Quatrième nuit
L’esprit d’une époque n’est pas, nécessairement, plus accessible dans ses Å“uvres les plus hautes, les plus raffinées, en un mot, les plus spirituelles. Souvent, on le trouve sous la poussière des administrations, au sein d’archives destinées, depuis qu’elles ont été lues par leur destinataire, au feu sinon au lent pourrissement ; parfois, c’est au en quelque passage d’une Å“uvre obscure, infiniment populaire en son temps, et totalement oubliée depuis. On ne parle sans fards qu’entre complices.

Dire que Rétif de la Bretonne est un auteur obscur ou oublié serait totalement absurde quoi qu’il faille craindre que dans quelques années cela devienne le cas. Toujours est-il que parmi la masse de ses écrits (combien de page ? 60 000, dit-on) il y a bien des merveilles. L’une d’entre elles est Les nuits de Paris (imprimées, alors que la rédaction était encore en cours, dès 1787). Ouvrage monstre (plus de 3 000 pages) qui est comme le pendant parisien des Mille et une nuits dont la traduction de Galland a fait un livre français. Là , Rétif lui-même prend la place de Schéhérazade et ce n’est pas au Sultan qu’il faut narrer des folies, mais à la Marquise qu’il faut bailler la vérité, même sordide. Cependant, il faut rompre, parfois, la monotonie du fait et imaginer le souhaitable ou le possible pour les lui en faire part. Ainsi, lors de la quatrième nuit, Rétif fait un conte dans la grande tradition des Lumières auxquelles il appartient, sinon par les lettres, au moins par l’esprit.
Je fais suivre ce conte dans son intégralité non pour ses qualités littéraires — elles sont grandes pourtant — mais pour ce qu’il révèle de la façon dont les élites prérévolutionnaires (celles dont les progressistes actuels se réclament) percevaient le monde. L’intéressant et de voir à quel point leurs questions (et, dans une certaine mesure, leurs réponses) sont encore les nôtres. Il devient évident, notamment, que, dès cette époque, le rationalisme et le matérialisme aboutissaient très logiquement à la biologisation de la religion et de la politique.
L’HOMME-DE-NUIT.
O Nature ! je t’adore humblement prosterné. Pourquoi l’homme insensé ferme-t-il les yeux à ta céleste clarté ! un seul jet de cette lumière divine, éclairerait les mortels, et chasserait loin d’eux les ténèbres de la superstition… Tire le voile, ô Buffon ! ôte à ton siècle la cataracte qui ferme son Å“il au beau jour !
Un soir, las de chercher des moyens de diminuer la différence morale et politique des hommes, leur différence physique s’offrit à ma pensée. Un hibou, sorti du Temple, me fit naître une idée vaste. Je me rappelai d’abord, ce que notre Pline dit des Nègres-blancs, dont la vue faible ne peut supporter la lumière du jour, et qui ne commencent à voir parfaitement, comme les chauves-souris, qu’au crépuscule. Je me rappelai les efforts que fait cet auteur illustre, pour prouver que leur blancheur est une maladie : mais que dira-t-il de leur vue ? Est-ce une maladie ? Je comparai tous ses efforts à ceux qu’il a faits, pour nous persuader que les animaux ne sont que des machines : et je souris : car j’avais lu l’histoire du castor. Je me rappelai d’avoir vu, dans mon village, une famille entière, dont la moitié des enfants étaient bruns, et les autres roux ; les roux clignotaient la paupière pendant le jour, et voyaient dans l’obscurité : je me rappelai que les Anciens m’avaient dit, que de tout temps cette famille s’était ainsi trouvée mi-partie, et que cela venait des ancêtres. Je me rappelai que ces enfants nyctiluques se portaient parfaitement bien ; qu’ils étaient sains, vigoureux, sans aucune maladie de la peau ; seulement la lumière les faisait clignoter. Je pensai que le mélange avait affaibli en eux le naturel, et que ces hommes descendaient originairement de père ou de mère nyctiluques. Je songeai ensuite, qu’il est d’autres pays que la Guinée, comme l’isthme de Panama, où l’on trouve de ces Nyctiluques, ainsi que des Hommes-à -queue. J’ai conclu de toutes ces réminiscences, qu’il y eut autrefois des Hommes-de-nuit, qui voyaient et agissaient la nuit ; que ces hommes, par une admirable sagesse de la Nature, ont dû être les naturels, les aborigènes de la zone torride ; que les nègres actuels de cette zone brûlante, y sont venus de pays un peu plus tempérés ; qu’ils ont trouvé incommode pour eux qu’il y eût des hommes nocturnes, et qu’ils les ont peu à peu chassés ou détruits, au point qu’il ne s’en est échappé que quelques individus, dont un petit nombre se sera mêlé par le mariage avec les Hommes-de-jour; il y a même beaucoup à présumer, que le mélange n’a eu lieu que par les femmes nocturnes, que quelques Hommes-de-jour auront surprises endormies.
J’ai ensuite réfléchi sur le but de la Nature; et j’ai vu, qu’outre celui que j’ai indiqué, de rendre les pays brûlants plus commodes à ceux qui les habitaient, elle en a eu encore un autre. C’est que, non seulement elle a voulu que tout fût plein de vie; que la vie fût répandue partout ; mais qu’il n’y eût aucun temps où cette vie n’agît ; elle a semblé craindre, en ne faisant que des animaux de jour, que le sommeil ne fût universel, et n’offrît sur un hémisphère entier l’image de la mort.
Oui, les espèces d’hommes ont été différentes. Il y a eu des géants : on n’en peut douter; tout l’atteste : il y a eu des pygmées : l’homme a été aussi varié dans ses proportions que le chien domestique dans les siennes ; et le singe, espèce voisine de la nôtre, dépose encore pour cette vérité.
La destruction des géants ne doit pas surprendre. Comme la différence entre les hommes, soit de jour, soit de nuit, soit géants, soit moyens, soit pygmées, ne venait que du climat, il est sensible que le nombre des Hommes-moyens et des Hommes-de-jour, devait surpasser infiniment celui des autres. Or, les Hommes-moyens n’ont pas trouvé commode d’habiter un même pays, avec des êtres, qui pouvaient écraser une douzaine d’entr’eux d’un coup de poing : ils se sont trouvés humiliés de la comparaison ; les géants auront, dans l’occasion, laissé peut-être échapper des marques de mépris : ils auront subsisté, ils auront même été rois, chefs, tant que le genre humain aura été naïf, ignorant, sauvage : mais une fois policé, impossible que le grand nombre ait pu supporter, sans jalousie, la vue d’un être plus puissant et plus parfait : les Hommes-moyens les auront détruits peu à peu, après les avoir rendus odieux; ils les auront représentés comme sanguinaires, féroces, cruels, surtout les derniers, qui, se voyant affaiblis, se seront retirés dans les antres des montagnes, et auront massacré bon nombre de leurs ennemis. Ce ne sont pas ici des conjectures vagues (pensais-je) : on voit encore des moutons géants en Sicile, où la fable met aussi des hommes géants assez modernes, et où elle suppose qu’est leur tombeau. Ne trouve-t-on pas des tombeaux d’anciens chefs de peuples barbares, dont les ossements prouvent que c’étaient des géants ? témoin celui de Theutobochus, découvert dans le Dauphiné, au milieu du dernier siècle, etc., etc.
Toutes les espèces d’hommes pouvaient se mêler, comme celle des chiens ; mais ce devait être une grande honte pour une géante, de succomber avec un homme moyen ! C’est de là que sont originairement venues les idées de l’inégalité politique : elle est imitative de l’inégalité physique qui existait autrefois. On dit encore, par métaphore, un grand homme ; une grande princesse ; un grand roi. Une grande princesse se déshonorerait en écoutant son valet de pied, qui est cependant de la même espèce ; mais on entend cela figurément aujourd’hui, par un reste des mêmes idées qu’avaient naturellement les géants, à l’égard des hommes moyens.
Quant aux pygmées, on doit sentir que les hommes moyens les ont détruits, par mépris pour ces êtres faibles, et qui ne pouvaient leur être d’aucune utilité. Ils ont préféré de se faire des esclaves de leurs pareils, dont les forces sont bien plus proportionnées à leurs besoins. Cependant, comme il se trouva quelques géantes assez humaines pour écouter des hommes moyens ; qu’il y eut des géants qui devinrent amoureux de femmes moyennes; de même l’espèce du milieu s’abaissa quelquefois à celle des pygmées, par occasion, par goût, par nécessité. De là ces différences dans la stature des nations mêlées ; différences plus multipliées aujourd’hui, mais beaucoup plus affaiblies qu’autrefois, et qui, à la longue, disparaîtraient presqu’entièrement, si on avait soin d’interdire le mariage à tous les êtres mal constitués, c’est-à -dire, si l’on établissait une loi, par laquelle tout homme ridiculement petit, bossu, bancroche, etc., ne pourrait épouser qu’une veuve de quarante ans.
Je pensai ensuite, que la mythologie grecque, quoiqu’emblème de la physique, était aussi fondée sur des personnalités. Je crois que Jupiter, Mars, Apollon, etc., ont été des géants, qui s’abaissaient fort souvent à des femmes moyennes, lesquelles s’en trouvaient ordinairement fort mal : aussi les géants leur faisaient-ils presque toujours violence. L’histoire de Sémélé, mère de Bacchus, me confirme surtout dans cette idée : elle ne put accoucher de son demi-géant ; car ce qu’on nommait les demi-dieux, les héros, ce furent d’abord ces demi-géants, des géants métis, plus forts que les hommes moyens, et plus faibles que les géants ou les dieux. Il y a donc apparence que ces héros si forts de l’Antiquité, descendaient des géants; mais que plusieurs générations moyennes les avaient remis à peu près au niveau des autres. Ces géants dégénérés étaient tous rois ou chefs ; les hommes moyens encore sauvages se mettaient volontiers sous leur conduite.
Je crois que les plus grands ennemis qu’eurent les géants, ce furent leurs bâtards, qu’ils méprisaient sans doute, comme nous méprisons plus les métis, qu’un beau nègre. Ainsi, lorsque la fable nous représente les Titans foudroyés par Jupiter, il y a toute apparence que c’est l’histoire de temps fort anciens qu’elle nous fait, et que les prêtres-poètes-médecins-sorciers d’alors, nous ont décrit de cette manière la mort des derniers géants. Grâces en soient rendues à Jupiter! car je crois que les géants, s’ils étaient mêlés parmi nous, seraient fort incommodes, à moins qu’ils n’eussent la bonté de vouloir bien nous servir d’éléphants. Mais que Jupiter n’a-t-il en même temps anéanti les fatales idées d’une prétendue inégalité !…
Je m’arrête. Ne croyons pas que la fable soit toute fable. Il y a plus d’histoire qu’on ne pense ! et au lieu de retrancher à celle-ci, pour le donner aux temps fabuleux, un homme de génie reculerait fort loin les bornes de l’histoire.
Buffon ! puissant génie ! c’est à toi de préparer cette révolution ! Le souverain a mis entre tes mains tous les moyens de connaître la vérité, la Nature : scrute la Nature, trouve la vérité ! Ne te laisse point épouvanter par les clameurs des pygmées ; ton génie est fait pour les écraser. Tel le Père du jour chasse devant lui les ténèbres, les chimères, les fantômes, les vaines frayeurs, et les mensonges de la nuit. Tel aussi, ô Buffon ! le flambeau de ton divin génie fera disparaître l’aveugle ignorance, le préjugé stupide, l’idiote superstition, la crédulité ridicule ; tu les pousseras devant toi, et ils tomberont dans le gouffre du néant : l’Univers étonné dira pendant un jour : — Ils ne sont plus — ! le lendemain on niera qu’ils aient jamais été !
Rétif de la Bretonne, Les nuits de Paris, Quatrième nuit.
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14 novembre 2007 à 1:34“c’est-à -dire, si l’on établissait une loi, par laquelle tout homme ridiculement petit, bossu, bancroche, etc., ne pourrait épouser qu’une veuve de quarante ans.” Donc tout n’est pas perdu…