Le racisme de Lovecraft, 2
Il est difficile de s’empêcher de croire que Houellebecq, en citant si largement Frank Belknap Long, ne répond pas aux affirmations de ce dernier en les confrontant à une autre réalité que celui-ci cherchait à mettre en évidence. Ce que veut Houellebecq, c’est porter la lumière sur tous les monstres…

Lovecraft a en fait toujours été raciste. Mais dans sa jeunesse ce racisme ne dépasse pas celui qui est de mise dans la classe sociale à laquelle il appartient — l’ancienne bourgeoisie, protestante et puritaine, de la Nouvelle-Angleterre. Dans le même ordre d’idées, il est, tout naturellement, réactionnaire. En toutes choses, que ce soit la technique de versification ou les robes des jeunes filles, il valorise les notions d’ordre et de tradition plutôt que celles de liberté et de progrès. Rien en cela d’original ni d’excentrique. Il est spécialement vieux jeu, voilà tout. Il lui paraît évident que les protestants anglo-saxons sont par nature voués à la première place dans l’ordre social ; pour les autres races (que de toute façon il ne connaît que fort peu, et n’a nulle envie de connaître), il n’éprouve qu’un mépris bienveillant et lointain. Que chacun reste à sa place, qu’on évite toute innovation irréfléchie, et tout ira bien.
Le mépris n’est pas un sentiment littérairement très productif ; il inciterait plutôt à un silence de bon ton. Mais Lovecraft sera contraint ‘de vivre à New York ; il y connaîtra la haine, le dégoût et la peur, autrement plus riches. Et c’est à New York que ses opinions racistes se transformeront en une authentique névrose raciale. Étant pauvre, il devra vivre dans les mêmes quartiers que ces immigrants « obscènes, repoussants et cauchemardesques ». Il les côtoiera dans la rue, il les côtoiera dans les jardins publics. Il sera bousculé dans le métro par des « mulâtres graisseux et ricanants », par des « nègres hideux semblables à des chimpanzés gigantesques ». Il les retrouvera encore dans les files d’attente pour chercher un emploi, et constatera avec horreur que son maintien aristocratique et son éducation raffinée, teintée d’un « conservatisme équilibré », ne lui apportent aucun avantage. De telles valeurs n’ont pas cours dans Babylone ; c’est le règne de la ruse et de la force brutale, des « juifs à face de rat » et des « métis monstrueux qui sautillent en se dandinant absurde-ment ».
Il ne s’agit plus alors du racisme bien élevé des W.A.S.P. ; c’est la haine, brutale, de l’animal pris au piège, contraint de partager sa cage avec des animaux d’une espèce différente, et redoutable. Pourtant, jusqu’au bout, son hypocrisie et sa bonne éducation tiendront le coup ; comme il l’écrit à sa tante, « il n’appartient pas aux individus de notre classe de se singulariser par des paroles ou des actes inconsidérés ». D’après le témoignage de ses proches, lorsqu’il croise des représentants des autres races, Lovecraft serre les dents, blêmit légèrement ; mais il garde son calme. Son exaspération ne se donne libre cours que dans ses lettres - avant de le faire dans ses nouvelles. Elle se transforme peu à peu en phobie. Sa vision, nourrie par la haine, s’élève jusqu’à une franche paranoïa, et plus haut encore, jusqu’à l’absolu détraquement du regard, annonçant les dérèglements verbaux des « grands textes ». Voici par exemple comment il raconte à Belknap Long une visite dans le Lower East Side, et comment il décrit sa population d’immigrés :
« Les choses organiques qui hantent cet affreux cloaque ne sauraient, même en se torturant l’imagination, être qualifiées d’humaines. C’étaient de monstrueuses et nébuleuses esquisses du pitécanthrope et de l’amibe, vaguement modelées dans quelque limon puant et visqueux résultant de la corruption de la terre, rampant et suintant dans et sur les rues crasseuses, entrant et sortant des fenêtres et des portes d’une façon qui ne faisait penser à rien d’autre qu’à des vers envahissants, ou à des choses peu agréables issues des profondeurs de la mer. Ces choses - ou la substance dégénérée en fermentation gélatineuse dont elles étaient composées -avaient l’air de suinter, de s’infiltrer et de couler à travers les crevasses béantes de ces horribles maisons, et j’ai pensé à un alignement de cuves cyclopéennes et malsaines, pleines jusqu’à déborder d’ignominies gangrenées, sur le point de se déverser pour inonder le monde entier dans un cataclysme lépreux de pourriture à demi liquide.
De ce cauchemar d’infection malsaine, je n’ai pu emporter le souvenir d’aucun visage vivant. Le grotesque individuel se perdait dans cette dévastation collective ; ce qui ne laissait sur la rétine que les larges et fantomatiques linéaments de l’âme morbide de la désintégration et de la décadence… un masque jaune ricanant avec des
ichors acides, collants, suintant des yeux, des oreilles, du nez, de la bouche, sortant en tous ces points avec un bouillonnement anormal de monstrueux et incroyables ulcères… »Indiscutablement, c’est du grand Lovecraft. Quelle race a bien pu provoquer de tels débordements ? Il ne le sait plus très bien lui-même ; à un endroit il parle d’« italico-sémitico-mongoloïdes ». Les réalités ethniques enjeu tendent à s’effacer ; de toute façon il les déteste tous, et n’est plus guère en mesure de détailler.
Cette vision hallucinée est directement à î l’origine des descriptions d’entités cauchemardesques qui peuplent le cycle de Cthulhu. C’est la” haine raciale qui provoque chez Lovecraft cet état de transe poétique où il se dépasse lui-même dans le battement rythmique et fou des phrases maudites ; c’est elle qui illumine ses derniers grands textes d’un éclat hideux et cata-clysmique. La liaison apparaît avec évidence dans Horreur à Red Hook.
À mesure que se prolonge le séjour forcé de Lovecraft à New York, sa répulsion et sa terreur s’amplifient jusqu’à atteindre des proportions alarmantes. Ainsi qu’il l’écrit à Belknap Long, « on ne peut parler calmement du problème mongoloïde de New York ». Plus loin dans la lettre, il déclare : « J’espère que la fin sera la guerre - mais pas avant que nos esprits aient été complètement libérés des entraves humanitaires de la superstition syrienne imposée par Constantin. Alors, montrons notre puissance physique comme hommes et comme Aryens, accomplissons une déportation scientifique de masse à laquelle on ne pourra se soustraire et dont on ne reviendra pas. » Dans une autre lettre, faisant sinistrement office de précurseur, il préconisera l’utilisation de gaz cyanogène.
Le retour à Providence n’arrangera rien. Avant son séjour à New York, il n’avait même pas soupçonné que dans les rues de cette petite ville charmante et provinciale puissent se glisser des créatures étrangères ; en quelque sorte, il les croisait sans les voir. Mais son regard a maintenant gagné en acuité douloureuse ; et jusque dans les quartiers qu’il aimait tant il retrouve les premiers stigmates de cette « lèpre » : « Émergeant des différentes ouvertures et se traînant le long des sentes étroites, on voit des formes indécises et appartenant pourtant à la vie organique… »
Pourtant, peu à peu, le retrait du monde fait son effet. En évitant tout contact visuel avec les races étrangères, il réussit à se calmer légèrement ; et son admiration pour Hitler fléchit. Alors qu’il voyait d’abord en lui une « force élémentaire appelée à régénérer la culture européenne », il en vient à le considérer comme un « honnête clown », puis à reconnaître que « bien que ses objectifs soient fondamentalement sains, l’extrémisme absurde de sa politique actuelle risque de conduire à des résultats désastreux, et en contradiction avec les principes de départ ».
Parallèlement, les appels au massacre se font plus rares. Comme il l’écrit dans une lettre, « soit on les cache, soit on les tue » ; et il en vient progressivement à considérer la première solution comme préférable, en particulier à la suite d’un séjour dans le Sud, chez l’écrivain Robert Barlow, où il observe avec émerveillement que le maintien d’une stricte ségrégation raciale peut permettre à un Américain blanc et cultivé de se sentir à l’aise au milieu d’une population à forte densité noire. Bien entendu, précise-t-il à sa tante, « dans les stations balnéaires du Sud, on ne permet pas aux nègres d’aller sur les plages. Pouvez-vous imaginer des personnes sensibles en train de se baigner à côté d’une meute de chimpanzés graisseux ? »
On a souvent sous-estime l’importance de la haine raciale dans la création de Lovecraft. Seul Francis Lacassin a eu le courage d’envisager la question avec honnêteté, dans sa préface aux Lettres. Il y écrit notamment : « Les mythes de Cthulhu tirent leur puissance froide de la délectation sadique avec laquelle Lovecraft livre aux persécutions des êtres venus des étoiles des humains punis pour leur ressemblance avec la racaille new-yorkaise qui l’avait humilié. » Cette remarque me paraît extrêmement profonde, quoique fausse. Ce qui est indiscutable, c’est que Lovecraft, comme on le dit des boxeurs, « a la haine ». Mais il faut préciser que le rôle de la victime est généralement tenu dans ses nouvelles par un professeur d’université anglo-saxon, cultivé, réservé et bien éduqué. Plutôt un type dans son genre, en fait. Quant aux tortionnaires, aux servants des cultes innommables, ce sont presque toujours des métis, des mulâtres, des sang-mêlés « de la plus basse espèce ». Dans l’univers de Lovecraft, la cruauté n’est pas un raffinement de l’intellect ; c’est une pulsion bestiale, qui s’associe parfaitement avec la stupidité la plus sombre. Pour ce qui est des individus courtois, raffinés, d’une grande délicatesse de manières… ils fourniront des victimes idéales.
On le voit, la passion centrale qui anime son œuvre est de l’ordre du masochisme, beaucoup plus que du sadisme ; ce qui ne fait d’ailleurs que souligner sa dangereuse profondeur. Comme Antonin Artaud l’a indiqué, la cruauté envers autrui ne donne que de médiocres résultats artistiques ; la cruauté envers soi est autrement intéressante.
Il est vrai que HPL manifeste une admiration occasionnelle pour les « grandes brutes blondes nordiques », les « Vikings fous tueurs de Celtes », etc. Mais c’est, justement, une admiration amère ; il se sent extrêmement loin de ces personnages et il n’envisagera jamais, contrairement à Howard, de les introduire dans son œuvre. Au jeune Belknap Long qui se moque gentiment de son admiration pour les « grandes bêtes blondes de proie », il répond avec une merveilleuse franchise : « Vous avez tout à fait raison de dire que. ce sont les faibles qui adorent les forts. C’est exactement mon cas. » Il sait très bien qu’il n’a aucune place dans un quelconque Walhalla héroïque de batailles et de conquêtes ; sinon, comme d’habitude, la place du vaincu. Il est pénétré jusqu’à la moelle de son échec, de sa prédisposition entière, naturelle et fondamentale à l’échec. Et, dans son univers littéraire aussi, il n’y aura pour lui qu’une seule place : celle de la victime.
Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, pp. 127-136.
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13 février 2008 à 15:17Est-ce que quelqu’un a déjà pensé qu’il souffrait plutôt de psychose paranoïaque et de délire de persécution, qu’il a tenté de “dépasser” dans la création littéraire.
La xénophobie poussée à cette extrémité ne peut être qu’un délire de persécution, je crois, même en considérant l’époque à laquelle il vivait !
13 février 2008 à 18:30Très bel article sur un auteur touchant un auteur que j’aime lire et relire.
Par contre l’hypothèse de weirdsteph me semble plus plausible et m’était également venue à l’esprit.
15 février 2008 à 11:30Je ne crois pas du tout que ce soit le cas. Non seulement, il pense comme le faisait son époque (y compris des gens chez qui cela surprendrait et pas forcément d’une façon plus radicale qu’eux), mais, au-delà du caractère purement réactif dû à son séjour à NY, sa vision “politique” est d’une très grande cohérence interne renforcée par l’érudition et elle est issue d’une longue et profonde réflexion.
)
Mais j’y reviendrai (oui, je sais, c’est ce que je dis chaque fois
20 février 2008 à 23:46“C’est la” haine raciale qui provoque chez Lovecraft cet état de transe poétique où il se dépasse lui-même dans le battement rythmique et fou des phrases maudites ; c’est elle qui illumine ses derniers grands textes d’un éclat hideux et cata-clysmique. La liaison apparaît avec évidence dans Horreur à Red Hook.”
J’étais déjà dubitatif quand j’avais lu ce texte de Houellebecq, et je le suis toujours. J’avais ici même exprimé mes doutes sur l’écrivain Michel, et je considère que ce texte parle plus de lui que de Lovecraft. Houellebecq tente de nous faire croire qu’un racisme viscéral peut être au cœur de la création littéraire, il essaye donc ici de justifier son propre racisme.
Pour ma part je pencherais plutôt du coté de la théorie des déséquilibres psychologiques de Lovecraft qui expliquerait son génie littéraire, et s’exprimerait à travers sa haine intime de l’étranger et son admiration pour les bonnes manières et l’éducation. D’ici à parler d’un refoulement il n’y a qu’un pas.
J’attends avec impatience, pour me contredire, votre étude sur sa vision politique.
25 février 2008 à 10:48Je voulais lire H.P. Lovecraft :: The Decline of the West de Joshi auparavant, pour avoir les idées plus claires, mais ces cochons d’Amazon ne me l’ont toujours pas envoyé… Pourtant, j’ai passé commande il y a deux mois
25 février 2008 à 12:58Cela rejoint notre discussion précédente sur Amazon….
26 février 2008 à 21:37il ne sert à rien de rechercher l’origine d’un talent ou (d’un crime) dans le le rascisme,un déséquilibre psychologique ou un drame qui aurait laissé des traces indélébiles car c’est minimiser,ramener dans la norme la potentialité hors norme d’un individu.Il faut constater et montrer en quoi cela est different de ce que l’on connait déja.je ne nie pas cependant l’effet de ces facteurs sur la création.Cependant la lecture de lovecraft révèle t elle son rascisme? NON car ses monstres venus d’autres planètes et des temps anciens sont si extraordinaires qu’on ne pense à rien d’autre.à moins de lire un passage ou des noirs sont pésents on pourrait peut etre se douter…Alors pourquoi en faire des tonnes sur le rascisme de Lovecraft?est ce que ça vaut la peine d’évoquer ce fait de cette manière.Ah mais ça y est encore cette obsolotète manière d’expliquer une oeuvre par la critique biographique,il n’y a rien de plus réducteur et sectaire pour expliquer le talent sauf peutetre la critique psychanalytique!
27 février 2008 à 15:43Et si Lovecraft avait été profondément misogyne, la réponse de Emilie sur le manque d’incidence de la psychologie de l’auteur sur son œuvre aurait-elle été différente ?
27 février 2008 à 16:21meme réponse ça ne m’interesse pas de savoir si un auteur est misogyne,misanthrope,fumeur ou cycliste du dimanche pour expliquer sa manière d’écrire.
27 février 2008 à 16:38Le fait que les auteurs de Superman étaient de confession juive n’éclaire donc en rien sur la création et l’histoire de ce super-héros si emblématique de l’Amérique des années 30 ?