Deux réflexions sur la science-fiction
Je viens de lire, récemment, deux intéressantes réflexions sur la science-fiction : la première, faites par Mark Chadbourn et la seconde, par Mario Tessier de Science ! On blogue, à la suite d’un billet de L.E. Modesitt. Elles partent, toutes deux, d’un même constat : le déclin de la science-fiction.

Mark Chadbourn écrit ainsi :
Science fiction is in a slow sales decline (or not so slow, depending on which bookseller you talk to), and now accounts for a fraction of its former market. Meanwhile, fantasy remains a sales juggernaut, with what Publishers Weekly described at its last roundtable close-up (admittedly nearly three years ago now) as a ‘huge’ audience for immersive epics.
Ce déclin est perceptible, très logiquement, par la baisse des ventes. Cependant, il s’agit moins d’un déclin que d’un changement d’équilibre entre la science-fiction et le sous-genre de la fantasy. Mario Tessier de Science ! On blogue remarque à juste titre que :
En effet, depuis plus d’une vingtaine d’années, les ventes de la fantasy, un genre basé sur l’utilisation de la magie et du surnaturel, dépassent celles de la science-fiction, un genre dans lequel elle a été incorporée pendant longtemps. Si les œuvres de SF demeurent encore nombreuses à être publiées, elles sont maintenant dépassées en quantité par les quêtes magiques et les romans en série mettant en scène elfes et princes en devenir. Les éditeurs recherchent avidement les œuvres de qualité en science-fiction alors qu’ils peuvent trouver facilement des trilogies plutôt décentes, et quelquefois excellentes, de fantasy.
Pour lui, donc, il n’y a pas simplement baisse des ventes d’un genre au profit d’un sous-genre, mais, aussi, une raréfaction des auteurs de qualité dans le domaine de la science-fiction ; la fantasy, elle, n’étant pas concernée par ce phénomène (ne serait-ce que parce que, les ventes augmentant, la masse d’auteurs potentiels est plus grande).
Il y a donc une double question : les bons auteurs de science-fiction sont-ils moins nombreux à cause de la baisse des ventes, ou la baisse des ventes est-elle le fruit de la baisse de qualité ? Et, quelle que soit la réponse, pourquoi cela se passe-t-il ainsi ?
Aucun de nos deux auteurs ne semble vouloir répondre à la première question. Il faut dire que c’est un problème complexe et qui, au fond, du point de vue du lecteur, n’est pas central. En revanche, s’ils sont tous deux d’accord sur le constat, leurs explications diffèrent. Mario Tessier s’inscrit dans l’analyse de l’auteur à l’origine de son billet :
Modesitt croie que ce renversement de situation est du au fait que nous vivons maintenant dans un monde où la technologie est considérée comme magique. Dans une société où l’éducation scientifique est minimale, les gens ignorent souvent comment fonctionne les gadgets de leur vie quotidienne.
La science-fiction aurait donc perdu son potentiel explicatif et prospectif. Le monde nous paraissant magique, la science-fiction serait dépassée ; un peu comme une théorie scientifique réfutée par les faits. Elle ne serait plus que la littérature propre à l’époque où la science avait un sens pour tous (une époque révolue, aujourd’hui). Il y a là , certainement, un fond de vérité. Certes, les exemples que Mario Tessier cite sont sans doute justes, mais ils le sont peut-être beaucoup plus à un niveau supérieur. Est-il besoin de rappeler à quel point des philosophies ou des modes de pensée présentés, ordinairement, comme aberrants, ont joué un rôle central dans les développements scientifiques ? L’idée selon laquelle la science pourrait être rabattue sur une vision du monde à la Tribulat Bonhomet (un Homais au carré) est largement dépassée.
Mario Tessier précise aussi que :
Lorsque les machines étaient plus simples, il était plus facile pour un plus grand nombre de les comprendre, de les entretenir et de les modifier au besoin. Mais, paradoxalement, la sophistication plus grande de nos outils, associée avec un design fonctionnaliste, nous sépare de leur réalité technologique. Le iPod ou la manette de télécommande sont, à cet égard, l’équivalent de la baguette magique d’Harry Potter.
Mais pour en revenir au lectorat, est-ce là la bonne explication ? Je ne comprends pas la structure de mon iPod, donc je l’imagine magique et, par conséquent, je lis de la fantasy ? Ne serait-ce pas, plutôt, ceci : il y a une évidence du fonctionnement des choses, donc, je ne me pose pas de questions, je ne veux pas m’en poser et la fantasy, en ne me parlant ni du futur, ni du passé, ni même d’ici, me permet de continuer à ne penser à rien et à jouir sans entraves de l’évidence universelle ? Je crois, à titre personnel, que l’explication est plutôt là .
Si on part du principe que, ce qui nuit à la science-fiction est l’acceptation conformiste d’une évidence vulgaire, on comprend l’explication que donne Mark Chadbourn de ce phénomène et la cohérence qu’elle a avec celle de Mario Tessier. Que dit-il ?
There’s been some debate about why SF is failing to resonate with the wider public in the same way that it used to do. Part of the reason is that we live in a science fiction age. The wonders that were on the page are now all around us. […] The fact is, his side is winning. Generally, society is much more rational than it ever was.[…] Right now, and for the foreseeable future, society needs fantasy. It doesn’t really need SF.
Il y a donc une vague de rationalisme, dont Richard Dawkins et le héraut, précise-t-il, qui, par son intransigeance et son aspect étriqué, rend impossible une littérature qui soit à cheval sur le rationnel et l’irrationnel. La science-fiction est, comme son nom l’indique, à cheval sur la science et la fiction. Il n’y a donc pas de place pour elle. La fantasy, tout entière dans le domaine de l’imaginaire, ne pose pas de problème à ce nouveau rationalisme.
Tout cela n’est guère encourageant pour l’amateur de science-fiction que je suis…
Source : Jack of Ravens et Science ! On blogue.
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20 octobre 2007 à 14:39William Gibson a depuis quelques années “abandonné” le cyberpunk, J.G. Ballard a laissé la S.F. eco-apocalyptique dans les années 60, pourquoi ? Parce que nous vivons dans notre propre futur. Les prophéties de Burroughs sur le monde électronique se sont réalisées, on fiche à l’ADN les étrangers, on envoie des touristes dans l’espace, les psychoses de chacun deviennent des talents pour la télé-réalité, l’histoire est en train de mourir sous nos yeux et dans les tours jumelles, et la guerre éternelle de Huxley, guerre contre le terrorisme, la pollution ou la consommation nous empêche de vivre la paix.
La princesse Diana est devenue une Déesse morte dans un tunnel, entre la taule de sa Mercedes-Benz S 280 et le béton de sa célébrité.
Nous vivons dans notre propre futur, voilà où se situe la fin de la science-fiction.
A nous d’en écrire une autre.
20 octobre 2007 à 19:13“l’histoire est en train de mourir sous nos yeux ”
En europe peut être a t’on cette impression(illusoire d’ailleurs à mon avis,mais on en reparlera dans 100 ans).Mais dans le reste du monde l’histoire ce porte bien.En asie,cela rarement été aussi excitant qu’en ce moment.
J’ignorais que la SF se portait mal.Je trouve cela dommage, c’est peut être à mettre en relation avec la baisse des vocations scientifiques.
21 octobre 2007 à 14:58J’aurais peut être du écrire : “le futur est en train de mourir sous nos yeux”, plutôt que l’histoire.
Mais je ne parle pas tous cela en pure mélancolie, en good old time d’un Age d’Or qui n’existe quand dans les esprits de ceux qui ne l’ont pas connu.
Quand tout s’effondre, il est de notre devoir de tout recréer. Cela marche pour le monde autant que pour la science-fiction.
Rah je commence à parler comme les habitants de la Demeure du Chaos…
23 octobre 2007 à 10:26Les ventes baissent ok. Mais ce phénomêne n’est peut-être pas un déclin au sens litteral du terme. En effet la science-fiction a toujours été un genre litteraire populaire. La fantaisy (oh comme je deteste ce genre!) est aussi un genre populaire. Et vu le succès des dernier Seigneur des anneaux et autres Harry Potter je ne m’etonne pas de voir les vente d’heroique fantaisy monter en flèche. Plutôt que de déclin je parlerais de phénômène de mode.
25 octobre 2007 à 17:53La littérature de SF est, depuis son origine, essentiellement le fait de l’Europe et des E.-U., i. e., grossièrement, l’Occident. Le fait que les Occidentaux se sentent sur le déclin (démographique, culturel et même technologique pour l’Europe) rend, sans doute, plus difficile de faire Å“uvre de SF. C’est d’ailleurs plus une crise des vocations des auteurs qu’autre chose qui est mis en avant par Mark Chadbourn. En cela on pourrait peut-être dire que c’est l’impression voire la réalité d’être sorti de l’histoire qui fait qu’il y ait moins de grands écrivains de SF. Après tout, à quoi bon décrire un empire intergalactique chinois ? Cela dit, Herbert a bien décrit un monde où l’Islam avait une place considérable.
26 octobre 2007 à 16:02Très bon article, dont nous sommes en train de débattre sur un forum sf quelque part sur le web !!!!
On pourrait néanmoins prolonger en considérant le fait que la science-fiction est sortie de ses gonds en contaminant la publicité, et en allant jusqu’à atteindre la littérature populaire “classique” avec certains auteurs comme Nothomb, par exemple.
4 novembre 2007 à 13:22Un certain type de SF a perdu de sa suberbe. On n’écrit plus beaucoup de voyages spatiaux et de découvertes de races extra-terrestres. D’une part parce qu’on a beaucoup écrit à ce sujet, d’autre part parce qu’on voit bien de nos jours que la conquête spatiale prendra plus de temps que prévu.
On ne voit plus non plus beaucoup d’histoires de robots, plus ou moins pour les mêmes raisons.
Mais la science fiction est toujours vivante, et parle toujours au lecteur des sujets qui le concernent. Des prouesses technolgiques on est passé aux prouesses biotechniques, que des auteurs comme Greg Egan ou John Varley explorent. Nous vivons dans le monde décrit par les auteurs d’il y a vingt ou trente ans, mais des auteurs d’aujourd’hui continuent à nous parler du monde de demain.
Par contre, il faut peut être un peu plus de culture scientifique pour admettre que les textes d’Egan ne sont pas des délires technophiles mais ont une certaine profondeur philosophique.
4 décembre 2008 à 13:18Sur les formes plus souterraines de diffusion de la science-fiction, voir aussi http://yannickrumpala.wordpress.com/2008/08/24/projet-de-recherche-en-cours/