Quatre X : eXplore, eXpand, eXploit, eXterminate. C’est ainsi que l’on désigne certains jeux de stratégie. Un des premiers à s’inscrire dans cette définition est, sans doute, Reach for the Stars (en ligne) de SSG (les plus géniaux inventeurs de wargames de tous les temps), sorti en 1983 et auquel j’ai énormément joué. Il s’agissait d’explorer un univers, d’aller de planète en planète (explore), de s’y installer (expand), d’y développer l’économie à partir des ressources offerte (exploit) et de flinguer les populations et les vaisseaux des autres joueurs (exterminate). De ces quatre activité, c’est bien sûr les aspects exploration et colonisation d’une part et guerre de l’autre qui intéressent le plus les fans de science-fiction, mais qu’en est-il du développement de l’économie dans un monde futuriste imaginaire ? Peut-on, même, réfléchir à l’économie du Space Opera, en somme ?

En 1978, alors qu’il était professeur assistant, Paul Krugman a écrit un court article intitulé “The Theory of Interstellar Trade”. Cet article s’intéressait, justement, sur ce troisième X (et avant même que le concept de 4X existe).
Cet article étend la théorie du commerce interplanétaire à l’échelle interstellaire. Il sera principalement traité, ici, de la question suivante : comment les coûts des intérêts sur les biens en transit peuvent être calculés lorsque ces biens voyagent à la vitesse de la lumière ? C’est un problème parce que le temps pris pour le transport apparaîtra moindre pour celui qui voyagera avec la marchandise que pour l’observateur stationnaire. Une solution peut être dérivée de la théorie économie et deux théorèmes inutiles, mais vrais, seront prouvés.
L’article est très amusant pour qui aime la science-fiction, mais aussi pour celui qui s’intéresse aux raisonnements formels (ce sont souvent les mêmes), car la logique de l’argumentation est rigoureuse. La réaction de David Friedman est du même niveau d’intelligence et d’humour, mais intéressons à un article beaucoup plus récent et plus terre-à-terre, si j’ose dire.
“Star Trek and Money : The Economics of the Star Trek Universe” s’intéresse à l’économie de Star Trek laquelle a, pour particularité de fonctionner… sans monnaie !
Bien qu’à l’occasion, les personnages de Star Trek parlent des “Crédits de la Fédération” ou du “lathinium plaqué or ” pour faire des achats, il est explicitement affirmé que dans Star Trek (comme l’affirme Picard dans Star Trek : First Contact) que la monnaie n’existe plus au XXIVème siècle, les hommes ont dépassé le stade de la richesse matérielle et de la possession. Malgré le caractère quasi impossible que cela arrive un jour, il est utile de se demander si cela (quelque chose dans le genre de la cité idéale dans la République de Platon) devrait être ne serait-ce qu’un idéal abstrait pour la société humaine.
Le monde de Gene Roddenberry est donc un monde idéal, non pas simplement un monde possible, mais le meilleur des mondes possibles suivant ses propres critères, c’est-à-dire un monde sans argent et où le matérialisme ne règne plus. Mais, pour l’auteur de cet article, si c’est séduisant au premier abord, ça ne l’est plus quand on y réfléchit.
Si la monnaie peut être recherchée pour elle-même dans une course absurde à la richesse, réduisant, ainsi, le monde à sa valeur monétaire (c’est-à-dire purement relative), si elle peut servir à faire le mal, elle peut tout aussi bien servir à faire le bien. Quelle charité reste-t-il, s’il n’est plus possible de donner ?
L’erreur de Gene Roddenberry est donc, selon le même, de confondre le moyen et la cause. Le mal n’est pas la conséquence de la monnaie, il en est un utilisateur parmi d’autres. Et puis, la monnaie, comme système d’évaluation de la valeur des biens échangés, est, tout de même, un outil infiniment pratique. Certes, le troc, l’échange, la confiance peuvent très bien marcher dans bien des cas, mais lorsqu’on veut avoir des rapports avec des gens qui ne soient pas des voisins (et dieu sait que la Fédération est vaste !) il faut bien passer par un tel intermédiaire, c’est ce que fait remarquer Vincent Geloso :
Je suis incapable d’imaginer un monde sans monnaie. Considérant qu’à cette époque, la fédération possède des milliers de vaisseaux, un nombre incalculable de colonies et plusieurs races différentes sous une même tutelle. Ils mènent des guerres contre des empires gigantesques avec des ressources incalculables. Comment est-ce que l’échange se fait? Juste la fondation d’une colonie doit demander la présence d’un marché des capitaux pour que les colons puissent obtenir les ressources nécessaires pour construire des infrastructures, des villes, des défenses, etc.
Comment l’allocation des ressources se fait-elle? La rareté semble toujours exister dans Star Trek, comment est-ce que les signaux quant à la disponibilité des ressources s’expriment? Si l’activité économique est complètement planifiée, comment est-ce que des fonctionnaires peuvent diriger les activités de plusieurs centaines de milliards d’individus répartis sur 150 planètes?
En fait, je pense que la façon de voir de Gene Roddenberry est très américaine (même si on pourrait penser, aussi, au concept de l’argent comme “sang du pauvre” chez Bloy, mais j’imagine mal comment le lien aurait pu s’établir avec Roddenberry) et me fait vraiment penser à Ezar Pound (peut-être aussi à Santayana, mais d’une façon différente) et à son rapport à l’économie :
Canto LXV
With usura hath no man a house of good stone
each block cut smooth and well fitting
that delight might cover their face,with usura
hath no man a painted paradise on his church wall
harpes et luthes
or where virgin receiveth message
and halo projects from incision,with usura
seeth no man Gonzaga his heirs and his concubines
no picture is made to endure nor to live with
but it is made to sell and sell quicklywith usura, sin against nature,
is thy bread ever more of stale rags
is thy bread dry as paper,
with no mountain wheat, no strong flourwith usura the line grows thick
with usura is no clear demarcation
and no man can find site for his dwelling
Stone cutter is kept from his stone
weaver is kept from his loomWITH USURA
wool comes not to market
sheep bringeth no gain with usura
Usura is a murrain, usura
blunteth the needle in the the maid’s hand
and stoppeth the spinner’s cunning. Pietro Lombardo
came not by usura
Duccio came not by usura
nor Pier della Francesca; Zuan Bellin’ not by usura
nor was “La Callunia” painted.
Came not by usura Angelico; came not Ambrogio Praedis,
No church of cut stone signed: Adamo me fecit.
Not by usura St. TrophimeNot by usura St. Hilaire,
Usura rusteth the chisel
It rusteth the craft and the craftsman
It gnaweth the thread in the loom
None learneth to weave gold in her pattern;
Azure hath a canker by usura; cramoisi is unbroidered
Emerald findeth no MemlingUsura slayeth the child in the womb
It stayeth the young man’s courting
It hath brought palsey to bed, lyeth
between the young bride and her bridegroomCONTRA NATURAM
They have brought whores for Eleusis
Corpses are set to banquetat behest of usura.
N. B. Usury : A charge for the use of purchasing power, levied without regard to production ; often without regard to the possibilities of production. (Hence the failure of the Medici bank.)
Bon, faut que j’arrête de regarder Star Trek et de jouer les trekkies, moi, ça occupe trop mon esprit depuis quelques jours…
Beam me up, Scotty !
Sources : The Conscience of a Liberal, Idea, AC et Vincent Geloso: libéral classique.


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