Du cyberpunk au biopunk

Certains m’ont demandé pourquoi j’abordais si souvent les sujets touchant à la génétique, à l’eugénisme, au darwinisme, etc. plutôt qu’aux nouvelles machines, aux robots, aux gadgets, etc. A dire vrai, même si c’est le cas, je pense que le lecteur est bien souvent plus marqué par les premiers que par les seconds, tout simplement parce qu’ils touchent plus intimement à l’humain, et, aussi, parce que les perspectives qu’ils ouvrent lui sont moins familières et lui apparaissent plus inquiétantes. C’est précisément dans ce surcroît d’étrangeté que se fonde mon intérêt pour ses sujets et que se trouve la raison que j’ai de les aborder peut-être plus souvent que d’autres.

Biopunk

Le cyberpunk est devenu un concept banal. Bien des notions surgies de l’imagination des auteurs se réclamant de ce courant sont passées dans le langage commun. Peut-on aller jusqu’à dire que le cyberpunk est, aujourd’hui, une littérature datée ? Je le crois. Après tout, elle a émergé dans les années 70 et elle a eu son apogée au début des années 80. Au début des années 90 les mondes qu’elle décrivait étaient déjà, bien souvent, désuets…



L’explication se trouve peut-être dans cet échange d’une récente interview de William Gibson :

In the past ten years, we’ve seen incredible advances in nanotechnology and synthetic biology. Does any of it amaze you?

My assumption has always been that at some point we would lock on to a literally exponential increase in human knowledge. That was my best guess, somewhere back in the Seventies. There hasn’t been anything that made me sit back and say, “Golly, I would never have imagined that.”
[…]
Does any of it scare you? A new synthetic life form or nanobot running amok?
That could happen. It could all go to gray goo. But it just isn’t in my nature to buy a lot of canned food and move to Alaska and try to escape the gray goo.

Le futur envisagé par le cyberpunk est pour tout dire à moitié réalisé, voire dépassé sur certains points, que ce soit concernant la place de l’informatique dans la société ou certaines évolutions politiques, par exemple. Cependant, son ancrage dans les années 80 le fait différer grandement, sur certains points, du monde actuel. Parfois, oserai-je le dire, on presque le même sentiment en lisant certains de ses classiques, de lire Jules Verne tant cela nous semble caduc.

Aujourd’hui, le biopunk semble rendre bien mieux compte des orientations que prennent la science, la technique, les angoisses du temps. Le cyberpunk imaginait que l’on remplace certains éléments du corps par des machines, le biopunk nous dit que l’homme n’est qu’une machine, je crois que tout est là.

De ce fait, le “déséquilibre” qu’il y aurait ici au profit des sujets abordant les thèmes des biotechnologies, de la sociobiologie ou de la biopolitique, et soumis à une lecture darwinienne à la fois matérialise, mécaniste et déterministe, s’inscrit pleinement dans la même dynamique qui a donné naissance au biopunk. Cela ne diminue en rien l’intérêt que j’ai pour les machines proprement dites. Les machines réelles d’où pourraient émerger des IA comme les machines formelles, sont, pour moi, un motif d’étonnement et un sujet de réflexion, mais je crois, néanmoins, que la machine alpha de la nouvelle ère mécanique sera la machine humaine.

Source : Rolling Stone.


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8 commentaires pour “ Du cyberpunk au biopunk ”

  1. La biotechnologie en serait au même point que la cybertechnologie dans les années 80?

    C’est possible, d’ailleurs on retrouve un peu le même genre de frayeur face à ça. Parallèlement, les machines ont trouvé un statut d’outils familier.

    Remplacer des membres par des machines est toujours d’actualité d’ailleurs, les prothèses sont de plus en plus perfectionnées… et remplacer un membre par un autre biologique poussé en cuve reste encore du fantasme.

    C’est peu être là le noeud de l’affaire : le fantasme. Du fait de ça nouveauté, la biotechnologie semble plus fertile en fantasme que la cybertechnologie.

    A mon avis, là où ça devient vraiment intéressant, c’est quand on commence à mélanger les deux, de tenir partie de chaque domaine pour produire des hybrides toujours plus intéressant.

  2. Pourquoi faire une différence entre cyber et biopunk ?
    Ils me semblent n’être qu’une seule et même mouvance protéiforme qui suit son propre chemin d’évolution depuis les précurseurs (Brunner…) jusqu’à aujourd’hui.
    Le vecteur technologique change, mais les questions posées sont presque identiques.

  3. Attention, peut-être certains sont déjà des machines… C’est ce que soulève avec justesse Dantec. Sommes-nous libres ? Et là, ce n’est plus du tout de la science-fiction. Elle est devenue réelle.

    Je vous encourage à jeter un oeil sur la vidéo que je viens de publier sur mon blogue.

    Amicalement.

  4. Je crois qu’il y a réellement une différence entre les deux.

    Le cyberpunk jouait sur l’effacement de la frontière entre l’homme et la machine, mais le biopunk, lui, pose l’homme comme étant une machine, au sens où pouvaient l’entendre Leibniz ou de La Mettrie (suivant l’angle d’approche). D’ailleurs, en ce qui concerne Dantec, sa perception de ce thème vient, à mon avis, de Leibniz (via Deleuze), par exemple.

    Quand je dis que l’homme est une machine, je ne dis pas qu’il est devenu une machine, mais qu’il l’est par définition. S’il n’y a que la matière (La Mettrie) ou, de façon plus restreinte, si la matière n’obéit qu’à un ordre causal matériel (Leibniz) et s’il n’y a rien sans raison et que cette raison est suffisante, alors, nos corps ne sont que des machines et nos esprits que des machines de Turing (et notre conscience que l’état d’une telle machine). C’est dans cette acception que je dis que l’homme est une machine.

  5. Au risque de me faire des ennemies parmi les lecteurs et les rédacteurs de Schizodoxe, Dantec nous propose une vision un peu trop chrétienne du corps et de la sexualité. Et ce, même avant son virage catholico-extrémiste.
    Dantec est un peu trop enfermé, à mon avis, dans la dialectique esprit-corps, voir même dans le concept augustiniste de corps-prison, esprit-liberté.
    D’ailleurs, on place maintenant les mêmes peurs à l’encontre des hommes-modifiés que pour les machines dans les années 80.

    Alors oui le biopunk est bien le nouvel eldorado, tant industrielle que philosophique, mais avec le risque que l’on y déverse nos propres névroses.

  6. [Ploncard d'Assac]Le christianisme de Dantec évoque plutôt la gnose. Je me demande s’il n’est pas un “frère :.”[/Ploncard d'Assac]

    :D

  7. “Le cyberpunk jouait sur l’effacement de la frontière entre l’homme et la machine, mais le biopunk, lui, pose l’homme comme étant une machine(…)”

    C’est une différence que j’admets, mais pour moi elle n’est pas si fondamentale :
    dans les deux cas, la frontière homme-machine est abolie, générant une équivalence de concepts et aboutissant donc exactement aux mêmes questions / problématiques à terme.

    Pour l’un en posant l’homme comme machine, pour l’autre en élevant la machine au niveau de complexité de l’homme, supprimant de fait sa spécificité supposée.

    Donc pour le cyberpunk, deux interprétations sont possibles si on pousse le raisonnement à l’extrême :
    - celle de l’Homme-dieu qui Crée à son tour blablabla (que j’appelle l’explication tarte à la crème)
    - celle justement qui est posée en préambule du biopunk.

  8. [...] Quand je vous dis que le biopunk a remplacé le cyberpunk… [...]

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