La leçon de Gaius Helen Mohiam
Dans La Route de Dune que j’ai évoquée ailleurs, on trouve plusieurs passages de Dune que Frank Herbert a dû retrancher, car les éditeurs lui reprochaient presque tous la longueur de son roman. Le passage qui suit (après la litanie contre la peur et un célèbre extrait du film de Lynch) est un échange entre Paul et Gaius Helen Mohiam à l’occasion de l’épreuve du gom jabbar.

I must not fear.
Fear is the mind-killer.
Fear is the little-death that brings total obliteration.
I will face my fear.
I will permit it to pass over me and through me.
And when it has gone past I will turn the inner eye to see its path.
Where the fear has gone there will be nothing.
Only I will remain.
Il acquiesça.
« Il y a très longtemps, les hommes disposaient de machines qui accomplissaient pour eux beaucoup plus de tâches que de nos jours. Des tâches diverses. Ils avaient même des machines qui, avec une certaine configuration, pouvaient penser. Des machines automatiques qui fabriquaient les objets usuels. Tout cela était censé libérer l’homme mais, bien sûr, cela permit aux machines de réduire l’homme en esclavage. Un homme doté du type de machine automate adapté pouvait mettre au point de nombreux objets destructeurs. Tu comprends ça ? »
II recouvra sa voix et dit simplement : « Oui. »
Elle perçut le changement qui venait de se faire en lui, sa vigilance acérée.
— C’est bien. Ce qui nous manque, c’est une machine qui puisse rendre les hommes bons ou égaux ou même faire que tous les hommes soient des hommes. Mon garçon, il y a beaucoup de contrefaçons parmi nous. Elles ont une apparence humaine. Elles s’expriment comme des humains. Mais sous une pression inadaptée, elles se révèlent n’être que des animaux. Malheureusement, elles se considèrent comme des humains. Oui, c’est ce qu’elles pensent. Mais le fait de penser ne fait pas de toi un humain pour autant.
— Il faut penser à ce que vous pensez, dit Paul. Il faut… (Il hésita brièvement.)… comprendre comment vous pensez.
Elle avait formulé les mots en même temps que lui, silencieusement. Elle effleura ses paupières et dit : « Ah, c’est tout à fait Jessica. »
— Qu’est-il arrivé à toutes ces machines ?
— C’est bien d’un mâle de poser ce genre de question. Eh bien, vois-tu, ils les ont détruites. Durant la guerre. La révolution. L’anarchie. Et à la fin, on a interdit aux hommes de construire d’autres machines.
— Vous ne m’avez pas dit d’où vous venez.
Elle éclata de rire, un rire tendre et joyeux.
— Béni sois-tu, chéri, mais je suis en train de te le dire. Vois-tu, on avait encore besoin de certaines des choses que les machines avaient faites. Quelqu’un se rappela que certains humains pouvaient penser de cette façon.
— Quelle façon ?
— Ils étaient capables d’enregistrer toutes sortes d’informations et capables de les répéter sans arrêt. Ils étaient doués de ce que l’on appelle une mémoire eidétique. Mais il y avait plus. Ils pouvaient répondre à des questions compliquées. Des questions sociales. De probabilités. Des questions mathématiques. Militaires. Ils avaient la capacité d’engranger toutes sortes d’informations et de recracher les réponses sur demande.
— Ils étaient humains.
— Oui, absolument, pour la plupart.
— Que voulez-vous dire par « pour la plupart » ?
— Cela n’a pas importance, mon garçon. Ta mère saura t’expliquer ce qu’étaient les savants idiots et autres si tu lui poses la question. Mais je t’explique d’où je viens. Tout a été déterminé ainsi. Les écoles ont commencé à éduquer ce genre d’humain particulier. L’une d’elles a choisi de s’appeler le Bene Gesserit. A sa base, il y avait un humain qui jugeait nécessaire de séparer les humains des animaux. De les entretenir comme stock reproducteur. Mais il existait cependant un réservoir de naissances humaines parmi les anormaux à cause des… mélanges. (Elle vit que l’attention de Paul fléchissait et haussa le ton :) Tu comprends tout cela ?
— Je sais comment nous choisissons les meilleurs taureaux. Grâce aux vaches. Si les vaches sont intrépides, les taureaux le seront.
— Oui, bien sûr. C’est la règle générale. Les hommes sont les faiseurs, et les mâles humains cherchent à se rapprocher du Bene Gesserit. Voilà pourquoi, mon garçon, le Bene Gesserit a émergé. Nous engendrons surtout des femmes… des reproductrices. Vaillantes et belles. Mais dans le nouvel Empire, nous ne pouvions agir que de certaines manières. Certaines de nos pratiques devaient rester secrètes. Tu sais que je te parle de choses secrètes, non ?
Paul acquiesça d’un air absent. Il était évident qu’elle avait choisi cette attitude mystérieuse. D’autres choses le troublaient et il risqua une question :
— Mais je suis un garçon.
C’est peut-être lui, songea la vieille femme. Tellement mature pour son âge. Tellement perceptif.
— Les hommes ont leurs pratiques. Nous avons toujours cherché un genre spécial d’homme.
— Quel genre ?
— Notre temps est trop limité. Ta mère te l’expliquera. Mais je peux te dire brièvement ceci : l’homme dont nous avons besoin saura lui-même qu’il est celui que nous cherchons. Quand il l’apprendra, son éducation commencera.
— Vous ne faites qu’esquiver mes questions, dit-il avec ressentiment.
Frank Herbert, La Route de Dune, pp. 269-270.
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