L’animal agressif
Un jour peut-être, le Jour, en fait, l’agneau et le lion seront côté à côte et l’un n’aura plus peur de l’autre et l’autre n’aura plus besoin de tuer pour vivre. Les lions, entre eux, ne se battrons plus entre mâles, ils n’extermineront plus les lionceaux d’autres portées, ne soumettront plus les femelles par la violence. Peut-être, alors, que même l’homme sera en paix avec lui-même et avec les autres. Mais en attendant cela, cet état évoqué par certains, l’agression entre les êtres d’espèces différentes ou de même espèce est non seulement inévitable, mais, qui plus est, nécessaire pour qu’en fin de compte une certaine paix soit malgré tout possible : l’agression, c’est la paix. C’est un paradoxe que la civilisation parvient, parfois à résoudre, mais dès qu’elle recule, c’est lui qui est la seule loi.

Illustrons ces variations de frontière par un rapport déjà ancien concernant le comportement territorial des cichlides : des quatre poissons de cette espèce mis dans un grand bassin, le m‚le A, le plus fort, occupa immédiatement le coin à gauche, en bas, à l’arrière-plan, pourchassant sans pitié les trois autres poissons tout autour du bassin. Bref, il réclamait l’aquarium tout entier comme son territoire. Après quelques jours, le m‚le B s’était cependant approprié une place minuscule à fleur d’eau, dans le coin diamétralement opposé, à droite, en haut, où il résista vaillamment aux attaques du premier mâle A. Occuper un endroit près de la surface est pour un poisson en quelque sorte un acte de désespoir ; il s’expose ainsi à de grands dangers ; mais c’est une protection contre son congénère qui, pour les raisons mentionnées, attaque moins vigoureusement en un lieu pareil. Le propriétaire d’un tel territoire a donc pour alliée la peur que la surface inspire à son méchant voisin. Au cours des jours qui suivirent, l’espace défendu par B augmenta à vue d’Å“il, s’élargissant notamment de plus en plus vers le bas. B finalement établit son quartier général dans le coin droit, au premier plan, au fond de l’aquarium, et acquit par la force un territoire d’une valeur comparable à celui de A. C’est à partir de ce moment seulement que ses chances vis-à -vis de A étant égales, il refoula rapidement celui-ci assez loin pour que le bassin se trouve divisé en deux parties sensiblement égales. Quel joli spectacle que celui de deux poissons patrouillant maintenant sans cesse le long de la frontière, en se menaçant mutuellement! Puis un beau matin à nouveau un affrontement eut lieu, tout à fait à droite, là où B s’était installé au début ; celui-ci ne posséda plus désormais que quelques centimètres carrés de territoire. Je sus immédiatement ce qui s’était passé. A s’était accouplé et, comme chez tous les gros cichlides les deux époux se partagent fidèlement la tâche de défendre leur territoire, B devait maintenant subir une double pression, ce qui avait sensiblement comprimé son territoire. Le lendemain, les deux antagonistes se menacèrent à nouveau, face à face, au milieu du bassin, mais cette fois ils étaient, en tout, quatre. B lui aussi avait trouvé une épouse ; l’équilibre vis-à -vis de de la famille A était rétabli. Une semaine après, je trouvai la frontière complètement déplacée v’ers le coin gauche de l’arrière-plan, en plein territoire A. La raison en était simple. Le couple A venait de frayer et comme les deux époux se relevaient pour garder et soigner les Å“ufs, un seul à la fois pouvait se consacrer à la défense de la frontière. Lorsque, quelque temps après, le couple B eut également frayé, la répartition originale de l’espace en deux parties égales fut aussitôt rétablie. Julian Huxley a très joliment illustré ce comportement par une métaphore de physique, en comparant les deux territoires à deux ballons qui, dans un récipient fermé, s’aplatissent l’un contre l’autre en s’agrandissant ou en rapetissant suivant la pression intérieure de chacun d’eux.
Ce mécanisme de la lutte territoriale — mécanise très simple au point de vue de la physiologie du comportement — résout presque idéalement le problème de savoir comment, sur un territoire restreint, répartie des animaux semblables équitablement, c’est-à -dire en sorte que la totalité de l’espèce en profite. Ainsi, même le plus faible peut, bien que dans un espace relativement modeste, vivre et procréer. Cela est très important surtout pour les animaux qui, tels certains poissons et reptiles, atteignent leur maturité sexuelle longtemps avant d’acquérir leur taille définitive. Quel résultat pacifique du “principe du mal” !
Le même résultat peut être obtenu chez certains animaux sans qu’intervienne l’agressivité. Théoriquement, il suffit que deux animaux de la même espèce ne puissent se supporter pour qu’en conséquence ils s’évitent. Dans une certaine mesure, cela vaut déjà pour les marques olfactives des chats (p. 41) bien qu’à l’arrière-plan se profile dans ce cas également une menace muette d’agression réelle. Mais il y a aussi des vertébrés exempts de toute agressivité intraspécifique et qui s’évitent tout de même systématiquement. Certaines grenouilles, surtout les arboricoles, sont, la période de procréation mise à part, des solitaires invétérés, et leur répartition à travers le territoire est très régulière. Des chercheurs américains ont découvert récemment que ceci est dû au simple fait que chacune de ces bestioles s’enfuit lorsqu’elle en entend croasser une autre. Cette découverte n’explique pas néanmoins comment les femelles, qui dans la plupart des espèces de grenouilles sont muettes, peuvent se répartir elles aussi d’une manière régulière.
Nous pouvons accepter comme certain que la fonction la plus importante de l’agression intraspécifique est de garantir la répartition régulière d’animaux d’une même espèce à travers un territoire. Ce n’est pourtant pas la seule! Charles Darwin avait déjà vu avec justesse que les combats entre rivaux, notamment entre mâles, favorisent la sélection naturelle, c’est-à -dire la sélection des meilleurs et des plus forts. La force et la vigueur du père offrent un avantage immédiat pour la progéniture, dans les espèces où celui-ci participe activement à l’élevage et surtout à la défense des petits. Il y a un rapport évident entre les soins donnés aux petits par les mâles et les luttes entre rivaux; c’est encore plus visible pour les animaux qui ne sont pas sédentaires comme ceux dont nous venons de parler, mais qui errent de-ci de-là en nomades : par exemple, les gros ongulés, les singes habitant au sol et bien d’autres. Chez ces animaux, l’agression ne joue pas le rôle essentiel pour la répartition dans l’espace, le spacing ont. Pensons par exemple aux bisons, aux antilopes, aux chevaux, etc., qui forment de grands troupeaux et qui, ayant une nourriture abondante à leur disposition, ne connaissent ni frontières de territoire, ni jalousie spatiale. Néanmoins les mâles de ces espèces luttent d’une façon véhémente et dramatique. Aucun doute que la sélection favorisée par ce comportement combatif n’ait produit des défenseurs de troupeau et de famille particulièrement robustes et vaillants. Aucun doute non plus que cette fonction que la défense du troupeau exerce dans l’intérêt de l’espèce, n’ait conduit, inversement, la sélection à favoriser des combats impitoyables entre rivaux. Ainsi se sont formés des combattants aussi impressionnants que les énormes bisons mâles ou les mâles de certaines espèces de babouins; chaque fois que leur troupeau est attaqué, ils entourent ses membres plus faibles d’une courageuse ceinture défensive.
Mentionnons, en relation avec les combats entre rivaux, un fait qui, particulièrement surprenant, voire paradoxal, frappe souvent le profane, et qui aura la plus grande importance pour la suite de nos réflexions : la sélection purement intraspécifique produit à l’occasion des formes, des comportements, qui non seulement manquent de toute valeur adaptive, mais peuvent même nuire directement à la conservation de l’espèce. C’est pour cela que j’ai tellement souligné, au paragraphe précédent, que la défense de la famille — qui est une forme de confrontation avec le milieu extra-spécifique — a produit la lutte entre rivaux, et celle-ci, à son tour, les mâles guerriers. Mais si c’est la rivalité sexuelle seule qui sélectionne dans une certaine direction, sans que les exigences du monde extérieur jouent dans l’intérêt de l’espèce, il peut y avoir parfois une production de formes bizarres, parfaitement inutiles à l’espèce en tant qu’espèce. La ramure du cerf, pour donner un exemple, a été exclusivement développée au service de la lutte entre rivaux; un individu à qui elle fait défaut, n’a pas la moindre chance d’avoir des descendants. Mais comme tout le monde le sait, en dehors de cela, la ramure ne sert à rien. Contre les bêtes féroces, les cerfs mâles se “défendent uniquement avec leurs sabots, jamais avec leur ramure. Seul le renne a pour ainsi dire fait d’une nécessité une vertu, en “apprenant” à pelleter la neige avec un andouiller élargi.
La sélection sexuelle effectuée par la femelle peut avoir le même effet que la lutte entre rivaux. Chaque fois que nous voyons, chez le mâle, une profusion extrême de plumes multicolores, des formes bizarres etc. nous pouvons suspecter les mâles de ne plus combattre : c’est la femelle qui a le dernier mot dans le choix de l’époux ; le mâle n’a aucun “recours” contre sa décision. Les paradisiers, le combattant, l’argus, le canard mandarin, illustrent bien cette situation. La poule faisane de l’espèce argus réagit aux grandes rémiges, splendidement ocellées, du coq qui les étale devant elle en faisant sa cour. Ces ailes sont si énormes que le coq ne peut presque plus voler, mais plus elles sont grandes, plus elles excitent la poule. Le nombre de descendants engendrés par le coq pendant un certain laps de temps est directement proportionnel à la longueur de ces rémiges. Même si, sous un autre aspect, leur développement extrême lui fait tort — il sera peut-être mangé plus tôt par une bête féroce qu’un rival aux caractères sexuels secondaires moins exagérés — il laissera derrière lui autant, si ce n’est plus, de descendants que ce dernier; c’est pourquoi la capacité de développer des plumes pectorales énormes se conservera, à l’encontre de son intérêt pour la conservation de l’espèce. On pourrait aussi bien imaginer que la faisane argus réagisse à un petit point rouge sur les ailes du mâle, petit point rouge qui disparaît lorsqu’il les plie et n’entrave nullement sa capacité de voler ou de se camoufler. Mais l’évolution de l’argus s’étant une fois pour toutes engagée dans cette voie sans issue, les oiseaux de cette espèce ne trouveront plus jamais la solution raisonnable et ne se décideront jamais à arrêter ce non-sens. Nous nous trouvons ici pour la première fois devant un aspect vraiment étrange et, toute réflexion faite, inquiétant de la phylogenèse. Bien sûr, nous savons que la méthode d’essai et d’erreur employée par les “grands constructeurs” se solde parfois par des plans qui ne sont pas précisément des plus rationnels. Dans le règne animal et végétal il y a naturellement, à côté d’adaptations appropriées, des choses peu pratiques, bien que pas assez désavantageuses pour que la sélection naturelle puisse les éliminer. Mais la situation que nous venons de décrire est bien différente : là ce n’est pas la sélection — juge sévère de ce qui est conforme au but et de ce qui ne l’est pas — qui aurait “fermé un peu les yeux” pour laisser passer une construction de deuxième rang; non, c’est elle-même qui a mené dans cette voie sans issue ! Pareille mésaventure arrive toujours quand la sélection se fait uniquement par la concurrence des congénères à l’intérieur de l’espèce sans rapport avec le milieu extra-espèce.
Mon maître, Oskar Heinroth, avait l’habitude de dire en plaisantant : “A côté des plumes du faisan argus, le produit le plus stupide de la sélection uniquement intra-espèce est, en Occident, le rythme de travail de l’homme civilisé.” L’existence sans répit dans laquelle s’est précipitée notre humanité industrialisée et commercialisée fournit, en effet, un excellent exemple d’une évolution, Å“uvre exclusive de la concurrence entre congénères et qui manque son but. Les hommes d’aujourd’hui souffrent e la maladie des managers, d’hypertension artérielle, d’atrophie rénale et d’ulcères d’estomac ; ils sont torturés par des névroses, ils retombent à l’état de barbarie parce qu’il ne leur reste plus de temps pour des intérêts d’ordre culturel. Et tout cela peut être évité; rien ne les empêche, en fait, de s’arranger entre eux pour travailler dorénavant un peu plus lentement. Théoriquement au moins car, dans la pratique, ils ne s’en passent pas plus facilement que les faisans argus de leurs longues plumes.
Konrad Lorenz, L’agression, pp. 43-47.
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22 juillet 2008 à 17:35Très intéressant ! Encore !
22 juillet 2008 Ã 19:23Sans doute un autre passage amusant avant la fin de la semaine
31 juillet 2008 à 9:41[...] aux allures erratiques de l’animal politique, de l’être humain. J’en ai déjà cité un long passage, je le ferai de nouveau, peut-être plusieurs fois, mais le mieux est de l’avoir chez soi et [...]
1 août 2008 à 10:03[...] parlé hier de ce livre génial, L’agression de Konrad Lorenz dont j’avais déjà cité un extrait plus tôt. Celui-ci pouvait déranger, car il avançait l’idée que l’agression pouvait [...]
17 octobre 2008 Ã 12:39[...] les conflits, ils s’abstiennent de toute violence (pourtant, certains ne disent-ils pas que la violence est la garante de la paix ?). Mais quand on dit de toute violence, on ne signifie pas seulement de toute violence entre [...]