Il y a dans Le récit de Jacobus Coetzee deux passages sublimes d’un point de vue littéraire et d’une très grande portée philosophique. Le premier a pour sujet l’impossible mort d’un cafard, le second, le tir au fusil comme rapport au monde. C’est le second que je vous propose aujourd’hui.

Dans ce texte, Coetzee se fait l’éditeur de mémoires imaginaires d’un aïeul inventé lequel aurait parcouru l’Afrique en explorateur et vécu de terribles aventures. L’extrait que je cite ici est un quasi-monologue (il parle à un serviteur noir qui n’y comprend rien) où, lors d’une maladie, loin de toute civilisation, son âme semble battre la campagne au rythme fiévreux du mal qui le ronge. Il y expose à la fois sa propre réfutation du solipsisme et une justification très personnelle au colonialisme dans ce qu’il a de plus brutal. C’est un texte d’une très grande force et qui invite à bien des réflexions.
Dans ces déserts, je perds le sens des bornes. C’est une conséquence de l’espace et de la solitude. Voici comment l’espace fonctionne : les cinq sens se déploient et sortent du corps qu’ils habitent, mais quatre d’entre eux se déploient dans le vide : rien n’arrive aux oreilles, aux narines, aucun goût sur la langue, la peau ne sent rien. La peau ne sent rien : le soleil accable le corps, la chair et la peau se meuvent dans une poche de chaleur, la peau en vain est à l’affût, tout est soleil. Seuls les yeux ont quelque puissance. Les yeux sont libres ; ils atteignent l’horizon qu’ils embrassent tout entier. Rien n’échappe à l’œil. Tandis que les autres sens s’engourdissent et s’émoussent, mon œil s’exerce et s’étire. Je deviens un globe oculaire réfléchissant qui parcourt le désert et l’ingurgite. Exterminateur du désert, je parcours les espaces où je trace voracement ma course d’un bout à l’autre de l’horizon. Rien n’arrête ni ne détourne cet œil. Je suis tout ce que je vois. Quelle solitude ! Pas une pierre, pas un arbuste, pas la moindre fourmi faisant sa provende que cette sphère n’absorbe dans sa course. Qu’est-il au soleil qui ne soit moi ? Je suis une poche de membrane transparente : elle a un noyau plein d’images, et un fusil.
Le fusil représente l’espoir qu’il existe quelque chose-en dehors de soi. Le fusil, c’est notre dernière défense contre l’isolement à l’intérieur de la sphère dans sa course. Le fusil est le médiateur entre nous et le monde, et, par là, notre sauveur. Le fusil porte ta bonne nouvelle : ce qu’il y a est bien dehors, n’ayez crainte. Le fusil nous sauve de la crainte que la vie soit toute à l’intérieur. Il nous rassure en mettant à nos pieds la preuve nécessaire et suffisante d’un monde qui meurt, partant, d’un monde vivant. Je bats le désert, le fusil à l’épaule et le monde à l’œil, et je tue des éléphants, des rhinocéros, des buffles, des lions, des léopards, des chiens, des girafes, des antilopes, gibiers à cornes de tout poil, volatiles divers, lièvres et serpents ; je laisse derrière moi des monceaux de dépouilles, d’os, de bas morceaux immangeables et d’excréments. Morceaux épars de ma pyramide à la vie. C’est là mon grand œuvre, c’est ainsi que je proclame sans cesser l’altérité des morts, donc l’altérité de la vie. Un buisson aussi, bien sûr, est vivant. Dans la pratique, cependant, contre un buisson, le fusil ne sert à rien. Il est d’autres extensions du moi qui pourraient s’avérer efficaces contre les buissons et les arbres, et faire de leur mort un hymne à la vie, comme un engin à lancer des flammes par exemple. Mais pour ce qui est du fusil, une décharge de plomb dans un arbre n’a aucun sens, l’arbre ne saigne pas, il demeure inaltéré, prisonnier de son arborescence là-bas, donc là-dedans. Mais le lièvre haletant qui expire à vos pieds, c’est autre chose. La mort du lièvre, c’est la logique du salut. En effet, soit il était bien vivant et distinct de moi, et il meurt et demeure dans un monde d’objets, ce qui me satisfait ; soit il vivait en moi et ne mourrait pas en moi, car nous savons bien que nul n’a jamais haï sa chair, que la chair ne s’autodétruit pas, et que tout suicide proclame ce qui sépare le tueur de la victime. La mort du lièvre est ma viande de haute graisse métaphysique, tout comme la chair du lièvre est de la viande pour mes chiens. Le lièvre meurt pour empêcher mon âme de se fondre dans le monde. C’est tout à l’honneur du lièvre. D’ailleurs, il n’est pas facile a tirer.
On ne peut dénombrer la désolation. Elle est une, parce qu’elle est sans bornes. On peut compter les figuiers, on peut compter les moutons, parce que le verger et le clos ont des limites. L’essence du mouton de ferme et du figuier, c’est le nombre. Les rapports que nous avons avec le désert ne sont rien d’autre qu’une entreprise inlassable pour en faire un verger et un clos. Quand nous ne pouvons le clôturer et procéder au dénombrement, nous le chiffrons par d’autres moyens. Toute créature sauvage que je tue traverse la frontière entre le désert et les nombres. J’ai présidé au dénombrement de milliers de créatures, sans compter les insectes innombrables qui sont morts sous mes pas. Je suis chasseur ; je domestique le désert, je suis héros de l’énumération. Celui qui ne comprend pas le nombre ne comprend pas la mort. La mort est pour lui aussi obscure que pour un animal. Cela est vrai du Bochiman et transparaît dans sa langue qui n’offre aucun procédé de numération.
L’instrument de survie dans le désert est le fusil, mais sa nécessité est métaphysique plutôt que physique. Les tribus indigènes ont survécu sans le fusil. Moi aussi, je pourrais y survivre avec un arc et des flèches pour seules armes, si je ne craignais, ainsi démuni, de périr non pas de faim, mais de ce mal de l’esprit qui conduit le babouin captif à se vider de ses tripes. Maintenant que le fusil est arrivé jusqu’à eux, les indigènes sont condamnés, non seulement parce que le fusil les tuera en grand nombre, mais parce que leur désir de l’avoir les aliénera de l’état sauvage. Tout territoire dans lequel je m’avance, le fusil à la main, devient un territoire qui se détache du passé et qui ] s’enrôle dans l’avenir.
[…]
Les sauvages n’ont pas de fusil. L’état sauvage a un sens concret que nous pouvons définir comme l’asservissement à l’espace, de même qu’à l’inverse on parle de domination de l’espace par l’explorateur. La relation de maître à esclave est une relation spatiale. Les hautes terres africaines sont un plateau, l’avance du sauvage dans l’espace est sans entrave ni obstacle. Des confins de l’horizon il s’avance, s’achemine vers l’âge d’homme sous mes yeux, et finit par atteindre le bord de cette zone précaire dans laquelle, invulnérable à ses armes, je suis le maître de sa vie. Portant le désert dans le cœur, il traverse les espaces de ces cercles concentriques, et je le contemple tandis qu’il s’approche. Tant qu’il est loin, il ne représente rien pour moi, et je ne suis sans doute rien pour lui. Dès qu’il se fait proche, la peur que nous avons l’un de l’autre nous conduit à nous jouer de petites comédies, d’homme à homme, ou dans les rôles de prospecteur et de guide, de dispensateur et d’objet de bienfaits, de victime et d’assassin, de maître et d’élève, de père et d’enfant. Ce n’est pourtant dans aucun de ces rôles qu’il traverse ces espaces mais comme le représentant de quelque chose là-bas que jadis mon œil saisissait et absorbait, et qui maintenant promet de me saisir, de m’absorber et, une fois digéré, de me jeter comme une infinie particule sur un champ que nous appellerons le terrain de l’annihilation ou encore de l’Histoire. Le sauvage menace d’avoir une histoire dont je serai l’une des données. Voilà l’origine matérielle du mal qui ronge l’âme du maître. C’est si souvent que, éveillé ou en rêve, son âme a vécu le I scénario du sauvage qui s’avance, que c’est devenu une forme idéale de la vie de la pénétration. Un chariot fait route dans la chaleur et la désolation. Dans le lointain apparaissent des silhouettes sombres, elles se révèlent être des hommes, elles se révèlent être des sauvages, le chariot poursuit sa route, les silhouettes se rapprochent, elles franchissent les dernières centaines de mètres, le chariot s’arrête, les bœufs s’affaissent, on n’entend rien qu’un bruit de respiration et le crissement des cigales. Et le voilà, il s’en tient à la place assignée, à quatre pas et trois pieds en contrebas, il s’y tient, il y a de la résignation dans l’air, nous allons maintenant en arriver aux cadeaux de tabac, aux paroles de paix, aux indications vers les points d’eau, aux mises en garde contre les brigands, aux démonstrations d’armes à feu, aux murmures d’admiration et d’effroi, pour finir par le bruit feutré de pieds nus qui nous suivront la vie entière. La poursuite sournoise qui se termine ouvertement en ligne droite, la transformation du sauvage en un être énigmatique toujours dans nos pas, et ces états d’âmes changeants et troubles (lassitude, soulagement, indifférence, terreur) qui accompagnent cette transformation familière, tout cela nous le ressentons comme une forme que le destin nous impose, une modalité de la vie.
Coetzee, Le récit de Jacobus Coetzee, in Terres de crépuscule, pp. 119-121.


Il semble que Jacobus Coetzee soit réellement son aïeul et qu’il existe bel et bien un récit de son expédition. L’oeuvre de Coetzee est en quelque sorte sa re-écriture.
Il faut lire aussi et surtout “En attendant les Barbares” du même Coetzee. Celui que je préfère, en tous cas.
T., j’ai toujours su que vous aviez du goût. (Même si Disgrâce est au moins aussi bon…
Ce que m’apprend Karpel me conforte dans l’opinion que j’ai que la littérature n’est jamais aussi bonne que quand elle se confond au réel.
T. et ppcc sont le fer de lance du lobby pro-En attendant les barbares, moi, je suis plutôt Disgrâce…
“Ce que m’apprend Karpel me conforte dans l’opinion que j’ai que la littérature n’est jamais aussi bonne que quand elle se confond au réel.”
Je comprends mieux pourquoi vous n’aimez pas la presse…