On manque de sagesse à La Sapienza, parfois…

Mardi dernier, 15 janvier, une visite du pape à La Sapienza, l’université de Rome fondée en 1303 par le pape Boniface VIII, prévue pour le jeudi suivant, a été annulée à la suite de l’agitation de quelques professeurs et d’étudiants jugeant intolérable qu’un pape ose prendre la parole dans une université et cela au nom de la laïcité. Cet étrange refus, organisé par un groupe très minoritaire, a provoqué de fortes réactions en Italie. Des intellectuels de toutes opinions ont pris la défense de la liberté d’expression, y compris ceux qui sont très hostiles à l’Eglise catholique en général et à ce pape en particulier. Hier, lundi 21 janvier, 200 000 personnes ont manifesté leur soutien au pape. Mais qu’en est-il sur le fond ? Par quel abominable discours le pape escomptait-il corrompre la jeunesse ?

La Sapienza

N’ayant pu le prononcer comme prévu, le pape Benoît XVI a avancé la publication de ce discours dans L’Osservatore Romano. Grâce à Charles de Pechpeyrou, de Chiesa, on en dispose d’une traduction française.

Il ne s’agit pas pour moi de reprendre point par point cette réflexion complexe sur l’articulation de la foi et de la raison qui fait suite au trop fameux (mais jamais lu) discours de Ratisbonne.

Le pape commence, dans ce discours, par s’interroger sur la légitimité d’une parole ecclésiale adressée à l’université :

Que peut et que doit dire le pape lors d’une rencontre avec l’université de sa ville? En réfléchissant à cette question, j’ai senti qu’elle en contenait deux autres, dont la clarification devrait d’elle-même mener à la réponse. Il faut, en effet, se demander: quelle est la nature et la mission de la papauté? Et puis: quelle est la nature et la mission de l’université?

En esprit méthodique, avant de voir le rapport de A à B, il cherche à définir A et B. C’est à la définition de B, de l’université, que je veux m’intéresser ici, car nul mieux que lui ne peut la définir. En effet, non seulement c’est un véritable universitaire (pas une de ces fades imitations qui gravitent autour des machines à café estudiantines), mais il est le chef d’une organisation, l’Eglise catholique, qui a créé, organisé, structuré et protégé l’université jusqu’au siècle dernier.

Je pense que l’on peut dire que l’université trouve sa véritable et plus profonde origine dans cette soif de connaissance qui est propre à l’homme. Il veut savoir ce qu’est tout ce qui l’entoure. Il veut la vérité.

En ce sens, on peut voir l’interrogation de Socrate comme l’impulsion qui a donné naissance à l’université occidentale.

Peut-être comprendra-t-on la censure qu’il a subie d’emblée, grâce à cet extrait. En effet, je doute que ceux qui pensent légitime — ils l’illustrent par leurs actes — de soumettre la liberté de parole à la volonté de la masse, apprécient particulièrement une allusion à un philosophe condamné à mort, par un vote démocratique, pour avoir déplu, au plus grand nombre, par ce qu’il disait.

Ce qui est vrai est ce qui plaît. Le critère de la vérité, pour ces soixante professeurs et de ces cent étudiants, c’est le nombre, l’audimat, ou plutôt — et c’est, pire encore — la capacité non, finalement, à être le plus nombreux, mais à crier le plus fort. La vérité est donc soumise à une sorte de raison publique, or si…

…on renvoie à la “raison publique”, comme le fait John Rawls, il s’ensuit nécessairement une autre question: qu’est-ce qui est raisonnable? Comment démontre-t-on qu’une raison est vraie? En tout cas, sur cette base, il devient évident que, dans la recherche du droit de la liberté, de la vérité, de la cohabitation convenable, il faut écouter des instances autres que les partis et groupes d’intérêt, sans pour autant vouloir contester si peu que ce soit leur importance.

En effet, ce n’est pas parce que la raison du plus fort n’est pas toujours la plus vraie qu’elle est nécessairement toujours la plus fausse. L’important est de saisir, par la raison, l’entièreté des choses.

Nous revenons ainsi à la structure de l’université médiévale. A côté de celle de droit [et de la médecine], il y avait les facultés de philosophie et de théologie, à qui était confiée la recherche sur l’être humain dans sa totalité et, avec cela, le devoir de tenir éveillée la sensibilité à la vérité.

Bien sûr, c’est le rapprochement des deux dernières qui peut déranger certains, mais voici ce qu’en dit, avec une grande clarté, Benoît XVI :

Théologie et philosophie forment en cela un duo particulier, dont les deux éléments ne peuvent être totalement séparés l’un de l’autre, même si chacun doit conserver son rôle et son identité.

C’est le mérite historique de saint Thomas d’Aquin d’avoir mis en évidence – face à la réponse différente des Pères de l’Eglise, due au contexte historique – l’autonomie de la philosophie et, avec elle, le droit et la responsabilité propres de la raison qui s’interroge sur la base de ses propres forces.

[…]

Je pense que l’idée de saint Thomas sur le rapport entre philosophie et théologie pourrait être exprimée par la formule trouvée par le Concile de Chalcédoine pour la christologie: philosophie et théologie doivent établir entre elles un rapport “sans confusion et sans séparation”.

“Sans confusion”, cela veut dire que chacune des deux doit conserver sa propre identité. La philosophie doit rester vraiment une recherche de la raison dans sa liberté et dans sa responsabilité; elle doit voir ses limites et par là même sa grandeur et son étendue. La théologie doit continuer à puiser dans un trésor de connaissances qu’elle n’a pas inventé elle-même, qui la dépasse toujours et qui, n’étant jamais complètement épuisable par la réflexion, relance constamment la pensée, précisément pour cette raison.

A côté du “sans confusion” il y a aussi le “sans séparation”: la philosophie ne repart pas à chaque fois du point zéro du sujet pensant de manière isolée, mais elle se place dans le grand dialogue de la sagesse historique, qu’elle accueille et développe toujours de nouveau, de manière à la fois critique et docile. Mais elle ne doit pas non plus se refermer devant ce que les religions – et en particulier la foi chrétienne – ont reçu et donné à l’humanité comme indication du chemin.

“Sans confusion et sans séparation”, le distinguo est subtil, mais on ne peut plus pertinent. L’attitude des opposants à la venue du pape à La Sapienza illustre bien, selon moi, sa nécessité, car la philosophie, chez eux, n’est pas sans confusion avec l’idéologie et tellement peu séparée d’elle, qu’elle n’en est plus que l’auxiliaire servile…

Source : Chiesa.

1 commentaire à “On manque de sagesse à La Sapienza, parfois…”


  1. 1 RenaudD

    Concernant la philosophie, Thomas d’Aquin est surtout connu pour avoir professé que celle-ci était “la servante de la théologie”… ce qui est le pendant religieux de la volonté d’en faire l’ “auxiliaire servile” d’une idéologie ! Et, pour continuer le parallèle, le pouvoir soviétique a lui aussi “organisé” (sinon créé), “structuré et protégé l’université”… jusqu’au siècle dernier précisément.
    Maintenant c’est vrai que l’Eglise de maintenant n’est pas celle du Moyen-Age. (Ni, oserai-je ajouter, celle du XIXe qui n’était pas beaucoup plus tolérante). Et c’est vrai que Benoît XVI est cent coudées intellectuelles au-dessus de la très grande majorité de ses détracteurs… Ceux qui se sont opposés à sa présence à l’université sont plus ridicules qu’autre chose ! J’ignorais l’incident. Merci bien pour ce post.

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