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La loterie…
Rétif de la Bretonne était un grand écrivain, fort prolifique, et sans doute un homme charmant avec qui il devait être agréable de se promener dans Paris à la nuit tombée… Mais c’était aussi un abominable adepte de l’ingénierie sociale. Un de ces hommes qui pensent que l’Etat doit tout faire, se mêler de tout, et surtout de ce qu’il y a de plus privé. En cela, il annonce malheureusement très bien notre triste époque… mais au moins, il le faisait avec ironie, mordant et un humour particulier que bien des personnes de goût apprécient au plus au point.

Pour des détails sur l’auteur, je renvoie à ce que j’avais écrit en citant la quatrième nuit de Paris.
1. Je songeais un soir comment on pourrait doter les filles de mérite qui réunissent le bon esprit et la beauté. Car, ô lâches Européens, vous que j’aime, en d’autres cas, à regarder comme les plus sages des humains, en cela seul vous êtes des fous et des insensés, des imbéciles, que vous avez établi que les femmes auraient une dot. Maudit soit celui qui le premier dota sa fille !… Maudit soit le premier qui dit aux deux sexes, marchez égaux ! Car il détruisit le bonheur des deux sexes. Maudit soit celui qui dit, aujourd’hui : « Élevez les filles comme les garçons ». Car si on l’écoutait, le malheur des deux sexes serait à jamais irréparable. Si vous faites des hommes de vos filles, ô Français, vos hommes deviendront des femmelettes. Car il faut qu’il y en ait. N’en avez-vous pas la preuve à Paris ? Que de femmes en culottes ? Tous vos petits collets, tous vos maris benêts ne sont-ils pas moins que des femmes ? C’est peut-être la raison qui vous a fait naître cette idée ridicule qu’il faut élever les femmes comme les hommes parce qu’elles profiteraient mieux de l’éducation mâle ? Une des raisons de l’anarchie qui règne surtout depuis cent ans dans l’intérieur des familles, ce sont les dots. Invention stupide et barbare qui n’a produit que des malheurs ! La femme ne doit avoir qu’une dot, la bonté et la beauté; deux qualités également essentielles, que la dot rend inutile à une fille. Un monstre de laideur, bossue, contrefaite, trouvera un mari si elle est riche et deviendra le moule où il jettera une génération d’êtres méchants et difformes. Combien d’exemples n’en a-t-on pas eu ! Ôtez les dots, ô Français ! Soyez les premiers à donner cette leçon à l’Europe ! N’attendez pas que l’Anglais, jaloux de votre gloire en tous les sens possibles, vous prévienne en cela. Achetez vos femmes, comme les Chinois, plutôt que de recevoir une dot… Mais non; qu’une loi favorable facilite les mariages. L’épouse n’apportera en dot que ses charmes, avec ses habits, selon sa condition, non comme dot, mais pour diminuer les premières dépenses du mari. Vous verrez alors vos filles acquérir à l’envi les vertus et les grâces qui captivent les hommes. Vous les verrez modestes et tendres après le mariage. Les mœurs approuveront une révolution heureuse et subite… Loin de nous la corruption ! Loin les procès scandaleux des séparations !… Ô heureuse loi ! Fille du ciel, le P.F. prosterné te demande à l’être des êtres. Viens, nouvelle Astrée, viens nous ramener l’Age d’or, et les mœurs, et les grâces, et la beauté et la vertu ! S’il faut des célibataires, ces monstres seuls qu’on étouffait à Sparte, qu’on noie à la Chine, seront destinés à l’être.
Je rêvais donc un soir au moyen de ne pas laisser condamner au célibat tant de filles belles et parfaites qui sont forcées de se jeter dans un cloître, ou que leurs parents y renferment inhumainement par le plus affreux des crimes, puisqu’il est contre la nature. Et j’imaginai que lorsqu’une jeune personne aurait toutes les qualités, beauté, bonté, santé, vertus, il fallait pour éviter ce qui n’arrive que trop souvent, qu’elle ne fût sacrifiée à un vieillard cacochyme ou renfermée, porter une loi par laquelle : « Les magistrats et les notables seront autorisés à avoir l’œil sur les excellents sujets et décider que ces jeunes personnes sans fortune seront mariées par loterie, suivant leur condition. C’est-à-dire que les billets seront taxés de manière que la loterie tirée, la fille ait une dot honnête et telle que l’heureux aurait pu l’attendre d’un bon parti. La loi portera que ces loteries seront toujours composées de mille billets fixés à un écu pour les filles d’artisans, etc. ; à six livres pour les filles des petits marchands ; à douze livres pour celles des merciers, etc. ; à dix-huit livres pour celles des marchands plus riches ; à un louis pour celles de la bourgeoisie. Enfin, à cent livres et même à mille livres pour les demoiselles, suivant le degré d’élévation de leur famille. »
Moi, le P.F., brûlant de zèle pour le bien public et la félicité de mes égaux, j’ai réfléchi mûrement durant plusieurs soirées sur ce projet de loterie, pour y découvrir des inconvénients et je n’y en ai point trouvé ; et je n’y ai vu que des avantages infinis. Mais il faudrait qu’à l’appui de cette loi, on ajoutât une clause importante, c’est que les cloîtres ne pussent être peuplés que par les êtres de rebut des deux sexes. Nous ne sommes plus dans ces temps où l’on dévouait des hommes comme les victimes de la loi judaïque, qui n’en admettait que de parfaites. Le plus bel hommage qu’on puisse rendre à la divinité, c’est de contribuer, en suivant la nature, à la perfection de ses productions. C’est d’anéantir, sans moyens violents, les monstruosités que le régime social fait naître. Voilà un hommage digne de l’être parfait, qui ne se plaît que dans la perfection. La piété contraire à cette loi est une piété barbare et fausse.
J’ai ensuite réfléchi sur les précautions à prendre. D’abord, il est clair que dans nos mœurs aucun homme marié ne pourrait être actionnaire. Cependant, il m’est venu une idée, c’est que des hommes mariés riches pourraient contribuer à diminuer le nombre des aspirants et remplir jusqu’à la moitié des billets de la loterie ; mais en se faisant enregistrer, ils seraient dispensés de donner leur nom, etc., en écrivant en suite de leur mise : sans prétention. Tous les billets sans prétention ne seraient point mis dans la roue pour être tirés avec les autres ; ils ne serviraient qu’à écarter le trop grand nombre d’aspirants.
2. La condition de la fille étant exprimée par l’avis public de la loterie, on ne délivrera les billets qu’à des jeunes gens qui l’assortiront. A moins qu’un jeune homme de mérite, quoique inférieur par sa naissance, n’obtînt l’aveu des parents et de la demoiselle, qui lui donneront une permission par écrit de prendre un billet. Cette loi de l’inégalité n’aura pas lieu pour les jeunes gens d’une condition supérieure, parce que l’homme étant le chef de la femme, il n’y a aucun inconvénient qu’il ait la supériorité de la condition.
3. Les parents et la demoiselle auront droit, la veille du tirage et lorsque la loterie sera fermée, de se faire lire la liste des actionnaires. Ils en retrancheront quiconque serait de mauvaises mœurs, publiquement déshonoré, ou connu pour un mauvais sujet. La répugnance de la demoiselle serait aussi écoutée, mais elle serait obligée d’en donner les raisons. Les billets rejetés ne seront pas mis dans la roue ; on suspendra le tirage et on publiera quel nombre de billets restent à remplir. Ceux qui auront déjà mis pourront remettre une fois seulement, à l’exception de ceux rejetés, auxquels l’argent sera rendu dans la matinée du tirage, mais sans scandale. Cette remise se fera secrètement ; le rejet ne sera su que du premier magistrat de la ville, qui sera le seul avec les parents lorsqu’ils feront la lecture de la liste des mises.
4. Tout actionnaire pourra prendre un nombre de billets, en prouvant que cette mise n’incommode pas sa fortune.
5. Si un homme riche, et qui ne serait point dans le cas du rejet, prenait seul la loterie, il pourrait être accepté par la demoiselle et les parents, cet homme ne risquant rien que de ne pas avoir de dot.
6. Un compromis de deux jeunes gens qui prendraient la loterie à eux seuls ne sera pas accepté, à moins qu’ils n’eussent une fortune bien au-dessus de la perte que la loterie occasionnerait à l’un d’eux.
7. Un jeune homme qui aura mis pourra recéder son billet et son droit à un autre, jusqu’à l’instant où la liste sera lue par les parents. Mais l’acquéreur ne jouira de son droit nouveau qu’autant qu’il aura été, son billet à la main, faire effacer le nom de son cédant. S’il le négligeait, le droit serait perdu pour tous deux et la mise resterait à la fille.
8. S’il arrivait que, lors de la lecture, l’acquéreur fût rejeté, le cédant restera dans son droit, ou y renoncera s’il veut, mais la mise ne sera pas rendue. On ne remettra que celle du nommément rejeté.
9. Comme il peut se trouver des filles de mérite, généralement aimées de tout le monde, dont on se ferait un plaisir d’augmenter la dot, lé nombre des billets sans prétention pourra augmenter, sans diminuer le nombre fixé des billets aspirants. Les femmes même pourront prendre de ces billets sans prétention.
10. Le tirage se fera publiquement en présence des magistrats et de l’évêque ou du curé, s’ils jugent à propos d’y assister.
11. Tous les numéros de billets à prétention seront mêlés dans une urne à ce destinée, remués et ressassés durant cinq ou six minutes. Ensuite, un enfant en prendra un à son gré dessus, au milieu, au fond, où il voudra. Il le remettra lui-même au premier magistrat qui l’ouvrira, lira le numéro, le montrera aux assistants et le fera proclamer par l’huissier. Ensuite, il cherchera le nom attaché à ce numéro sur le registre ; il le fera lire à ses assesseurs, au prélat s’il y est, ou au curé. Après quoi, il le prononcera tout haut au greffier, et l’huissier le proclamera distinctement trois fois.
12. Immédiatement après la proclamation faite, la somme des mises qui formera la dot sera délivrée au père de la fille, sous caution bonne et valable ; ou même entre les mains d’un caution-naire si le père était suspect et qu’il ne pût trouver personne pour le cautionner. Le magistrat pourra même nommer un cautionnaire d’office qui sera tenu de remettre la somme au mari, le lendemain du mariage, à la première réquisition.
13. La dot de la femme ainsi gagnée ne pourra être soumise à aucune hypothèque, ni
employée à acquitter les dettes antécédentes du mari. Les créanciers, s’il en a, n’auront droit et action que sur ses biens propres. Et dans le cas où le mari qui n’aurait pas de dettes lors de son mariage, viendrait à en contracter postérieurement, il ne pourra consommer de la valeur de ses biens que moins le montant de la dot. Une loi publiée et affichée avertira tous les créanciers futurs de se tenir sur leurs gardes, la dot de la femme mariée par loterie étant inaliénable, même dans le cas où elle s’obligerait pour son mari. C’est un bien qui devra nécessairement passer aux enfants et dont un immeuble du mari de même valeur répondra toujours.Au moyen de ces précautions, les mariages par loterie mettront dans la société des filles méritantes que la pauvreté en éloigne. Le genre humain acquerra, petit à petit, quelques degrés de perfection de plus. Je pense même qu’il serait à propos que les magistrats veillassent à ce que les personnes des deux sexes grandes, robustes et belles ne pussent prendre d’autre état que le mariage, et que sans être contraintes à former ce lien, on leur fermât au moins les états qui font une obligation du célibat. Ce ne serait pas une tyrannie ; ce n’est pas gêner la liberté. La nature ne parle-t-elle pas aussi impérieusement qu’à d’autres, au cœur et aux sens de ces individus parfaits ? Ils ont reçu la vie et doivent la rendre. Qui a reçu la vie et la beauté doit doublement à la nature. Comme le grand et l’homme riche doivent doublement à la patrie.
On pourra faire autant de ces loteries que les chefs des villes et des villages le jugeront à propos.
Voici les qualités que doit avoir la fille mise en loterie.
1. Elle n’aura aucun défaut corporel, c’est-à-dire, qu’elle sera bien faite, d’une figure agréable, tous ses membres seront sains. Elle sera d’une santé ferme. Enfin rien en elle ne pourra inspirer de répugnance.
2. Elle sera propre, soigneuse, économe, laborieuse, douce.
3. Sa réputation sera sans tache. Mais dans le cas où elle aurait été attaquée par la méchanceté, comme cela n’arrive que trop souvent dans les provinces, aux filles de mérite et pauvres, le magistrat épurera la réputation de la jeune personne en remontant à la source des bruits et il en mettra la fausseté en évidence, par un placard affiché.
4. Dans le cas où la fille mariée par loterie aurait quelque bien, il restera dans sa famille. Il en sera de même des successions futures ; elle ne recueillera rien, que dans le cas où elle resterait unique héritière, sans aucune concurrence de parents mâles.
Comme dans les villages il n’est pas nécessaire que les dots soient aussi fortes qu’à la ville, on pourra y faire des loteries où les billets ne seront que de trente sous.
On permettra encore aux garçons d’une paroisse où il se trouverait une jolie personne qui réunit les vœux de plusieurs prétendants, de faire entre eux un compromis et de taxer eux-mêmes les billets de loterie à la pluralité des voix. Ce qui sera certifié au magistrat par la signature de tous les actionnaires qui auront la majorité sur
les non-cotisants ; et en ce cas, les billets iront aussi haut qu’on voudra.Les étrangères ne seront admises à prendre des billets que lorsqu’ils ne seront pas remplis par des gens du pays.
Lorsqu’une fille sera pour être mise en loterie, il sera indifférent que ce soient les parents qui fassent demander cette faveur au magistrat, ou que ce soit toute autre personne qui en ouvre l’avis. Tout le monde aura ce droit et, après, il suffira que les parents et la fille y consentent. On ne fera cependant l’information sur les qualités et la conduite qu’après que le magistrat et les notables auront décidé qu’on peut faire une loterie. Car en tout il faut éviter l’excès.
Lorsqu’une loterie sera proposée, comme la fille pourrait avoir une inclination, elle sera libre de requérir ses parents de faire la proposition suivante (au cas où le parti leur conviendrait et aurait un mérite réel). C’est à savoir, que les parents iront prier le magistrat de faire une proclamation conçue en ces termes :
« Mademoiselle N. a l’honneur de faire une demande à messieurs les cotisants de la loterie, qui est qu’ils veuillent bien s’en rapporter à son choix sans laisser effectuer le tirage. »
Ceci proposé, les actionnaires répondront par leur signature qu’ils iront apposer chez le magistrat, au bas de l’original de la proclamation, et lorsqu’il y aura un nombre de souscripteurs suffisant, ce sera une chose décidée ; la fille nommera son choix et le mariage s’accomplira.
Ce dernier arrangement n’aura pas autant d’inconvénients qu’on le croirait d’abord, et il n’y aura pas à craindre qu’une fille indifférente le prenne ; parce qu’il diminuera nécessairement la dot. Et dans le cas où le choix serait refusé à la fille par les cotisants, elle ne pourra se soustraire à la loterie par elle acceptée. Elle attendra l’événement du sort et s’y soumettra avec modestie. Ainsi, mes concitoyens, je vous propose les idées qui m’occupent lorsque me promène le soir dans l’obscurité. Je ne songe qu’au bien des hommes, parce que je suis homme social et que je crois que chaque individu doit employer toute sa sagacité à trouver quelque chose d’utile à la société.
Lorsque le gros colporteur eut achevé de lire, il regarda gravement l’assemblée, dans un silence interrogatif. Mais personne ne répondit ; on attendait qu’il s’expliquât lui-même. Il le fit par une sortie violente contre les loteries, les académies de jeux et tous les endroits oisifs de la capitale. « Hélas, ajouta-t-il, j’ai joué. Mon temps et ma fortune se sont évanouis comme l’ombre dans les tripots ; je les ai quittés. Restent les loteries, et telle était ma faiblesse que malgré la certitude de perdre, j’y fais des mises hebdomadaires dans l’espoir qu’un lot me rendra une partie de mon argent ! Inutile espoir ! Il y a vingt ans que la fortune joue aux barres avec moi ! J’ai été, le croiriez-vous, j’ai été deux fois le voisin du gros lot, dans les loteries ordinaires ! Une autre fois, un terne sec m’a échappé ! J’avais deux numéros, le troisième était 39 et je n’avais que 38 !… Voilà de ces coups désespérants ! Je me suis entêté à suivre la fortune. Le hasard m’en approchait quelquefois, tels ces deux follets que l’imprudent voyageur prend pour la lumière d’une habitation et qui le font tomber dans un marais ! Et ma bourse s’épuise ! Et j’ai vendu jusqu’à mes boucles ! Et j’attends impatiemment que la mode vienne où les hommes porteront des rosettes à leurs souliers comme les femmes. Je m’y conforme d’avance, j’ai ces cordons. Je me couvre de cet habit jadis noir et maintenant… »
Un éclat de rire interrompit l’orateur, mais comme il ne fut jamais honteux, il ne se déconcerta pas et dit, en s’enfonçant dans le fauteuil semi-académique : « Je suis l’exemple vivant du mal que causent et le jeu et les loteries. Corrigez-vous, mortels, à mes dépens ! »
L’abbé se hâta de prendre la parole, de peur que le colporteur ne fit un plus long discours. «Je vais, dit-il en s’inclinant vers la Présidente, diversifier la matière. Nous devenons sérieux, avec des idées philosophiques. Les querelles de médecine et des thèses ont eu quelque chose de plaisant, mais cela ne nous touche pas d’assez près. Une Raptomachie n’est pas assez noble. La Loterie a montré quelque chose de piquant, surtout avec le compliment de l’auteur. Mais je vais traiter un sujet plus riant, ne vous laissez pas effrayer au ton d’enthousiasme que je prendrai quelquefois, c’est la mode.
Rétif de la Bretonne, La loterie, sd.
















6 octobre 2008 à 9:18