Le racisme de Lovecraft, 1

Dans sa biographie de Lovecraft, Frank Belknap Long présente toujours son ancien ami sous le jour le plus favorable. Sur de nombreux points, il a parfaitement raison, mais en d’autres endroits, cela tourne un peu au panégyrique. Ainsi, sur le point délicat du racisme de Lovecraft, il se réfugie derrière l’analyse d’un professeur de psychologie de l’université de Géorgie du Sud, Dirk W. Mosig dont il cite une lettre que je reprends ici in extenso. Je reviendrai sur ce texte plus tard, après avoir cité un article de Lovecraft et le chapitre que Houellebecq consacre à ce sujet dans son Lovecraft.

Lovecraft et Long

L’affirmation souvent proférée qu’H.P. Lovecraft était « raciste » est non seulement fausse, mais également fallacieuse. Des extraits de ses lettres — principalement adressées à ses tantes et non destinées à être publiées — sont sortis du contexte où il évoluait, de son style de vie et de l’humeur de l’époque ; elles sont mal interprétées afin de laisser entendre qu’H.P. Lovecraft était un monstre hitlérien rêvant d’exterminer les minorités raciales. Rien ne pourrait être plus inexact.

Tout d’abord le mot « raciste » comporte aujourd’hui des connotations fort différentes de la signification que possédait ce terme au début de ce siècle. Pendant cette période, la supériorité de la culture aryenne était acceptée comme un état de fait par une majorité écrasante de ses contemporains. Ce concept n’évolua guère de façon significative jusqu’à ce que les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale fassent évoluer l’opinion des gens. A notre époque, il est concevable qu’une personne exprimant les opinions de Lovecraft serait considérée comme « raciste », mais il est injuste d’appliquer des concepts modernes pour juger les déclarations privées d’un homme qui mourut bien des années avant notre dernière conflagration planétaire.

En second lieu, Lovecraft, comme tout un chacun, mérite d’être jugé sur son comportement, plutôt que sur des déclarations privées faites sans intention d’injurier quiconque. Tous ceux qui le connaissaient confirment qu’il était toujours bon et respectueux vis-à-vis des autres, quelle que soit leur ethnie ou leur catégorie sociale. En authentique gentilhomme, il s’abstenait de tout comportement — verbal ou gestuel — qui puisse blesser quiconque. L’accusation d’anti-sémitisme est particulièrement ridicule dans le cas de Lovecraft, dont certains des meilleurs amis, et même sa propre femme, étaient de confession juive. Quand fit-il preuve de discrimination, quand attaqua-t-il, verbalement ou physiquement, un membre d’un groupe minoritaire ? Assurément il ne se comporta en raciste en aucune façon.

Troisièmement, comme l’a souligné le Dr Brobst1, H.P. Lovecraft se plaisait à présenter plusieurs visages à ses correspondants et amis. Cela faisait partie de son charme unique, sa capacité à s’adapter à la personnalité des autres. Envers E. Hoffmann Priée, par exemple, il paraissait un extraverti enjoué, tandis que, pour d’autres, il ressemblait à un philosophe introverti. Sans compter ses personnalités de jeune compagnon et de vieux Grand-Père Theobald qu’il affectait pour d’autres amis encore. Il est vraisemblable qu’il adoptait envers ses tantes une attitude en conformité avec leurs souhaits et que certaines de ses déclarations « racistes » étaient prononcées, non pas par conviction profonde, mais pour se conformer aux opinions des autres. Ceci n’indique pas une faiblesse de caractère, mais au contraire montre sa grande tolérance envers autrui.

H.P. Lovecraft ne haïssait ni les Noirs, ni les Juifs, ni les Italiens ou ni tout autre minorité. Mais en tant qu’admirateur du XVIIIe siècle et des traditions de la Nouvelle-Angleterre, il s’offensait de la destruction des sites architecturaux du passé par les immigrants pour lesquels ceci ne représentait pas grand-chose. Tout en respectant la valeur des autres cultures, il désirait préserver la culture de la Nouvelle-Angleterre de l’attaque des traditions et façons de vivre étrangères. C’était un traditionnaliste, un adorateur du passé, et non pas un raciste fanatique. Et dans ses dernières années, même sa défiance vis-à-vis des cultures étrangères s’évanouit, et il professait des opinions extrêmement libérales qui se juxtaposaient à une vie de tolérance et de compréhension des autres.

Etiqueter H.P. Lovecraft comme « raciste » est absurde et faux, et montre au mieux un manque total de compréhension de la vie de cet admirable gentilhomme de Providence.

1. Dr Harry K. Brobst, professeur de psychologie à Oklahoma State University. — F.B.L.


Frank Belknap Long, H. P. Lovecraft le conteur des ténèbres, Amiens, 1987, p. 122.


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3 commentaires pour “ Le racisme de Lovecraft, 1 ”

  1. Hum… ça ressemble, mutatis mutandis, aux discours des antiracistes d’aujourd’hui. 1. HPL n’était pas raciste, d’ailleurs 2. tout le monde état raciste et 3. HPL était comme tout le monde et n’aimait pas trop les étrangers. Je suis un peu sceptique, tout de même.

  2. Le racisme de Lovecraft c’est un peu la peau de banane sur laquelle tous ses exégètes glissent. Comme l’antisémitisme de Céline. Ou la carrière de peintre de Hitler…
    Je ne suis pas contre l’étude du background des écrivains pour comprendre et mieux appréhender leurs Å“uvres, autant là, je pense que ça sert surtout à celui qui écrit à dire ce qu’il pense sans en avoir l’air.
    Cf Houellebecq et son goût pour la provoc’ raciale et religieuse.

    Rah je vais encore me faire moucher si je dis du mal de l’ami Michel…

  3. Tout au contraire, je crois que le racisme de Lovecraft est d’une très grande importance pour comprendre son Å“uvre, comme le pense Houellebecq à la suite de Joshi.

    D’où la question de son succès, de sa postérité, etc.

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