“Ne laissez pas mamie entendre ça…”

Eh ! quel est l’homme assez insensé pour préférer la guerre à la paix ? Dans la paix, les enfants ferment les yeux à leurs pères ; dans la guerre, les pères enterrent leurs enfants. Mais enfin il a plu aux dieux que les choses se passassent de la sorte.

Hérodote, I, XXVII

voicemail.jpg

Stephen Phillips a 22 ans et il sert en Afghanistan. Alors qu’il était pris dans son Humvee sous le feu de l’ennemi, son téléphone portable a rappelé automatiquement le numéro qu’il essayait de joindre laissant trois minutes d’enregistrement sur le répondeur de ses parents où ils ont pu entendre des cris (”More ammo ! More ammo !” — “Des munitions ! des munitions !”), beaucoup de coups de feu et, juste avant que la communication ne soit coupée : “Incoming ! RPG ! — Un RPG [roquette antichar] arrive !”…



On devine aisément ce que les parents ont pu imaginer.

“Son ami est mort il y a un an en Irak et je me suis dit : “Oh mon Dieu, c’est peut-être la dernière fois que j’entends la voix de mon fils au téléphone,” a déclaré Sandie Petee [sa mère].

Finalement, personne n’a été blessé dans cet échange et tout ce qu’à pure dire Stephen quand il a pu parler à ses parents, c’est : “Ne laissez pas mamie entendre ça…”

Quand on se plonge dans l’histoire du passé, on sait très bien que la guerre était présente à l’arrière par le biais des témoignages, des journaux (se faisant souvent l’écho des communiqués officiels) ou de la correspondance, mais, à chaque fois, il y avait en plus de la distance géographique une distance dans le temps : on ne savait rien en direct. L’impact de la télévision pendant la guerre du Viêt-nam en montrant des images de combats qui avait eu lieu très peu de temps auparavant a été considérable et les moyens modernes ne rendent cela que plus fort.

Cependant, il y a encore une distance, car ces images ne montrent souvent que des abstractions. Au mieux, si un soldat est nommé, si on voit sa figure, cela n’a vraiment de sens que pour sa famille, ses proches, ceux qui l’ont croisé un jour. Le téléphone portable ouvre une fenêtre sonore (et souvent vidéo) sur la guerre vécue par une personne précise, que l’on connaît et qui vit ce que l’on voit et entend à l’instant où on l’entend et le voit. Il est sans doute trop tôt pour dire exactement les conséquences que cela peut avoir, mais elles seront grandes, assurément.

Source : MSNBC (voir aussi cette vidéo).

2 commentaires à ““Ne laissez pas mamie entendre ça…””


  1. 1 Jeff

    Affaire intéressante en effet.

    Cette “guerre en live” et ton article m’évoque trois réflexions :

    - d’abord, cette histoire me fait repenser aux tristement fameuses “frappes chirurgicales” lors du conflit au Koweït. On se souvient de ces images verdâtres et de ces explosions qui suivaient une petite flèche : aussi simple qu’un clic. On a essayé d’aseptiser la guerre, de la rendre lointaine par le biais de l’image. Il est temps qu’elle se rapproche de ceux qui la vivent, et qu’on ne les oublie pas…

    - ensuite, ce coup de fil me rappelle les appels de certains prisonniers du World Trade Center au tout début de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001. Parallèle intéressant à faire entre ces américains, du centre de New-York aux montagnes afghanes, ces messages se répondent et traduisent tout l’effroi qui anime cette population.

    - enfin, cette affaire doit aussi nous amener à réfléchir sur le statut de l’image et de la parole en temps de guerre. Tout est message politique, propagande et réutilisation. Mais surtout, il faut veiller à la récupération médiatique de ce type d’évènement qui fait aisément de la guerre un spectacle, la guerre en podcast est-elle à nos portes ?

  2. 2 Schizodoxe

    La guerre en podcast, je crois que nous n’en sommes pas loin, il n’y a qu’à regarder le nombre de militaires qui bloguent entre deux combats ou qui postent ce qu’ils ont filmé de ces derniers sur Youtube ou Liveleak (dont la politique de censure est plus laxiste).

    Nous sommes tous embedded.

Laisser un commentaire