Une île de placide ignorance…
L’ouverture de L’appel de Cthulhu est l’un des passages qui frappent le plus le lecteur qui découvre Lovecraft, mais c’est aussi un de ceux qui troublent les lecteurs les plus habitués de cet auteur. Comme je l’avais évoqué ici à propos d’un autre texte, de Poe, celui-là, je le cite aujourd’hui.

L’appel de Clhulhu
On peut concevoir la survivance de forces ou d’êtres semblables…, la survivance d’une époque infiniment lointaine où… la conscience se manifestait sous des formes qui se sont depuis longtemps retirées de la surface du globe devant le flot montant du genre humain…, formes dont seules la poésie et la légende ont conservé un souvenir fugace pour en faire des dieux, des monstres, et des créatures mythiques de toute espèce…Algernon Blackwood.
Le bas-relief d’argile
A mon sens, la plus grande faveur que le Ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix d’un nouvel âge de ténèbres.
Certains théosophes ont deviné la majestueuse ampleur du cycle cosmique dont notre globe et notre race ne sont que de fugitifs incidents. Ils ont mentionné d’étranges survivances en des termes qui glaceraient le sang s’ils n’étaient masqués par un optimisme béat. Mais ce n’est pas à eux que je dois cette vision rapide des éons interdits qui me fait frissonner lorsque j’y pense, et ébranle ma raison lorsque j’en rêve. Comme tous les aperçus d’une redoutable vérité, elle résulte du rapprochement d’éléments séparés: en l’occurrence, un ancien article de journal et les notes d’un savant disparu. J’espère que personne ne parachèvera cette synthèse; en ce qui me concerne, s’il m’est donné de continuer à vivre, je n’ajouterai jamais volontairement un seul anneau à la hideuse chaîne. Je crois d’ailleurs que le savant, lui aussi, avait l’intention de garder le silence sur ce qu’il connaissait, et qu’il eût détruit ses documents s’il n’avait pas succombé à une mort subite.
J’ai cité ce texte dans la traduction de Jacques Papy datant de 1954 (pp. 111-112 de l’édition Denoël). Je sais combien les traductions de Papy ont mauvaise presse, mais ce passage est très nettement supérieur dans cette ancienne traduction que dans celle de la nouvelle édition des œuvres de Lovecraft, parues chez Robert Laffont.
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