Douleur d’homme, douleur de souris

Aujourd’hui, j’ai sacrifié une souris de laboratoire. Contrairement à la plupart des souris dans ma recherche actuelle, celle-là a perdu son électrode implantée, la laissant avec le cerveau exposé. Ce n’est pas une situation très saine et j’ai dû l’euthanasier pour son propre bien-être. En l’occurrence, il s’agissait d’une administration de CO2 suivie de la dislocation cervicale (pour ne laisser aucun doute). Je n’ai pas aimé ça.

Noam.

Martien

Cette anecdote nous est racontée par l’auteur du blog Brain in a Vat pour illustrer son propos concernant le problème que pose la souffrance des souris de laboratoire. Noam n’est pas naïf et il sait qu’elle est, à coup sûr, nécessaire pour le progrès de la science et, in fine, pour l’accroissement du bien-être de l’homme, mais il ne se leurre pas sur son côté exagéré et inutile. Ainsi, il rappelle que les Etats-Unis consomment, à eux seuls, 80 millions de souris et de rats et que 70 % des mâles sont euthanasiés à cause de leur agressivité. Il me semble, comme lui, que l’on ne peut pas prendre cela à la légère et que les laboratoires devraient réfléchir à une vision plus économique de cette souffrance, ne serait-ce que parce qu’elle est particulièrement désagréable aux chercheurs. C’est ce dernier point qui m’intéresse. Pourquoi ne sommes-nous pas indifférents à la souffrance animale ? J’ai déjà proposé une ébauche de réponse ici ou là, mais je veux y revenir sous un tout autre angle.

En 1980, David Kellogg Lewis a publié dans Readings in the Philosophy of Psychology un article très marquant dont le titre était : “Mad pain and Martian pain” [pdf] — “Douleur de fou et douleur de martien”, (il en existe une traduction française chez Vrin in Philosophie de l’esprit. Psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Paris, 2002, pp. 289-306) — qui posait de façon rigoureuse et vigoureuse la question de l’univocité de la notion de souffrance. Pour ce faire, il suppose deux êtres : un fou qui a le même fonctionnement physique que nous, mais qui réagit à des stimuli différents de ceux des hommes normaux et d’une façon qui n’a rien de commune avec la nôtre ; un martien dont le corps a un fonctionnement radicalement différent, mais qui réagit identiquement à nous pour des causes semblables.

En effet, un fou peut ressentir la même douleur qu’un homme normal, mais pour des raisons différentes et le manifestant différemment tandis qu’un martien peut ressentir une forme de douleur tout à fait différente de la nôtre (il aurait, suppose Lewis, un cerveau “hydraulique”), mais pour des raisons semblables et en l’exprimant selon les mêmes modalités qu’un homme normal. En somme, le fou est dans le “bon” état physique, mais celui-ci ne s’inscrit pas dans la “bonne” chaîne causale et le martien est dans la “bonne” chaîne causale, mais dans un état physique différent du nôtre. Où est l’unicité de la douleur, alors ? Elle ne semble coïncider nulle part.

La solution proposée par l’auteur est de dire que la douleur est un état mental inscrit dans un système d’états mentaux (neural state) où il est la conséquence de certains d’entre eux (les stimuli) et où il en cause d’autres (les comportements). Pour lui, le concept de souffrance est donc un “concept non rigide” (nonrigid concept), c’est-à-dire que l’identité de ce que nous appelons douleur et d’un certain état mental est contingente. Cela ne signifie pas que la douleur et cet état mental ne soient pas une seule et même chose, mais qu’il est contingent que cette coïncidence corresponde au concept plus général de douleur (Lewis, pour éclaircir son propos use de l’exemple suivant qui est, selon moi, très éclairant : Bruce est le chat de Lewis. L’idée, bien sûr, n’est pas de dire par là que Bruce et le chat de Lewis sont un seul et même animal, mais qu’il est contingent que tel chat qui s’appelle Bruce soit le chat de Lewis — être le chat de Lewis est un concept non rigide).

L’article se poursuit de façon fort intéressante (notamment en abordant la notion d’actuel et de possible, mais aussi celle… de martien fou !), mais cela suffit pour notre propos. En effet, si la souffrance est un concept non rigide valable pour décrire la souffrance du fou ou du martien, il est valable très a fortiori pour l’animal et, dans une certaine mesure, c’est là que je voulais arriver, pour la machine. De ce fait, la préoccupation morale touchant la souffrance animale est de la même nature que celle qui concerne les hommes (et que celle qui concernera les machines) et elle me semble parfaitement légitime.

Sources : Brain in a Vat ; sur David Kellogg Lewis : Philosophers.


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Un commentaire pour “ Douleur d’homme, douleur de souris ”

  1. [...] c’est pour des raisons radicalement différentes de celles qui poussent un homme à agir (cf. la douleur du martien)) ne pourrait que difficilement être considéré autrement que comme [...]

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