Il y a une étrange conjuration des professeurs de littérature pour cacher aux écoliers les meilleurs livres, les meilleurs auteurs, ou pour ne les montrer que sous le jour le plus rébarbatif. Quel jeune, aujourd’hui, fasciné par la littérature fantastique ou d’horreur aurait l’idée de lire Huysmans, Schwob ou Lorrain ? Aucun, sans doute. Pourtant, il y a chez les auteurs français fin de siècle un goût du malsain qui parvient à créer ce à quoi bien des auteurs modernes aspirent sans y parvenir : un profond sentiment de malaise. Je vous invite à lire la “Lanterne magique”, un très court texte de Jean Lorrain. Vous n’y perdrez pas votre temps, je vous l’assure…

Pour Mlle Marguerite Moreno.1Entr’acte. — L’orchestre Colonne venait d’exécuter en sourdine, du fin bout de l’archet, toute cette délicieuse partie du Sommeil de Faust, le Chœur des Esprits et la Danse des Sylphes2. Encore tout entier sous le charme de cette hallucinante musique, et peut-être un peu cruellement tombé du haut de mes rêveries esthétiques dans le prosaïsme et le brouhaha d’un entracte, je prenais à partie mon voisin de fauteuil, l’électricien Forlster, et croyais me soulager dans cette facile boutade :
«Avouez, cher monsieur, que Berlioz a bien fait de naître en 1803. Né hier, il eût indubitablement mis en symphonie l’électrophore, le câble sous-marin ou quelque autre phonographe ; et sans ce ridicule et nauséeux romantisme, dont il est visiblement imprégné et pourri, nous n’applaudirions pas aujourd’hui la trois cent quatre-vingtième et quelque audition de sa Damnation. La science moderne a tué le Fantastique et avec le Fantastique la Poésie, monsieur, qui est aussi la Fantaisie : la dernière Fée est bel et bien enterrée et séchée, comme un brin d’herbe rare, entre deux feuillets de M. de Balzac ; Michelet a disséqué la Sorcière3 et, les romans de M. Verne aidant4, dans vingt ans d’ici, pas un de nos neveux, pas un, en entendant la Danse des Sylphes, n’aura le petit accès de nostalgie légendaire qui me fait divaguer.
— Mais d’une façon charmante, monsieur, et très aimablement.
— Eh ! je vous crois, Monsieur, je suis de la vieille école. La fonte des balles m’impressionne encore dans le Freyschutz, moi. Oui, ceci tuera cela. Hélas ! cela a tué ceci. Nous n’avons plus un brin d’illusion dans la tête, mon cher monsieur. Un traité de mathématiques spéciales à la place du cœur, des besoins de goret à l’entour du ventre, des martingales et des tuyaux de courses dans l’imagination avec un mouvement d’horlogerie dans le cerveau, voilà l’homme que nous ont fait les progrès de la science ! Si nous souffrons encore un peu, nous autres, c’est que le vieil imbécile emballé et gobeur, le troubadour, l’article 1830, comme ricanent les modernes, se défend et se débat en nous ; mais patience, il agonise. Dans dix ans d’ici, on n’en entendra plus parler : tous bâtis sur le même modèle, utilitaires, sceptiques et ingénieurs. Ah ! le grand Pan est mort, et vous êtes du nombre de ceux qui l’ont tué, oui, vous, monsieur l’électricien, vous êtes un des assassins de la Fantaisie avec votre horrible manie d’expliquer tout, de tout prouver, et auprès de vous le savant Coppelius, oui, l’affreux Coppelius lui-même, l’homme aux poupées de cire, est presque un honnête homme, ou du moins je l’estime relativement pour tel.
— Et ledit Coppelius, si j’ai bonne mémoire, avait quelque peu escamoté la raison de l’étudiant Hoffmann ; or je vous ferai observer que jusqu’ici du moins je n’ai pas le moindre petit cas d’aliénation mentale sur la conscience.
— Je crois bien ! Vous la supprimez, vous, la Folie, la Folie, cette dernière citadelle où un homme d’esprit, à terme de patience, pourrait encore se retrancher !
— Je supprime la Folie ?… Enchanté de l’apprendre, encore un rare et nouveau mérite…
— Vous la supprimez, oui et non. Mais enfin vous l’analysez, vous l’expliquez, la déterminez, la localisez… vous la guérissez au besoin, et par quels moyens ! par l’électricité et la thérapeutique. Vous avez tué le Fantastique, monsieur.
— Ah ça, faisait M. André Forlster en changeant subitement de ton, à demi tourné vers moi, est-ce sérieusement que vous parlez. ? Où avez-vous pris que nous ayons tué le Fantastique, et que ce cher seigneur ait disparu de nos mœurs !… Mais jamais, jamais à aucune époque, même au Moyen Age, où la mandragore chantait tous les minuit sous l’affreuse rosée dégouttant des gibets, jamais le Fantastique n’a fleuri, sinistre et terrifiant, comme dans la vie moderne ! Mais nous marchons en pleine sorcellerie, le Fantastique nous entoure ; pis, il nous envahit, nous étouffe et nous obsède, et il faut être aveugle ou bien de parti pris pour ne pas consentir à le voir.
— Oui, je sais, l’hypnotisme, le magnétisme, la suggestion et l’hystérie, les expériences de Charcot à la Salpêtrière5, les demoiselles échevelées, qui s’arcboutent sur les mains et font aimablement cerceau sous le fallacieux prétexte qu’on leur a passé dans l’œil un reflet de cuiller, les actes de somnambulisme à tant l’heure, et les grands écarts de Mmes Donato. Moi, j’aime mieux les possédées, les religieuses de Loudun et les convulsionnaires de Saint-Médard ; du moins le décor y était.
— Et vous êtes pour le décor ?
— Absolument. Ces tombes au clair de lune, ce ciel brumeux d’hiver, et, au-dessus de ces torsions et de ces pâleurs de damnées, la bataille éternelle des nuages et les cônes noirs des cyprès agités par le vent… cela vous prenait au moins les nerfs, et l’imagination y trouvait son compte. Et le moindre petit exorcisme, quelle mise en scène ! Au lieu qu’aujourd’hui, quoi ! une pauvre petite salle d’hôpital crépie à la chaux, bien nette et bien froide, une fenêtre sans rideaux et, jetée au travers d’une table moderne, une malheureuse de Saint-Lazare, préalablement abrutie de morphine, nue jusqu’à la ceinture, et tout autour de cette viande de femme, des messieurs décorés, professeurs à la Faculté, et des messieurs non décorés, internes et curieux. Manquent absolument de tenue, les possédées modernes ; aucune autorité.
— Manquent surtout de clair-obscur d’église, de reflet de vitrail et de musique d’orgue. Avouez que vous regrettez les Tony Johannot 6 !
— Certes, je les regrette.
— Très pittoresques, en effet, et parfois émouvants : mais quel obstiné vous faites !. Si vous vouliez vous en donner quelque peu la peine, savez-vous qu’à part les gibets, les herbes onduleuses, et les croix de cimetière, vous vous convaincriez, et très facilement, que nous marchons en pleine vie moderne au milieu des damnés, spectres à la tête humaine et autres épouvantements, que nous frôlons tous les jours des goules et des vampires ; mais vous à qui je parle, vous comptez, je tiendrais le pari, trois ou quatre sorcières parmi vos connaissances. Je connais, moi, deux égrégores et je pourrais ici, dans cette salle du Châtelet, vous désigner et vous nommer plus de quinze personnes absolument défuntes, dont les cadavres ont l’aspect très vivant.
— Vous vous moquez, Monsieur.
— Pas plus que vous, je pense. Donnez-vous seulement la peine de regarder autour de vous ; nous sommes ici en pleine assemblée de sabbat sabbatant, et je mets en fait que, tous les soirs, chaque salle de spectacle parisienne, celle de l’Opéra et des Français en tête, est un rendez-vous des mages nécromans.
— Monsieur, il est un terme à certaines plaisanteries.
— Et j’y mets un terme, en effet. Faites-moi donc le plaisir de prendre celte jumelle et de suivre la direction que je vais lui donner. Là-bas, au balcon, ces trois femmes élégantes en veste de peluche, en chapeau Directoire, trois demoiselles évidemment. Regardez-moi ces pâleurs de craie, ces yeux noircis de kohl, et comme une plaie vive ouverte en pleine chair, dans ces faces de trépassées, la tache écarlate des lèvres archi-peintes. Ne sont-ce pas de véritables goules, de damnables cadavres échappés du cimetière et vomis par la tombe à travers les vivants, fleurs de charnier jaillies pour séduire, envoûter et perdre les jeunes hommes ? Quel sortilège émane-t-il donc de ces créatures, car elles ne sont même pas jolies, ces fripeuses de moelles, plutôt effrayantes avec leur teint mortuaire et leur sourire sanguinolent. Hé bien, vous voyez la plus mince : un de mes amis s’est tué pour elle ; elle a déjà mangé trois écuries de courses et leurs propriétaires, et met en ce moment à mal Bompard, le gros banquier de la rue des Petits-Champs ; les autres sont à l’avenant. Le comte de Santiego, mari d’une délicieuse jeune femme, la plus jolie peut-être de la colonie espagnole et, de plus, père de deux adorables Murillo blonds, est en train de se ruiner pour Irma, la plus vieille. Par quel horrible secret de luxure cette femme le tient-elle ? Tenez, elle m’a reconnu et nous sourit de son sourire de goule, tout humide de sang.Voulez-vous maintenant lire un conte d’Hoffmann ? Regardez-moi là-bas, dans l’avant-scène de droite ; voyez-vous la belle Mme G… : détaillez-moi ces yeux à prunelle de cristal et ce teint luisant de porcelaine ! Les cheveux sont en soie et les dents en vraie nacre, comme celles des poupées. Elle est émaillée, dit-on, jusqu’au nombril, à cause des robes de bal, et dit : «Papa, maman, et bonjour, Excellence» grâce à des corsages à ressorts articulés. Produit d’exportation, elle vient d’Amérique, sait manier l’éventail, plonger la révérence, battre de la paupière et semble respirer comme une personne naturelle: Vaucanson7 est dépassé. N’est-ce pas l’Olympia du docteur Coppelius ? Et si un mécanisme n’anime pas, en effet, ce mannequin de parade, quelle sorte d’âme intermédiaire et vague peut bien habiter ce corsage ? Tenir entre ses bras cette Sidonie tournante, heurter ses lèvres au froid de ces lèvres de cire, cette idée-là ne vous fait pas frémir ?
Fouillez un peu du bout de la lorgnette le clair-obscur de ces baignoires : ces narines vibrantes, ces pâleurs de linge, ces prunelles hallucinées, ces mains exsangues posées au rebord de velours rouge et tourmentant, nerveuses et fébriles, le flacon de sels ou l’éventail, ce sont les grandes dames mélomanes du monde… de la haute Banque et de la Sucrerie : toutes morphinées, cautérisées, dosées, droguées de romans psychothérapiques et d’éther : médicamentées, anémiées, androgynes, hystériques et poitrinaires ; ce sont les possédées de la nouvelle et jeune aristocratie !
Je vois là-haut, dans une seconde loge, une petite femme honnête et fraîche comme une rosé, qui ne manque pas une exécution capitale. Je la connais et je la reconnais : elle était à Marchandon, elle était à Gamahut ; l’été du crime de la rue Montaigne, on l’a vue venir huit jours de suite place de la Roquette, pour ne pas manquer celle de Pranzini8 : une véritable fête. C’est d’ailleurs une petite femme exquise, mais voilà vingt ans qu’elle adore les assassins, et tressaille d’une volupté profonde en voyant choir une tête coupée. Toujours jeune d’ailleurs et comme gardée fraîche par la vue du sang ! Jusqu’où peut conduire la soif de frissons nouveaux ! Les sorcières aussi passaient au Moyen Age pour être très friandes du sang des suppliciés.
Là-bas, à trois rangs de fauteuil derrière nous, ce grand gaillard à fortes moustaches rousses, à torse d’écuyer, a une spécialité : il n’aime que les femmes phtisiques ; toutes ses maîtresses meurent dans l’année. L’amant des condamnées, nous lui devons la meilleure comédie de M. Jules Lemaître ; ce cas d’amour bizarre a son classement à part dans la démonialité9.
Enfin, je vois quelque part une très jolie brune, que je ne vous désignerai pas, car elle est mon amie, que la Sainte Inquisition, en 15 et 1600, eût bel et bien rouée vive et brûlée…
En l’an de grâce 1891, elle va et vient, opère en pleine liberté. Cette jolie femme en est à sa quatrième expérience ; trois maris sont déjà décédés à la peine, et trois gaillards : un lieutenant de louveterie et deux capitaines de l’armée très active, dont un de cuirassiers ; en deux ans de ménage, ni, ni, fini : vidés, fripés jusqu’aux moelles, la poitrine rentrée, les jambes flageolantes : des pantins cassés… Elle, toujours grasse, rosé et bien portante, hérite de leurs rentes et, je suppose, de leur santé : ils fondent comme cire dans son alcôve… Le quatrième se défend encore, mais il est déjà bien entamé. Avez-vous lu dans les Contes drolatiques de Balzac un fabliau appelé le Succube ? Sous les Valois, il n’en fallait pas moins à une femme de bien pour être conduite en chemise place de Grève.
Mais pardon, cher monsieur, la musique commence. Monsieur, bien obligé.(1) Marguerite Moreno (Marguerite Monceau, dite), comédienne (1871-1948). Femme de Marcel Schwob, elle fut pensionnaire à la Comédie-Française de 1890 (débuts dans la reine de Ruy Blas) à 1903. Elle y créa, notamment, Le Voile de Georges Rodenbach en 1894. Jean Lorrain lui a aussi dédié Légende des Trois princesses (1894), recueilli dans Sensations et Souvenirs (1895) et repris dans Princesses d’ivoire et d’ivresse (1902). A l’époque symboliste, Lucien Lévy-Dhurmer et Lucien Guirand de Scevola firent son portrait.
(2) La Damnation de Faust, légende dramatique en quatre actes, poème et musique d’Hector Berlioz fut reprise au théâtre de Monte-Carlo en février 1893 dans une mise en scène de Raoul Gunsbourg. La scène VII de la seconde partie contient le chœur de sylphes et de gnomes :Dors, heureux Faust, dors ! Bientôt, sous un voile
D’or et d’azur, tes yeux vont se fermer ;
Songes d’amour vont enfin te charmer,
Au front des deux va briller ton étoile.Puis a lieu le ballet des sylphes : «Les esprits de l’air se balancent quelque temps en silence autour de Faust endormi et disparaissent peu à peu.»
(3) La Sorcière de Michelet avait paru en 1862.
(4) Jules Verne (1828-1905) venait de publier, en 1899, Le Testament d’un excentrique.
(5) Jean-Martin Charcot (1825-1893), médecin, était connu pour ses travaux sur les maladies nerveuse, particulièrement l’hystérie.
(6) Tony Johannot (1803-1852), dessinateur, a inauguré, après 1830, le genre des illustration dans le texte. Molière, Le Diable boiteux et Don Quichotte furent les premiers et resteront probablement comme les meilleurs. Par la suite, il illustra Paul et Virginie, La Fontaine, Walter Scott, Goethe, Nodier, Lamartine, entre autres. publia un certain nombre de gravures à part, notamment Les Enfants égarés d’après Ary Scheffer en 1827. Pendant une vingtaine d’années, de 1830 à 1850, il a fait aussi œuvre de peintre, sans égaler ses dessins et gravures.
(7) Jacques de Vaucanson (1709-1782), mécanicien, créateur d’automates célèbres, notamment Le Joueur de flûte et Le Canard. Il collectionna aussi des machines et des automates.
(8) Olinto Pranzini, un très bel homme d’origine levantine, avait eu une liaison dans la haute société. Quand, dans la nuit du 16 au 17 mars 1887, il assassina une demi-mondaine, sa fillette et leur femme de chambre, sa réputation se répandit parmi les femmes de toute condition. Sa beauté et l’avantage secret qu’on lui prêtait, enflammaient les imaginations. Son procès eut lieu du 9 au 13 juillet. Quand il fut exécuté, le 31 août, les femmes furent si nombreuses place de la Roquette, à avoir fait retenir leur place par un valet, que des protestations eurent lieu. Si cet assassin fascinait Jean Lorrain, il fut pris en pitié par celle qui sera sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et qui n’était pas encore entrée au carmel de Lisieux. Elle demanda au Seigneur un signe de conversion de Pranzini et pria pour l’obtenir. Or, au dernier moment, le supplicié baisa le crucifix que tenait l’aumônier. Le 1er septembre, en lisant dans La Croix le récit de sa fin, Thérèse comprit que sa prière était exaucée. […]
(9) Mariage blanc, drame en trois actes de Jules Lemaître, a été créé à la Comédie-Française le 20 mars 1891. La scène se passe à Menton où Jacques de Tièvre s’intéresse à deux jeunes malades, Simone et Marthe.
Jean Lorrain, “La lanterne magique”, in Histoires de Masques, Paris, pp. 38-43.


Beau texte ! Merci.
Ah, ça plaît au moins à un lecteur, alors je n’ai pas perdu mon temps
Jean Lorrain est un très grand auteur qui mérite de sortir de l’ombre (relative) de ses contemporains plus connus.