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Mettre les pendules à l’heure (et les y maintenir)

A mon grand déplaisir, souvent, je le sais, je manque de clarté dans mon propos. Ainsi, je ne suis pas certain d’avoir été aussi limpide que nécessaire dans mon introduction à la réponse de J. J. C. Smart à Paul Ziff, par exemple. Mais je veux réparer cela. Je dis bien réparer et non aggraver, c’est pour cela que je ne vais pas rajouter du brouillard à l’obscurité en revenant à nouveau frais sur ce que j’ai dit. Je préfère citer un court passage de Leibniz dans lequel il expose les trois systèmes permettant d’articuler l’âme et le corps.

Horloge

On me rétorquera à quoi bon s’intéresser à l’âme alors que nous sommes libérés de la superstition et que nous vivons à un âge où les lumières de la raison rayonnent dans l’esprit de chacun de nous ? C’est que la seule objection valable à la possibilité de l’intelligence des machines est dans l’existence d’une âme distincte du corps et dont l’existence seule donne un sens à ce que fait le corps. Cela est impliqué, il me semble, tant par le système de Descartes que par celui de Malebranche, mais pas par celui de Leibniz (pour des raisons expliquées ailleurs) et je crois que le texte qui suit le montre très bien :

Figurez-vous deux horloges ou montres, qui s’accordent parfaitement. Or cela se peut faire de trois façons : la première consiste dans l’influence mutuelle. C’est ce qu’expérimenta M. Huygens à son grand étonnement. Il avait suspendu deux pendules à une même pièce de bois : les battements continuels des pendules avaient communiqué des tremblements semblables aux particules du bois, mais ces tremblements ne pouvant subsister dans leur ordre, et sans s’entr’empêcher, à moins que les pendules ne s’accordassent, il arrivait par une espèce de merveille que lorsqu’on avait même troublé leurs battements tout exprès, elles retournaient à battre ensemble, à peu près comme deux cordes qui sont à l’unisson. La seconde manière de faire toujours accorder deux horloges, bien que mauvaises, serait d’y faire toujours prendre garde par un habile ouvrier, qui les redresse et les mettent d’accord à tous moments. La troisième manière est de faire d’abord ces deux pendules avec tant d’art et de justesse, qu’on puisse assurer leur accord dans la suite.

Mettez maintenant l’âme et le corps à la place de ces deux montres ; leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voie de l’influence est celle de la Philosophie vulgaire ; mais comme on ne saurait concevoir ni des particules matérielles, ni des espèces ou qualités immatérielles, qui puissent passer d’une de ces substances dans l’autre, on est obligé d’abandonner ce sentiment. La voie de l’assistance est celle du système des causes occasionnelles. Mais je tiens que c’est faire venir Deum ex machina, dans une chose naturelle et ordinaire, où selon la raison il ne doit intervenir que de la manière qu’il concourt à toutes les autres choses de la nature. Ainsi il ne reste que mon hypothèse, c’est-à-dire que la voie de l’harmonie préétablie, par un artifice divin prévenant, lequel a formé dès le commencement chacune de ces substances, qu’en ne suivant que ses propres lois qu’elles a reçues avec son être, elle s’accorde pourtant avec l’autre, tout comme s’il y avait une influence mutuelle, ou comme si Dieu y mettait toujours la main, au-delà de son concours général.

Leibniz, Système nouveau de la nature et de la communication des substances aussi bien que de l’union qu’il y a entre l’âme et le corps, 1695.



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3 commentaires pour “ Mettre les pendules à l’heure (et les y maintenir) ”

  1. Je ne suis pas sûr que le système dualiste – qui dissocie âme et corps, et qui est effectivement celui défendu par Descartes – soit la seule objection valable à l’intelligence artificielle, ou pour dire autrement, la seule manière de faire de l’intelligence un propre de l’homme (ou du moins, du vivant, je ne rentre pas ici dans la nuance) ?
    Il existe selon moi historiquement trois grands courants de pensée sur la question de la nature de l’âme. (Je m’empresse de préciser que je suis ingénieur de formation et que je ne me suis instruit sur tout cela qu’en amateur, donc ce que je vais dire là n’est pas parole d’expert mais bien d’amateur éclairé… J’ai beaucoup lu à une époque sur ces questions pour alimenter mon blog, mais je ne suis pas sûr à 200% d’avoir tout compris !).
    Les experts pourront bien sûr pinailler, et ils auront raison, mais bon, mettons donc trois courants de base :

    1) Le courant matérialiste, ou moniste. Tout est matière, y compris l’intelligence. C’est par exemple la thèse défendue par Gassendi dans son objection aux méditations métaphysiques de Descartes (1641). L’âme est pour lui un fluide, extrêmement « subtil » comme on disait l’époque (c’est à dire constitué de particules particulièrement petites), mais c’est un fluide, donc c’est matériel. Ce courant matérialiste remonte à Epicure et Héraclite, il passe par Marx, etc. Il est évidemment difficile d’adhérer à ce courant sans croire au moins à la possibilité d’une intelligence artificielle, du moins je pense.

    2) Le courant dualiste, qui fait de l’âme et de la matière deux entités distinctes. C’est le courant cartésien – qui parle plutôt de « substance pensante » et de « substance étendue ». La « substance pensante » (l’âme) est immatérielle, la « substance étendue » (tout le reste) est matérielle. Je crois que ce courant remonte à Parménide et surtout à Platon. Il souffre d’un grave problème, que souligne Leibniz dans l’extrait que vous donnez : si l’âme est à ce point distincte du corps, comment peut-elle lui commander ? Cette question obsèdera Descartes, qui inventera un organe particulier (la « glande pinéale », située qq part dans la boîte cranienne) sensé servir d’intercesseur. On retombe évideamment dans le problème précédent, si cette glande est matérielle, comment est-elle connectée à l’âme qui est immatérielle ? Spinoza ne manquera pas d’ironiser sur cette bidouille cartésienne dans son « Ethique ».

    3) Et enfin, le plus compliqué selon moi, courant qui est une espèce de synthèse des deux précédents mais qui me permet de revenir à la question initiale (Peut-on concevoir une âme non distincte du corps qui puisse être cependant un propre de l’homme ?), le courant aristotélicien, qui fait de l’âme la « forme » du corps humain. Il est très difficile de définir clairement ce qu’Aristote entend ici par « forme ». Cette question a mobilisée une bonne partie de l’élite intellectuelle européenne pendant toute la deuxième partie du Moyen-Âge. Mettons que c’est une espèce de « raison d’être ». Pour Aristote, l’âme humaine est aussi indissociable du corps humain que la forme d’un objet l’est de sa matière. Pas de matière sans contour, pas de contour sans matière. Il est très intéressant de noter que c’est cette doctrine – et non pas le dualisme cartésien – qui est la doctrine officielle de l’Eglise. (Du moins ça l’était encore au XVIIe siècle, mais comme le dogme n’a pas beaucoup changé depuis le concile de Trente au XVIe siècle, on doit encore en être là je pense.).

    Descartes s’est bien sûr fermement opposé à la doctrine d’Aristote & cela l’a mené assez près du bûcher (en Hollande, pas en France)… Si bien qu’il a demandé à un de ses disciple particulièrement zélé de faire une profession de foi aristotélicienne pour calmer le jeu. Ces questions sont tellement subtiles, et il est tellement facile de jouer sur les mots, pense-t-il à juste titre, qu’il sera toujours possible de feindre de concilier les deux positions – la cartésienne et l’aritotélicienne. Citons la lettre de Descartes à Regius du 6 février 1642 : »Vous devez avouer [...] que l’âme est réellement et substantiellement unie au corps [...], qu’elle est, dis-je, unie au corps par une véritable union, telle que tous les philosophes l’admettent, quoiqu’on explique point quelle est cette union, ce que vous n’êtes pas non plus tenu de faire ».

    Il faudra attendre le XVIIIe siècle (et notamment Kant) pour que les intellectuels finissent par se convaincre que la métaphysique ne pourra jamais apporter de réponse définitive à ces questions… qu’on continuera sans doute à se poser jusqu’à la fin des temps… C’est peut-être ça le propre de l’homme !  

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  2. Une pinaillerie, trois remarques et une proposition de réponse.

    La pinaillerie portera sur la réduction du monisme au matérialisme. On peut très bien supposer un seul principe qui ne soit pas matériel, cf. Berkeley (j’y reviendrais ailleurs, à propos d’Avalon d’Oshii).

    Cela me mène à la première remarque : la connaissance que nous avons du monde est en nous et l’intelligence d’un être intelligent se trouve dans l’appréciation que nous avons de ses actes tels que nous les percevons (peut importe que ces derniers ne soient qu’une sorte de rêve). D’où il découle qu’une machine qui serait indiscernable d’un être humain serait, pour nous, aussi intelligente qu’un être humain (point sur lequel j’ai déjà lourdement insisté – par ailleurs, c’est ce qu’illustre Ghost in the shell 2 – Innocence… d’Oshii).

    Le dualisme cartésien est inachevé en ce qu’il oblige, comme vous l’avez noté à raison, l’existence d’un lieu de rencontre entre deux réalités d’ordres différents. Ma seconde remarque porte donc l’imperfection de ce dualisme qui fait intervenir l’âme dans la matière comme cause des actes des êtres animés (la possibilité de maintenir l’intelligence d’un être humain en ne préservant que l’organisation matérielle de son cerveau est le sujet de… devinez… Ghost in the shell 1 d’Osh… oui, toujours le même :) ).

    C’est une des raisons pour laquelle le cartésianisme est une source de difficultés pour l’Eglise. En effet, dans ce cadre-là, la transsubstantiation devient inintelligible (c’est d’ailleurs aussi un des problèmes posés par l’atomisme galiléen), mais passons sur ce point de la théologie eucharistique qui est un sujet ardu et qui nous éloigne du sujet (quoique…).

    La thèse que j’ai voulue défendre est donc 1. impossibilité de discerner des indiscernables (NB : je ne parle pas d’indiscernable en soi, mais d’indiscernable pour nous, suivant notre entendement fini) et donc, une machine qui ressemble exactement à un être humain et qui agit de même sera, pour nous, un être humain au même titre qu’un « véritable » être humain ; 2. inférer de ce premier point qu’il y a, en vérité, une intelligence dans ce qui en montre les signes n’est impossible que si l’on suppose qu’il y a dans l’ordre matériel une cause immatérielle (c’est le dualisme inachevé de Descartes). Du moment que l’on part du principe qu’il n’y a que des causes matérielles aux faits matériels, alors, il devient possible et même nécessaire de supposer l’intelligence à ce qui se montre intelligent (ou souffrant à celui se montre ainsi, cf. l’article de Lewis).

    Enfin, c’est comme ça que je vois les choses :)   

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  3. Si j’ai bien compris, votre approche est phénoménologique : l’existence d’une intelligence « en soi » (=n’émanant pas de la matière), comme tout « en soi », ne peut être qu’un postulat (autrement dit, un acte de foi, on y croit ou on n’y croit pas) ; si une chose a toutes les apparences de l’intelligence pour tous les observateurs, alors on doit la considérer comme intelligente. C’est une approche très intéressante.

    L’objection que ferait un cartésien serait : « Oui, mais cette chose supposée douée d’intelligence artificielle, fait-elle l’expérience de la pensée (le fameux cogito) ? Autrement dit sait-elle qu’elle pense tout comme moi je sais que je pense ? ». Question qu’il est logiquement impossible de trancher (dans un sens ou dans un autre !) puisque justement cette expérience est intérieure donc pas nécessairement communicable. Je ne peux pas vous prouver que je sais que je pense !… (Je pense que c’est aussi le propos de votre article « Les sentiments des robots »).

    Au sujet de la transubstantiation : c’est je pense la physique de Descartes (la négation des « qualités réelles ») et non sa métaphysique (la séparation du corps et de l’âme) qui achoppe avec ce dogme catholique, comme l’article suivant l’explique ma foi fort brillamment : http://leker.typepad.com/medievaliste/2006/08/descartes_code_.html . (Bon, OK, j’en suis l’auteur :) ).

    Sinon votre première pinaillerie est fort pertinente… Je ne connais guère l’immatérialisme de Berkeley que de nom, mais pour ce que j’en sais c’est sans doute le meilleur contre-exemple… J’avais plutôt pensé à Spinoza comme objection puisqu’il est moniste mais en toute rigueur ne peut être dit matérialiste. (Au passage j’ai fait un lapsus plus haut en mentionnant Héraclite dans les matérialistes, je voulais dire Démocrite, mais bref.).

    J’ai peur d’avoir rajouté une épaisse couche de brouillard alors je m’arrête là :)

    Ne reste plus qu’à voir « Ghost in the Shell » :)   

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