Ce qui fait chercher le chercheur
Il est commun, quand on parle de grands chercheurs ou de grands savants, de mettre en avant leur œuvre et d’ignorer leur vie, sinon pour citer quelques anecdotes plus ou moins humoristiques et dont le propos est presque toujours d’illustrer à quel point ces hommes sont coupés de la vie ordinaire. Pourtant, la recherche, même dans les sciences exactes, est un acte hautement personnel et individuel. La recherche est une étrange partie de poker où le chercheur mise sa vie. Avec un peu de chance, il sauvera un peu de sa vie privée ; si ça tourne mal, il en meurt.

De ce fait, il est légitime est nécessaire de s’intéresser à ce qui fait d’un homme un chercheur, c’est-à-dire une personne qui va beaucoup sacrifier pour un profit souvent dérisoire. La popularité de certains d’entre eux ne doit pas nous leurrer, elle n’est pas une motivation plausible, car elle laisse dans l’ombre la plupart, elle agit souvent post-mortem et, de toute façon, elle ne satisfait que très rarement le chercheur qui en bénéficie…
Rolland Viau vient de publier aux Presses de l’Université du Québec un ouvrage qui se donne pour but d’analyser la nature des motivations de ces hommes :
“Mon discours n’en est pas un d’historien, de sociologue ou de philosophe de l’histoire. C’est un discours de psychopédagogue qui propose comme postulat que la démarche scientifique peut être un acte éminemment créatif et que, sans une motivation hors du commun, elle peut difficilement se révéler créative”
Viau a le mérite de rappeler que ce qui fait l’essence de la motivation du chercheur, c’est la curiosité. On ne cherche jamais que pour comprendre, rien de plus. En cela, toute recherche véritable est une recherche fondamentale. Le travail de l’application des découvertes à un usage donné est quelque chose de différent. Différent, mais pas moins estimable par ailleurs, car, sans ce travail-là, la recherche resterait un arbre sans fruits.
La recherche est une création, nous dit aussi Viau ; une création, non une découverte. En disant cela, il prend position dans le débat épistémologique, mais laissons cela pour nous intéresser à ce que cela signifie, indépendamment du contexte. La recherche comme création met la volonté du chercheur au cœur de la recherche, plutôt que l’objet étudié. C’est la subjectivité du chercheur qui permet d’avoir un point de vue sur l’objet. Mais c’est un point de vue partiel et partial et c’est dans la multiplication des points de vue que l’objet est, de mieux en mieux, connu. Le chercheur est comme un peintre qui déplace son chevalet autour de ce qu’il veut peindre. Aucun de ses tableaux n’est faux, mais aucun ne contient toute la vérité de ce qui est peint. L’important, c’est que le génie du scientifique (l’ingenio au sens vichien, ai-je envie de dire) joue à plein. D’ailleurs, Viau fait ce parallèle entre la recherche et l’art :
L’activité scientifique est une activité créatrice, affirme Rolland Viau. À l’image des artistes, les grands chercheurs sont des créateurs, et même si on emploie rarement ce terme pour les désigner, on leur attribue une imagination débordante et un esprit créatif remarquable. Si on pouvait effectivement intéresser les jeunes au fait que la science est aussi créative que les arts, ce serait une piste intéressante. On retrouve chez tous les chercheurs un très grand besoin de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Et ce besoin est canalisé vers leur domaine de recherche lorsqu’ils arrivent à l’université. Bien sûr, ça commence dès l’enfance, mais le problème, comme l’a démontré Simonton, de l’Université de la Californie, c’est que 60 % des grands chercheurs ont détesté l’école secondaire. Pourquoi? Parce que le fameux besoin de comprendre n’était pas assouvi.
A trop oublier cela, on vide la science de son essence qui est moins une recherche abstraite du Vrai que l’étonnement face au monde, la curiosité de toute chose, l’invention de mille et une explications, le goût du probable, celui des fictions et, peut-être par-dessus tout, l’envie de connaître les règles du jeu auquel nous sommes forcé de jouer dès notre naissance. Plus de savoir, plus de malheur dit le Qohélet, c’est vrai, mais ce n’est vrai que parce que le savoir est aussi le seul lieu du plaisir et de la liberté.
Source : Exduco.
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28 août 2007 à 17:58Ceci est bel et bon, mais éminemment théorique. En France, la recherche est moins centrée sur la recherche des règles du jeu que sur la nécessité de justifier le budget N 1 du laboratoire en question et le recrutement d’ATER, le tout ad majorem domini laboratii gloriam, naturellement, mais, comme l’art, ça ne sert à rien.
Il serait donc souhaitable de publier prochainement un article sur le thème : “Ce qui fait trouver le chercheur”.
Merci
30 août 2007 à 9:19Ah mais, parlant de recherche, ce n’est pas vraiment à la France que je pensais, malheureusement…
1 septembre 2007 à 12:06Comment ? Il existerait des cerveaux ailleurs qu’en France ? Cela ne se peut !