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Intelligence des ânes

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

Molière, Dom Juan, dans la pièce éponyme (acte III, scène 1) ; les premiers mots, souligné par moi, sont une citation textuelle de Maurice de Nassau.

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Le Monde signale, avec un peu de retard, que les œuvres de Darwin sont disponibles en ligne ; jusque-là, rien qui étonne ou qui mérite que l’on s’y arrête, mais l’article présentant cette information se conclut d’une façon qui, selon moi, rend nécessaires quelques remarques :

A l’heure où les mouvements créationnistes sont à nouveau très actifs – selon la version édulcorée du « dessein intelligent », la vie serait ainsi réglée par une causalité et une finalité supérieures -, il faut se réjouir de la possibilité désormais offerte de revenir aux sources de la pensée de Darwin.

Il y a trois affirmation dans ce paragraphe :

  1. « les mouvements créationnistes sont à nouveau très actifs » ;
  2. le « dessein intelligent » en est une « version édulcorée »…
  3. dont le propos est de dire que « la vie serait ainsi réglée par une causalité et une finalité supérieures »

Arrêtons-nous, dans le désordre, à chacun de ces points.

Tout d’abord, opposer le « créationnisme » et le darwinisme est-il pertinent ? Oui et non. Oui, dans la mesure où ceux qui se réclament du « créationnisme » le sont, bien souvent, par anti-darwinisme, non en ce que la croyance en un monde créé par Dieu n’est absolument pas incompatible avec le darwinisme. En effet, on peut très bien croire que les mécanismes décrits par Darwin (et complétés par d’autres jusqu’à aujourd’hui) sont les mécanismes par lesquels Dieu a créé la vie. Il n’y a rien d’absurde d’un point de vue théologique à imaginer que Dieu ayant fait les lois de la Nature, Il ne lui soit pas nécessaire de les enfreindre. Cela suppose bien sûr 1. une lecture non littérale de la Bible (ou du Coran), ce qui ne pose pas de problème pour l’Eglise catholique et qui, par le passé, n’a pas posé de problèmes particuliers à de nombreux courants de l’Islam et 2. que l’acte et la volonté se confondent en Dieu et qu’Il ne saurait vouloir ce qu’Il ne veut pas.

De ce point de vue, le « dessein intelligent » n’est en aucun cas une version édulcorée de quoi que ce soit. C’est simplement une ânerie scientifique doublée d’une aberration théologique. A la décharge des adeptes du « dessein intelligent », je me dois de dire que les apôtres du pur hasard darwinien ne valent pas beaucoup mieux qu’eux. A vrai dire entre les uns et les autres, il y a un point commun qui me semble absolument fondamental : l’idée selon laquelle il y aurait des exceptions à la causalité. Pour les premiers, la causalité générale, qui remonte à la création, ne serait pas suffisante par elle-même et nécessiterait l’intervention expresse d’un Dieu tout penaud de ses oublis, afin de corriger ses derniers. Et pour les autres, cette même causalité générale, qui remonte au Big Bang, ne serait pas plus suffisante et il adviendrait des événements sans causes suffisantes, des événements aléatoires. Le parallélisme est plus qu’évident et les religieux imaginent un Dieu à l’image du scientifique fou (et atteint d »Alzheimer) de même que les matérialistes supposent le miracle permanent.

Maintenant qu’on a dissocié la croyance créationniste de la foi en général, peut-on dire qu’il y a un renouveau ? Encore une fois, oui et non. Oui, mais dans le monde anglo-saxon ou chez les musulmans, non en Europe, chez les catholiques et les protestants de « vieille souche ». Le danger que l’on dénonce le plus souvent quand on parle de créationnisme, ne concerne pas l’Europe. Il n’y a aucunement à craindre, ici, de voir des télévangélistes vouer à l’enfer ceux qui lisent Darwin ou des biologistes moléculaires persuadés que la King James Version est un manuel de paléontologie.

En revanche, en Europe, oui le darwinisme est menacé, mais pas par ceux qui sont dénoncés ici. Le danger pour le darwinisme vient plutôt de ce que l’on pourrait appeler l’humanisme tardif, lequel reprend, à contretemps et en les singeant, les grandes idées de l’humanisme classique comme la croyance au libre arbitre, la défense de l’égalité a priori, la conviction de la spécificité humaine, etc. Mais plutôt que de se poser de telles questions, il vaut mieux jouer à être des Américains et dénoncer le « dessein intelligent »…

PS : peut-être me pardonnera-t-on, un jour, le jeu de mots du titre de ce billet…

Source : Le Monde.



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