoi.

    “Et je le suis à sa suite”… j’ai parfois des formules particulièrement malheureuses et suivre et être, à la première personne du présent, ça se ressemble trop… :) Je vais aller corriger cette tournure sans tarder…

    Pourquoi trois fois ? Impossible moralement, indéfendable juridiquement et inadmissible politiquement (on peut former d’autres couples, j’en conviens, mais il y a trois aspects qui sont ceux que je viens d’indiquer : la morale, le droit et la politique). Et puis, en me répétant, cela permet d’affirmer on ne peut plus clairement une chose. Et la triple répétition est une forme de la rhétorique classique :)

  8. Thierry :

    Je dois peut-être préciser ma pensée. La science n’a pas à s’occuper de morale et de politique parce qu’elle en est incapable et qu’ELLE LE RESTERA puisque définir le mieux ou le bon est hors de sa portée (à titre définitif). Le mieux et le bon sont une affaire d’éthique qui transcende la science, la matière.
    Nous arrivons donc au même postulat: la science ne doit pas (plus) s’occuper de morale ou de politique.

    J’ai tendance à être trop scolastique, parfois. A toujours insister sur la différence entre le fait et le droit, par exemple. Disons que pour moi, c’est de droit que la science ne doit pas peser sur la politique alors que pour vous, j’avais cru comprendre que c’était uniquement de fait.

    Pour faire un double parallèle, je pense que la science peut, de droit, dire la position de tel atome à tel instant très éloigné dans le temps et dans l’espace (dans une autre galaxie dans des milliards d’années, par exemple), mais que, de fait, cela ne se fera pas. A l’inverse, je pense que la science ne peut, de droit, juger du Bien et du Mal, mais que, de fait, elle peut être l’outil qui nous donne l’intégralité des éléments à partir desquels on peut en juger.

    Mais encore une fois, j’ai bien conscience d’avoir donné là une tournure à la conversation qui peut paraître étrange à qui ne considère pas la scolastique comme étant trop de la balle qui tue de la mort à donf’.

  9. “Disons que pour moi, c’est de droit que la science ne doit pas peser sur la politique alors que pour vous, j’avais cru comprendre que c’était uniquement de fait.”

    Voilà qui est parfaitement résumé!

  10. [...] ont des raisons historiques de se méfier. Les grands programmes eugénistes (au moins les théories), les stérilisations forcées, voire l’euthanasie de la fin du XIXème siècle aux années [...]

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