La vengeance de Gaïa

Quoiqu’on puisse dire de lui, James Lovelock est un penseur profond, subtil et d’une grande importance pour notre début de XXIème siècle. Le texte qui suit est la traduction d’un extrait d’un article de Anne Barbeau Gardiner où cette dernière commente, d’un point de vue catholique, The Revenge of Gaia: Why the Earth Is Fighting Back - and How We Can Still Save Humanity de Lovelock. Elle met l’accent, je crois, sur ce qui, dans la pensée écologiste, pose le plus gros problème moral : la réduction de la population humaine.


L’Ecologie profonde [Deep Ecology] est une vision du monde qui rejette la foi chrétienne en un homme, créé à l’image de Dieu et racheté par Lui, qui est au centre du système de valeurs dans ce monde. Fondée par le philosophe norvégien Arne Naess en 1972, l’Ecologie profonde prétend être un changement de paradigme civilisationnel majeur, car elle fait de l’écosystème le nouveau centre de toute valeur. Désormais, la morale doit être déterminée par ce qui est bon pour l’écosystème, et l’homme doit aspirer à “non-ingérence” avec la Terre, même si cela doit changer en tout notre manière d’être - l’économie, la politique, l’éducation, la morale, la religion. Dans le manifeste de l’Ecologie profonde écrit par Naess, nous trouvons, comme cinquième point, cette déclaration controversée : un appel à une “diminution substantielle de la population humaine”, car l’”épanouissement de la vie non humaine exige une telle diminution.” Oui, elle l’exige. Comme le Moloch de l’eugénisme, il y a un siècle, aujourd’hui, le Moloch de l’Ecologie profonde et, avec lui, c’est le même programme diabolique du contrôle des populations.

On pourrait être tenté de penser que l’Ecologie profonde est un mouvement relativement mineur, un groupe marginal. Réfléchissez-y à deux fois. J. E. DeSteiguer, dans Les origines de la pensée environnementale moderne, observe que “depuis les années 1970, un certain nombre de partis politiques verts ont été créés dans le monde développé avec l’Ecologie profonde d’Arne Naess pour fondement.” Un tel parti a été formé, en premier, en Grande-Bretagne en 1973, puis en Belgique, en Australie, en France, en Italie, en Suède, en Suisse, en Autriche, en Irlande, au Luxembourg, aux Pays-Bas, et dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest. (Notez bien, d’ailleurs, que la légalisation de l’avortement et le recul de la croissance des populations occidentales ont coïncidé avec la diffusion de cette pensée.) Même Greenpeace a fait sienne la philosophie de Arne Naess. C’est une marginalité bien commune…

Il n’est pas surprenant, alors, que Lovelock nous pousse à nous tourner vers l’Ecologie profonde pour nous guider dans la crise de l’environnement : “S’il est établi que nous avons déjà dépassé le seuil de l’irréversibilité du réchauffement, alors nous devrions peut-être à écouter les écologistes profonds et les laisser être nos guides.” Il les révère comme bien plus sages que tous les autres: “ce petit groupe d’écologistes profonds», avec leur totale “allégeance” à l’écosystème, comprend pleinement l’”ampleur du changement de mentalité nécessaire pour ramener la paix au sein de Gaïa, la Terre vivante.” Et il les considère comme les saints de Gaïa: “Comme les saints hommes et les femmes qui font de toute leur vie un témoignage de leur foi, les écologistes profonds essaient de vivre comme un exemple gaïen que nous devons tous de suivre.” Lovelock fantasme ces “courageux écologistes avec leur profonde confiance dans Gaïa” pourrait, un jour, garder vivante la civilisation dans un nouvel âge de pierre. Mais attendez : quelle civilisation ? Certainement pas celle que nous connaissons, puisque l’Ecologie profonde rejette le christianisme pour accorder d’importance aux individus et pour voir nous les intendants de la Création. En une phrase que les écologistes profonds peuvent applaudir avec enthousiasme, Lovelock déclare, “Nous ne sommes plus aptes à être les gardiens ou les développeurs de la Terre que les chèvres à en être les jardiniers.” Quel mépris pour la nature humaine ! Heureusement pour nous, Dieu a témoigné d’une plus haute estime pour l’homme par l’Incarnation, et en nous ouvrant les portes de la vie éternelle.

Se faisant l’avatar d’une longue lignée de néo-Malthusiens, Lovelock affirme que la croissance démographique est la racine de notre problème. ” A la suite de Nietzsche, qui avait appelé l’homme une “maladie” sur la “peau” de la Terre, Lovelock parle de nous comme de “la maladie de la Terre, la fièvre provoquée par peste des gens.” Nous ne sommes pas particulièrement “spéciaux”, dit-il, en tant qu’”animaux individuels”, mais nous sommes plus comme une ‘maladie planétaire.” Il aspire au monde de 1800 “lorsque nous n’étions seulement qu’un milliard”, et annonce que notre nombre actuel n’est “pas viable” et exige un “retrait”, c’est-à-dire une réduction drastique. C’est également l’état d’esprit de l’Ecologie profonde qui, depuis Arne Naess, voient la crise écologique comme étant principalement la conséquence de la surpopulation. Au cÅ“ur du programme de Naess, a observé Jonathan Maskit dans un essai publié dans Sous la surface, il y a l’obligation d’actions collectives coercitives sous la forme de “politiques agissant comme une volonté externe” pour réduire la population. Notez bien que la culture de mort nous offre, d’une part, le loisir sexuel illimité (car elle ne reconnaît aucune retenue morale) et, d’autre part, elle planifie des mesures coercitives pour empêcher la naissance des enfants résultant de rapports sexuels.

Face à cet article dont je n’ai traduit qu’un extrait, j’avoue que je suis plutôt déchiré. Je comprends tout à fait que, moralement, on soit opposé à l’avortement et à l’eugénisme. Il va de soi, pour moi, que des politiques coercitives visant à imposer l’un et l’autre à des populations entières n’est pas admissible. J’ai parfaitement conscience, aussi, que des politiques visant la baisse de la population globale seraient, nécessairement, teintées de racisme, puisqu’il va de soi qu’elles porteraient sur les populations les plus dynamiques, c’est-à-dire, les populations africaines et asiatiques (et, aussi, métisse d’Amérique centrale et du Sud). D’ailleurs, notons bien que les équilibres démographiques qu’évoque la date de 1800 cités par certains sont clairement à l’avantage des “blancs”.

D’un autre côté, la vision cybernétique de l’écologie qu’a défendu Lovelock dans L’hypothèse Gaïa est tout à fait convaincante et le fait que l’augmentation démographique est la source d’une grande partie des problèmes actuels va de soi. Et, personnellement, je déteste profondément l’idée d’un monde plein, d’un monde saturé, d’un monde partout strié, pour parler comme Deleuze. De ce point de vue, je suis donc assez néomalthusien. Et je pense sincèrement que le monde serait plus durable, plus confortable, plus sain et plus beau si la population y était très inférieure. Mais je n’ignore pas, non plus, que la surpopulation, en créant des tensions meurtrières, sera aussi à l’origine de formidables progrès scientifiques. Pour prendre deux exemples simples : on ne colonisera pas les Océans ou Mars si on a tous notre place.

Finalement, il n’y a peut-être pas véritablement moyen de trancher.

Source : New Oxford Review.


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12 commentaires pour “ La vengeance de Gaïa ”

  1. J’avoue que j’ai du mal à m’y retrouver. Il me semblait que Lovelock indiquait justement que l’influence de l’homme était limité sur Gaïa : le système était autorégulé, les influences de l’homme apportaient des conséquences mais qu’en soit, ne mettaient pas en péril la robustesse de l’echosystème global.
    Là, j’ai l’impression de lire qu’on est sur un point de non retour pour Gaïa. A moins que ce soit pour l’humanité…

  2. Moué, j’ai bêtement des envies de fusil quand je lis ce genre de choses. C’est sans doute crétin, mais rien à f…..

  3. J’avoue que j’ai du mal à m’y retrouver. Il me semblait que Lovelock indiquait justement que l’influence de l’homme était limité sur Gaïa : le système était autorégulé, les influences de l’homme apportaient des conséquences mais qu’en soit, ne mettaient pas en péril la robustesse de l’echosystème global.
    Là, j’ai l’impression de lire qu’on est sur un point de non retour pour Gaïa. A moins que ce soit pour l’humanité…

    Oui, Lovelock pense à la fois que Gaïa ne craint rien et que les humains ne craignent pas énormément, mais que la civilisation dans l’état actuel est, elle, très fragile.

    Dans un certain sens, ce que ces gens veulent, c’est changer la civilisation pour sauver une forme de civilisation et réduire drastiquement le nombre des humains pour leur éviter de disparaître presque tous.

    Lovelock n’est évoqué dans ce débat que parce qu’il est connu et parce qu’il est récupéré (en le voulant bien) par ces écologistes profonds (cette traduction me semble toujours étrange).

    Moué, j’ai bêtement des envies de fusil quand je lis ce genre de choses. C’est sans doute crétin, mais rien à f…..

    On ne peut pas nier, pour autant, qu’il y a un problème démographique global (et je ne dis rien des pays occidentaux qui ne doivent leur stabilité qu’à la venue d’immigrés ou à la fertilité des immigrés déjà installés).

  4. Admettons, bien que je reste extrêmement méfiant à l’endroit des politiques touchant à la démographie humaine, la Chine et son enfant unique ne me paraissant pas une brillante réussite.
    Admettons, donc. Et dans les faits, il se passe quoi ? Là je parle de l’application. Vous faites un enfant de trop, un fonctionnaire débarque et égorge l’enfant “écologiquement” ? On vous stérilise passé le 1er enfant ? Ou on part sur des incitations économiques ? Et tout ça pour sauver les pious pious d’Amazonie ?
    Bon, je vais faire un don à la NRA.

  5. Il n’est pas légitime de refuser de voir une tendance parce qu’il n’y a pas de méthode pour y remédier d’une façon acceptable. Ou, alors, il faut dire que ni la maladie ni la vieillesse n’existent.

    De toute façon, comme l’indiquent l’histoire et la logique la plus simple : la démographie finit toujours par s’ajuster, d’une façon ou d’une autre (mais quelle qu’elle soit, cela ne sauvera pas les pious pious d’Amazonie).

  6. Il n’y a pas que le nombre qui pose problème. Il y a aussi et surtout le mode de vie : un habitant de pays développé consomme beaucoup plus qu’un habitant du Tiers-monde. Mais l’ironie réside dans le fait que le développement constitue le meilleur moyen de stabiliser la démographie.

    Quoiqu’il en soit, si l’on veut aller plus loin et faire diminuer la population, le volontariat seul (par le bais d’un mouvement culturel) serait efficace tout en étant extrêmement improbable. L’autre option, la trinité guerre-épidémie-famine semble de plus en plus probable si effectivement nous sommes trop nombreux.

    Mais est-on sûr que l’humanité est véritablement surnuméraire par rapport aux ressources de la planète ?

  7. Il y a aussi et surtout le mode de vie : un habitant de pays développé consomme beaucoup plus qu’un habitant du Tiers-monde.

    La consommation n’est qu’un aspect des choses.

    Selon Lovelock, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les véritables dégâts causés aux écosystèmes sont bien plus le fait des populations du tiers-monde que des autres, et cela à cause de traditions adaptées à de petits effectifs, mais extrêmement nocives lorsque les populations ont dépassé un certain seuil.

    Mais est-on sûr que l’humanité est véritablement surnuméraire par rapport aux ressources de la planète ?

    Tout dépend ce que l’on appelle les ressources de la planète. Si l’on parle du strict minimum, alors, certainement pas. Maintenant, si on évoque le “superflu”, comme le respect de l’esthétique des paysages, par exemple, le seuil commence à être atteint dans de nombreuses régions du monde.

    Tout est une question de degré. Mais, oui, après tout, on peut très bien vivre en se contentant d’une nourriture minimum, d’une culture minimum, d’un art minimum, d’une sphère privée minimum, etc. Et comme disait je ne sais plus qui, l’homme étant infiniment destructible, je pense que l’on pourra, de génération en génération, rabaisser ce seuil minimal…

  8. Je me rends compte que mes raisonnements ne tiennent pas suffisamment compte de la qualité de vie et qu’en tant qu’humaniste “de la vieille école” non repenti, je n’ai pas suffisamment à l’esprit la préservation de l’écosystème.
    S’il est vrai que les modes de vie pré-industrielles sont très nocifs à l’environnement au-delà d’un certain seuil (voir la déforestation catastrophique en Haîti ou à Madagascar pour faire du charbon de bois), certains traditions sont au contraire des facteurs de préservation. Par exemple, selon Jared Diamond dans “Effondremet” l’abandon par les chinois de la communauté familiale élargie au profit de la famille nucléaire accroit la pression sur l’environnememt. Pas facile de faire la part des choses. Sans doute que les modes de vie les plus adaptés et à la bonne santé de l’écosystème et à une qualité de vie décente pour l’homme sont-ils encore à inventer. Quoiqu’il en soit, il est troublant de constater que les pays les plus en proie aux convulsions sont ceux où la transition démographique bat son plein.

  9. L’Ecologie sera le prochain communisme, le prochain nazisme.
    Sous couvert de protection de la planète, des groupes terroristes vont commencer à rendre invivables les villes et les banlieues pavillonnaires (bombes sales, épidémies programmées, violences rituelles), puis ces groupes vont atteindre une légitimité politique et commencer à organiser la vie privée de tout à chacun. Stérilisation des populations à forte incidence environnementale, avortement sélectif et camp de rééducation pour une meilleure protection des écosystèmes pour les individus idéologiquement pollueurs.
    Avec l’alibi de la protection de Gaïa, une minorité de décisionnaire (blancs, gauchisto-ecolos, réactionnaires viraux, pro-politiquement-correct) va prendre le pouvoir sur Terre, et anéantir tout espoir de progrès humain, de transcendance de nos différences et de modernité. La conquête de Mars et du génome humain restera un doux rêve dans l’obscurité de nos espoirs massacrés au nom des petits chiots et des bébés phoques.
    Et l’Homme n’aura eu que ce qu’il mérite.

  10. [...] la suite d’un billet traduisant partiellement un article très critique sur Lovelock il y a eu un court débat dont je cite un échange avec el topo : Mais est-on sûr que [...]

  11. “L’Ecologie sera le prochain communisme, le prochain nazisme.”

    J’en suis convaincu, ça et le transhumanisme, les deux vont former les grandes idéologies terroristes du XXIeme siècle.Il n’y a guère de doute là-dessus.

  12. Bah, ça ne sera que le dix-septième nazisme depuis la mort d’Hitler et le douzième communisme depuis celle de Staline.

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