Le désarmement
“Rien n’est plus étonnant que de constater à quel point, lorsqu’il s’agit de guerres, les esprits habituellement les plus exigeants se contentent d’explications sommaires et partielles” écrivait Gaston Bouthoul, inventeur de la polémologie. La guerre est due à l’inégalité économique pour les uns, elle est l’expression de phénomènes freudo-jungiens pour les autres… C’est d’ailleurs l’une des causes patentes des échecs des politiques menées pour entraver les guerres : elles ne s’intéressent finalement qu’à tel ou tel aspect de la guerre, légifèrent et interdisent efficacement, mais oublient nombre d’autres éléments.

Ainsi en est-il du désarmement. Une théorie naïve soutient que le désarmement intégral conduirait à la paix. Les “marchands de canons” furent donc conspués par les peuples, puis remplacés par les “groupes pétroliers” dans la catégorie “fauteurs de guerre” dans les années 30.
De façon plus limitée, depuis l’avènement de guerres mobilisant des pans entiers de la population, en leur mettant entre les mains des armes de maniement aisé, redoutablement meurtrières et produites en grand nombre grâce à l’industrie, le besoin d’une limitation des armements s’est fait sentir. La guerre de Sécession, Solférino et la guerre de 1870 ont permis l’éclosion d’une législation protégeant les combattants et limitant les armes. On pense à La Haye mais aussi à la Déclaration de St-Petersbourg…
Néanmoins, les limitations des armements générèrent parfois des effets pervers, que leurs concepteurs n’auraient guère imaginé.
Le Traité de Versailles est l’archétype de l’interdiction par le vainqueur, imposée au vaincu, d’armements nouveaux. En l’occurrence, chars, avions et sous-marins. Tout au plus la Reichswehr avait-elle l’autorisation de mettre en œuvre, pour des missions d’ordre policier, des automitrailleuses. Ceci, cumulé à sa limitation à 100000 hommes, obérait, en apparence, toute possibilité de victoire, donc de déclenchement de guerres. Mais le général Hans von Seeckt, qui prit le commandement de cette armée castrée en 1920, y construisit les bases des futurs succès du Blitzkrieg allemand. Il refonda l’armée allemande de 100000 hommes autour de l’esprit stosstruppen. Les stosstruppen, troupes de chocs allemandes, avaient innové en 14-18 en franchissant les tranchées ennemies pour pénétrer profondément en territoire adverse, désorganisant lignes logistiques et PC. Motorisée par les blindés, appuyée par l’aviation, — armes issues du réarmement métallique des années 30 — l’armée animée d’un état d’esprit particulier, né de l’expérience de 14-18 et d’une limitation des armements, dévasta l’Europe. Il est ironique de constater que le noyau blindé qui perça en France comportait… 100000 hommes.
On objectera qu’une limitation durable aurait avorté les projets allemands. On notera que l’action de Von Seeckt était pensée, nourrie des théories de Fuller et contrainte à l’innovation. On observera que si l’Allemagne disposait d’un armement neuf alors que ses adversaires s’encombraient d’un matériel hétérogène et parfois vieillissant, elle le devait précisément à son désarmement préalable. Mais une autre limitation des armements eut des effets encore plus inattendus, et moins conceptualisés.
Le Traité de Washington de 1922, également fruit du premier conflit mondial, eut pour effet de limiter le nombre de croiseurs et de cuirassés que pouvaient détenir les grandes puissances maritimes de l’époque. Les nations signataires ayant mis en chantier des cuirassés et des croiseurs pendant et après la guerre, elles se retrouvèrent avec un grand nombre de bâtiments en cours de construction et inachevés, qu’elles ne pouvaient terminer. Pour ne pas avoir à les supprimer, elles les convertirent en porte-avions, sans se douter qu’ils deviendraient les maîtres des mers. Le général Billy Mitchell avait bien tenté de démontrer que les avions pouvaient détruire les cuirassés, il ne fut pas écouté, et les avions embarqués ne furent longtemps considérés que comme des engins de reconnaissance pouvant parfois fournir une aide lors des combats. Il semblait inimaginable que les porte-avions supplantassent un jour le cuirassé. Jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Les Américains, promoteurs du Traité de Washington, en limitant une arme terriblement destructrice, ne se doutaient pas qu’ils accéléraient la croissance d’une arme encore plus mortelle. Ils devaient le découvrir à Pearl-Harbor.
Les armées développées, rétives à envoyer leurs soldats mourir au front, limitées dans l’usage de la puissance de feu par le jus in bello, misent aujourd’hui sur les robots. Predators et Swords sillonnent l’Irak et Syrano a fait ses premiers tours de chenille. Ces nouveautés censées réduire les pertes des deux côtés génèreront-elles de futurs terminators ?
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